‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., accompagnée de notes tirées de tous les commentateurs, avec des remarques nouvelles par Félix Lemaistre précédés de la vie de Molière par VoltaireChapitre 479 sur 489 · SCÈNE IL — HARPAGON, UN COMMISSAIRE, MAITRE JACQUES · texte numérisé non relu

SCÈNE IL — HARPAGON, UN COMMISSAIRE, MAITRE JACQUES

MAÎTRE JACQUES, dans le fond du théûire, en se retournant du côté par lequel il est entré.

Je m'en vais revenir. Qu'on me l'égorgé tout à l'heure; qu'on me lui fasse griller les pieds ; qu'on me le mette dans l'eau bouillante, et qu'on me le pende au plancher.

HARPAGON, à maître Jacques.

Qui? celui qui m'a dérobé?

MAÎTRE JACQUES

Je parle d'un cochon de lait que votre intendant me vient d'envoyer, et je veux vous l'accommoder à ma fantaisie

HARPAGON

Il n'est pas question de cela ; et voilà monsieur, à qui il faut parler d'autre chose.

LE C03IMISSA1RE, à maître Jacques.

Ne VOUS épouvantez point. Je suis homme à ne vous point scanda^ liser, et les choses iront dans la douceur.

MAÎTRE JACQUES

Monsieur est de votre souper?

LE COMMISSAIRE

U faut ici, mon cher ami, ne rien cacher à votre maître.

MAÎTRE JACQUES

Ma foi, monsieur, je montrerai tout ce que je sais faire, et je vous traiterai du mieux qu'il me sera possible.

HARPAGON

Ce n'est pas là l'affaire.

MAÎTRE JACQUES

Si je ne vous fais pas aussi bonne chère que je voudrois, c'est la faute de monsieur votre intendant, qui m'a rogné les ailes avec les ciseaux de son économie.

HARPAGON

Traître! il s'agit d'autre chose que de souper; et je veux que tu me dises des nouvelles de l'argent qu'on m'a pris.

MAÎTRE JACQUES

On vous a pris de l'argent?

HARPAGON

Oui, coquin ; et je m'en vais te faire pendre, si tu ne me le rends!

LE COMMlSSAHlE, à Harpagon.

Mon Dieu ! ne le maltraitez point. Je vois à sa mine qu'il est honnête homme, et que, sans se faire mettre en prison, il vous découvrira ce que vous voulez savoir. Oui, mon ami, si vous nous confessez la chose, il ne vous sera fait aucun mal, et vous serez récompensé comme il faut par votre maître. On lui a pris aujourd'hui son argent ; et il n'est pas que vous ne sachiez quelques nouvelles de cette affaire.

MAÎTRE JACQUES, bas, à part.

Voici justement ce qu'il me faut pour me venger de notre intendant Depuis qu'il est entré céans, il est le favori, on n'écoute que ses conseils; et j'ai aussi sur le cœur les coups de bâton de tantôt.

HARPAGON

Qu'as- tu à ruminer?

LE COMMISSAIRE, à Harpagon.

Laissez-le faire. Il se prépare à vous contenter; et je vous ai bien dit qu'il étoit honnête homme.

MAÎTRE JACQUES

Monsieur, si vous voulez que je vous dise les choses, je crois q.ue c'est monsieur votre cher intendant qui a fait le coup.

HARPAGON

Valère?

MAÎTRE JACQUES

Oui.

HARPAGON

Lui! qui me paroît si fidèle?

MAÎTRE JACQUES

Lui-même. Je crois que c'est lui qui vous a dérobé.

HARPAGON

Et sur quoi le crois-tu?

Page 1