ACTE I, SCÈNE I. 4G
Ton aime! Oui, Valère, je liens votre cœur incapable de m'abuser. Je crois que vous m'aimez d'un véritable amour, et que vous me serez fidèle : je n'en veux point du tout douter, et je retranche mon chagrin aux appréhensions du blâme qu'on pourra me donner.
Mais pourquoi cette inquiétude?
ÉLISE
Je n'aurois rien à craindre si tout le monde vous voyoit des yeux dont je vous vois; et je trouve en votre personne de quoi avoir raison aux choses que je fais pour vous. Mon coeur, pour sa défense, a tout votre mérite, appuyé du secours d'une reconnoissance où le ciel m'en- K*M*' gage envers vous. Je me représente, à toute heure, ce péril étonnant qui commença de nous offrir aux regards l'un de l'autre ; cette générosité surprenante qui vous fit risquer votre vie, pour dérober la mienne à la fureur des ondes; ces soins pleins de tendresse que vous me fîtes éclater après m'avoir tirée de l'eau, et les hommages assidus de cet ardent amour que ni le temps ni les difficultés n'ont rebuté, et qui, vous faisant négliger; et parapts et patrie, arrête vos pas en ces lieux, y tient en^nï'a lawirwfcre:^ fortune déguisée, et vous a réduit, pour me voir,^a vous revêtir de femploi de domestique de mon père. Tout cela fait chez moi, sans doute, un merveilleux effet; et c'en est assez à mes yeux pour me justifier l'engagement où j'ai pu consentir ; mais ce n'est pas assez peut-être pour le justifier aux autres, et je ne suis pas sûre qu'on entre dans mes sentiments.
VALÈllE.
De tout ce que vous avez dit, ce n'est que par mon seul amour que je prétends, auprès de vous, mériter quelque chose; et, quant aux scrupules que vous avez, votre père lui-même ne prend que trop de soin de vous justifier à tout le monde; et l'excès de son avarice et la manière austère dont il vit avec ses enfants pourroient autbriser des choses plus étranges ^ Pardonnez-moi, clwrmante Élise, si j'en parle ainsi devant vous. Vous savez que, sur ce chapitre, on n'en peut pas dire de bien. Mais enfin, si je puis, comme je l'espère, retrouver mes parents, nous n'aurons pas beaucoup de peine à nous les rendi^e favorables. J'en attends des nouvelles avec impatience, et j'en irai chercher moi-même, si elles tardent à venir.
ÉLISE
Ah ! Valère, ne bougez d'ici, je vous prie, et songez seulement k vous bien mettre dans l'esprit de mon père.
VALÈRE
Vous voyez comme je m'y prends, et les adroites complaisances
* Ceci annonce, prépare et justifie d'avance, en quelque sorte, la conduite au moins étrange que les enfants d'Harpagon, le fils surtout, vont tenir envers leur père, (àuger.)
qu'il m'a fallu mettre en usage pour m'introduire à son service ; sous quel masque de sympathie et de rapports de sentiments je me déguise pour lui plaire, et quel personnage je joue tous les jours avec lui, afin d'acquérir sa tendresse. J'y fais des progrès admirables; et j'éprouve que, pour gagner les hommes, il n'est point de meilleure voie que de se parer, à leurs yeux, de leurs inclinations, que de donner dans leurs maximes, encenser leurs défauts, et applaudir à ce qu'ils font. On n'a que faire d'avoir peur de trop charger la complaisance, et la manière dont on les joue a beau être visible, les plus fins toujours sont de grandes dupes du côté de la flatterie; et il n'y a rien de si impertinent et de si ridicule qu'on ne fasse avaler, lorsqu'on l'assaisonne en louanges. La sincérité souffre un peu au métier que je fais; mais, quand on a besoin des hommes, il faut bien s'ajustera eux ; et, puisqu'on ne sauroit les gagner que par là, ce n'est pas la faute de ceux qui flatlent, mais de ceux qui veulent être flattés.
ÉLISE
Mais que ne tâchez-vous aussi à gagner l'appui de mon frère, en cas que la servante s'avisât de révéler notre secret?
VALÈRE
On ne peut pas ménager l'un et Tautre; et l'esprit du père et celui du fils sont des cïioses si opposées, qu'il est difficile d'accommoder ces deux confidences ensemble. Mais vous, de votre part, agissez auprès de votre frère, et servez-vous de l'amitié qui est entre vous deux pour le jeter dans nos intérêts. Il vient. Je me relire. Prenez ce temps pour lui parler, et ne lui découvrez de notre affaire que ce que vous jugerez à propos.
ÉLISE
Je ne sais si j'aurai la force de lui faire cette confidence SCÈNE II. — CLÉANTE, ÉLISE.
Je suis bien aise de vous trouver seule, ma sœur; jebrûlois de vous parler, pour m'ouvrir à vous d'un secret.
ÉLISE
Me voilà prête à vous ouïr, mon frère. Qu'avez-vous à me dire?
CLÉANTE
Bien des choses, ma sœur, enveloppées dans im mot. J'aime.
ÉLISE
Vous aimez?
CLÉANTE
Oui, j "aime. Mais, avant que d'aller plus loin, je sais que je dépends d'un père, et que le nom de fils me soumet à ses volontés; que nous ne devons point engager notre foi sans le consentement de ceux