D UNE NIEPCE SUR LA MORT DE SA TANTE
O QUE je sens mon cueur plein de regret Quand souvenir ma pensée resveille
COMPLAINTES. 3o
D'un dueil cacbé , au plus profond secret Du mien esprit, qui pour ce plaindre veille? Seigneurs lisans, n'en soyez en merveille, Ains voz douleurs à la mienne unissez , Ou pour le moins , ne vous esbahissez , Si ma douleur est plus qu'autre profonde : Mais tous ensemble estonnez vous assez, Comment je n'ay en mon cueur amassez Tous les regretz qui furent onc au monde.
Tous les regretz qui furent onc au monde , Venez saisir la dolente niepce , Qui a perdu par fiere mort immunde Tante, et attente, et entente, et liesse. Perdu (helas) gist son corps. Et qui est-ce? Jane Bonté , des meilleures de France : De qui la vie eslongnoit de souffrance Mon triste cueur , et le logeoit aussi Au parc de joye et au clos d'espérance : Mais, las, sa mort bastit ma demeurance Au boys de deuil, à Tumbre de soucy.
Au boys de dueil , à Tumbre de soucy, N'estois au temps de sa vie prospère.
Mon soûlas gist soubz ceste terre icy , Et de le veoir plus au monde n'espère. O mort mordante , o impropre impropere , Pourquoy (helas) ton dard ne fleschissoit, Quand son vouloir au mien elle unissoit
3o2 COMPLAINTES.
Par vraye amour, naturelle, et entière Mon cueur ailleurs ne pense, ne pensoit, Ne pensera. Doncques ( quoy qu'il en soit ) Si je me plains, ce n'est pas sans matière.
Si je me plains, ce n'est pas sans matière,
Veu que trop fut horrible cest orage ,
De convertir en terrestre fumiere
Ce corps , qui .seul a navre maint courage.
Helas, c'estoit celle tant bonne et sage,
A qui jadis le prince des haultz cieulx
Voulut livrer le don tant précieux
D'honnesteté , en cueur constant et fort :
Mais dard mortel de ce fut envieux :
Dont plus ne vient, plaisir devant mes yeulx,
Tant ay d'ennuy , et tant de desconfort.
Tant ay d'ennuy , et tant de desconfort ,
Que plus n'en puis : donc au boys, ou montaigne
Nymphes , laissez l'eau qui de terre sort,
Maintenant fault qu'en larmes on se baigne :
Pourquoy cela ? pour de vostre compaigne
Pleurer la mort, Mort l'est venu saisir :
Pleure Rouen , pleure ce desplaisir ,
En douleur soit tant plaisante demeure :
Et qui aura de soy triste désir,
Vienne avec moy , qui n'ay autre plaisir ,
Fors seulement l'attente que je meure.
Fors seulement l'attente que je meure,
COMPLAINTES. 3o3
Rien ne m'en peult alléger ma doulem*.
Car soubz cinq poinctz incessamment tlememe, Qui m'ont contraincte aymer noire couleur. Dueil tout premier me plonge en son malheur : Ennuy sur moy employé son effort :
Soucy me tient ^ans espoir de confort : Regret après m'oste liesse pleine :
Peine me suyt, et tousjours me remord.
Par ainsi j'ay, pour une seule mort, Dueil, et ennuy , soucy, regret, et peine.