LA REPUBLIQUE FRANÇOYSE
Puis qu'on sçait bien , o perverse Chimère ,
COMPLAINTES. 3ll
Que toute rage en toy se peult choisir , Jusqu'à tuer avec angoisse araere L'enfant petit au ventre de sa mère , ^ Sans luy donner de naistre le loysir : Puis qu ainsi est , pourquoy prens tu plaisir A monstrer plus ta force tant congneue , Dont ne te peult louenge estre advenue?
Qui de son corps la force met en preuve , Devant ses yeulx, los ou gaing luy appert: Mais en l'effect , ou la tienne s'espreuve , Blasme pour los , perte pour gaing se treuve : Chascun t'en blasme , et tout le monde y pert : Perdu nous as l'homme en conseil expert , Et l'as jecte' mort dedans le giron De France (helas) qui plore a l'environ.
Françoys franc roy de France et des Françoys , Tu le fuz veoir quand l'ame il vouloit rendre : De luy donner reconfort t'avançois , Et en ton cueur contre la Mort tençois , Qui ton bon serf au besoin g venoit prendre. 0 quel amour impossible à comprendre !
Santé cent ans puisse avoir un tel maistre , Et du servant au ciel puisse l'ame estre.
' M. A. de Lamartine, dans ses Méditations poétiques , nous représente aussi
.... La mort étouffant dès le sein de leur» mères Les germes des humains.
3l2 COMPLAINTES.
France, et la fleur de ses princes ensemble, Le corps au temple en grand dueil ont mené : Lors France triste à Hecuba ressemble , Quand les enfans à l'entour d'elle assemble , Pour lamenter Hector son fiiz aisné :
Quiconques fut Hector aux armes né , Robertet fut nostre Hector en sagesse : Pallas aussi luy en feit grand'largesse.
Au fond du cueur les larmes vont puisant Povres de court , pour plorer leur ruyne : Et toy. Labeur, tu ne veois plus luysant Ce clair soleil , qui estoit tant duysant A esclarcir de ce temps la bruyne :
Processions , ne chanter en rue hymne , N'ont sceu mouvoir fiere Mort à mercy , Qui me contrainct de dire encore ainsi :
Vieille effacée, infecte, image immunde, Craincle de gens , pensement soucieux , Quel bon advis , quelle sagesse abonde En ton cerveau , d'apovrir ce bas monde , Pour enrichir de noz biens les haultz cieulx?' Que mauldict soit ton dard malicieux :
En un seul coup s'est monstre trop habile, D'en tuer un , et en navrer cent mille.
Tu as froissé la main tant imitable , Qui au prouffict de moy lasse escrivoit:
COMPLAINTES 3l3
Tq as cousu la bouche véritable :
Tu as perce le cueur tant charitable ; Et assomme le chef qui tant sçavoit :
Mais maulgre' toy , ça bas de lui se veoit Un clair renom , qui ce tour te fera , Que par sus toy sans fin triumphera.
Tu as deffaict (o lourde et mal adextre)
Ta nonnuysance, et nostre allégement :
Endormy as de ta pesante dextre
Cil, qui ne peult resveillé au monde estre,
Jusques au jour du final jugement.
Las, et tandis nous souffrons largement,
N'ayant recours qu'au ciel , et à noz larmes ,
Pour nous venger de tes soudains alarmes.
De voz deux yeulx, vous sa chère espousee : Faictes fontaine , ou puiser on puisse eau ; Filles de luy vostre face arrousee De larmes soit , non comme de rousee : Mais chascun œil soit un petit ruisseau : Chascun des miens en jecte plus d'un seau: De tout cela faisons une rivière, Pour y noyer la Mort qui est si fiere. '
Ha la meschante, escoutez sa malice, Premier occit en martial destroict Quatre meilleurs chevaliers de ma lice,
* Toute cette strophe est d'un ridicule achevé'.
3l4 COMPLAINTES.
Lescut, ^ Bayard , " la Tremoîlle , ^ et Palice : ^ Puis est entrée en mon conseil estroict , Et de la troupe alla frapper tout droict Le plus aymé, et le plus diligent :
Souvent de telz est un peuple indigent.
Si son nom propre à dire on me semond , Je respondray, qu'à son los se compassé: Son los fleurit, son nom, c'est Florimond,
' Foix (Thomas de) , sieur de Lescut ou Lescun , frère de Lautrec et de la célèbre comtesse de Châteaubriant , mare'chal de France , ne manquait ni de courage ni de me'rite ^ mais son avarice fit souvent e'chouer les entreprises qu'il dirigeait. On attribua la perte du duché de Milan à ses concussions, qui restèrent impunies, grâce à l'empire que sa sœur exerçait sur François I^^. Il fut blessé et pris avec le roi à la bataille de Pavie , et mourut peu de jours après de sa blessure. G. Crétin rend justice à sa bravoure :
Le maréchal de Foex , puissant et fort , Preux comme Hector , Scipion ou Pompée.
2 Pierre du Terrail, chevalier Bayard , qui acheta, par ses actions héroïques et par ime vie pure et vertueuse , le beau nom de sans peur et sans reproche , fut tué à la retraite de Rebec , en i524.
Tout le monde a lu l'histoire de ce brave capitaine, qui, seul, fut jugé digne d'armer son roi chevalier.
2 Trémouille (Louis de la), né en \\6o. Soldat courageux et général habile , il fut toujours , pendant trois règnes , à la tête des armées , et il mérita le nom de chevalier sans reproche. Il périt glorieusement, en i535, à la bataille de Pavie, dont il avait, ainsi que la Palice, prévu la malheureuse issue.
♦ Chabannes (Jacques) , sieur de la Palice, maréchal de France, était un des plus grands capitaines de son tems. Il parut avec éclat dans toutes les guerres d'Italie, et fut tué à la funeste journée de Pavie.
COMPLAINTES. 3i5
Un mont flory, un plus que flory mont, Qui de haulteur Parnassus oultrepasse.
Car Parnassus ( sans plus ) les nues passe : Mais cestuy vainct la haulteur cristalline,
Et de luy sort fontaine cabaline.
De Robertet par tout le mot s'espart En Tartarie , Espaigne , et la Moree :
Deux filz du nom nous restent d# sa part , * Et un neveu, qui d'esprit, forme et art , Semble Phebus à la barbe dorée. De luy se sert dame France honnoree En ses secretz , car le nom y consonne : Si faict son sens , sa plume , et sa personne.
Vous, ses deux fdz, ne sont voz yeulx lassez? Cessez voz pleurs , cessez Francoys , et Claude : Et en latin , dont vous sçavez assez , Ou en beau grec, quelque œuvre compassez , Qui après mort vostre père collaude:
Puis increpez ceste Mort qui nous fraude , En luy prouvant par dictz philosophaulx , ' Comme inutile est son dard et sa làulx.
l'autheur.
Incontinent que la Mort entendit,
* Un de ses fils hérita de sa re'putation el de son emploi ; son neveu , Florimond Robertet, secre'taire des finances, fut estimé durant les guerres de religion.
3l6 COMPLAINTES.
Que Ton vouloit inutile la dire, Son bras tout sec .en arrière estendit , Et fièrement son dard mortel brandit Pour Republique en frapper par grand ire ; Mais tout à coup de fureur se retire , Et d'une voix , qui sembloit bien loingtaine , Dit telle chose utile et trescertaine.