L'étude des belles-lettres
Je sais qu'il n'y a aucune de ces matières qui ne pût occuper un homme tout entier, et être l'étude de toute sa vie j mais vous ij'êles pas obligé de les
ripprofondir toutes également. Il vous doit suffire d'en prendre ce qui sera nécessaire à votre étatj il seroit même dangereux d'aller plus loin ; la raison et la religion doivent présider à l'étude , comme aux autres actions de notre vie, une grande partie de la sagcssp d'un liomme qui est né avec beaucoup de goût pour les sciences, est de craindre ce goût même ; de ne vouloir pas tout savoir pour mieux apprendre ce qui est essentiel à sa profession; de donner par conséquent des bornes à sa curiosité naturelle , et de savoir garder de la modération dans le bien même. C'est l'éloge que Tacite donne à Agricola ; je soubaite , mon cber fils , que ce soit un jour le vôtre, et qu'on puisse dire de vous comme de lui , retinuit , quod est dijfœillimum , ex sapientiâ mocluin.
Après cet avis, je commencerai par ce qui regarde la religion , dont l'étude doit être le fondement , le molif, et la règle de toutes les autres.
Étude de la religion.
Deux cboses peuvent être renfermées sous ce nom :
La première, est l'étude des preuves de la vérité delà religion cbrctienne;
La seconde, est l'élude de la doctrine qu'elle enseigne , et qui est ou l'objet de notre foi , ou la règle de notre conduite.
L'une et l'autre sont absolument nécessaires à tout liomme qui veut avoir une foi éclairée , et rendre à T3ieu ce culle spirituel, cet bommage de l'être raisonnable à son auteur , qui est le .premier et le principal devoir des créatures iutclligcules ; mais l'une et l'autre sont encore plus essentielles à ceux qui sont destinés à vivre au milieu de la corruption du siècle présent, et qui désirent sincèrement d'v conserver leur innocjiuce en résistant au torrent du libertinage qui s'y répand avec plus de licence que jamais, et qui seroit bien capable de faire trembler un père qui vous aime tendrement , si je ne
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croyois, mon cher fils, que vous le craignez vousmême.
Vous ne sauriez mieux réussir à l'éviter, qu*eii vous attachant aux deux vues générales que je viens tic vous marquer : l'une , de vous convaincre toujours de plus en plus du bonheur que vous avez d'être né dans la seule véritable religion , en vous appliquant à considérer les caractères éclatans qui en démontrent la vérité j l'autre , de vous remplir le cœur et l'esprit des préceptes qu'elle renferme , et qui sont la roule assurée pour parvenir à ce souverain bien que les anciens philosophes ont tant cherché , et que la religion seule peut nous faire trouver.
Par rapport au premier point, c'est-à-dire, l'étude des preuves de la vérité de la religion , je ne crois pas avoir besoin de vous avertir, mon cher fds , que la persnasion , ou la conviction à laquelle on peut parvenir en cette matière par l'étude et par le raisonnement, ne doit jamais être confondue ni même comparée avec la foi qui est un don de Dieu , une grâce singulière qu'il accorde à qui il lui plaît, et qui exige d'autant plus notre reconnoissance , que nous ne la devons qu'à la bonté de Dieu qui a bien voulu prévenir en nous la lumière de la raison même, par celle de la foi.
Mais, quoique cette conviction et cette espèce de foi humaine qu'on acquiert par l'élude des preuves de la vérité de la religion chrétienne, soient d'un ordre fort inférieur à la foi divine qui est le principe de notre sanctification, et quoiquelasimplicité d'un paysan qui croit fermement tous les mystères de la religion , parce que Dieu les lui fait croire , soit infiniment préférable à toute la doctrine d'un savant qui n'est convaincu de la vérité de la religion que comme il l'est de la certitude d'une proposition de géométrie, ou d'un fait dont il a des preuves incontestables, il est néanmoins très-utile d'envisager avec attention , et de réunir avec soin toutes les marques visibles et éclatantes dont il a plu à Dieu de
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revêtir et cle caractériser, pour ainsi dire, la véritaLîe religion.
INon-seulement celle étude affermit et fortifie notre foi; mais elle nous remplit d'une juste reconnoissance envers Dieu qui a fait tant de prodiges , et dans l'ancienne loi , et dans la nouvelle , soit pour révéler aux hommes la véritable manière de l'adorer et de le servir , soit pour les convaincre de la vérité et de la certitude de cette révélation.
On ne sauroit trop se remplir de ces pensées et de ces sentimens , dans l'âge où vous êtes , mon cher fds. Vous allez entrer dans le monde, et vous n'y trouverez que liop de jeunes gens qui se font un faux honneur de douter de tout, et qui croient s'élever, en se mettant au-dessus de la religion. Quelque soin que vous preniez pour éviter les mauvaises compagnies , comme je suis persuadé que vous le ferez ; et quelque attention que vous ayez dans le choix de vos amis , il sera presque impossible que vous soyez assez heureux pour ne rencontrer jamais quelqu'un de ces prétendus esprits forts qui blasphèment ce qu'ils ignorent. Il sera donc fort important pour vous, d'avoir fait de bonne heure un grand fond de religion , et de vous cire mis hors d'état de pouvoir être ébranlé ou même embarrassé par des objections qui ne paroissent spécieuses à ceux qui les proposent , que parce qu'elles flattent l'orgueil de l'esprit ou la dépravation du cœur, qui voudroit pouvoir se mettre au large en secouant le joug de la religion.
Ce n'est pas, mon cher fds, que je veuille vous conseiller d'entrer en lice avec ceux qui voudroient disputer avec vous sur la religion. Le meilleur parti , pour l'ordinaire, est de ne leur point répondre, et de ne leur faire sentir son improbalion que par son silence. Vous devez même éviter avec soin de pa- Toître vouloir dogmatiser. C'est un caractère qui ne convient point à un jeune homme , et qui ne sert qu'à donner à des libertins le plaisir de le tourner en ridicule , et quelquefois même la religion avec
lui. Mais c'est une grande satisfaction pour urt jeune homme aussi bien né que vous Fêtes , de s'être mis en état de sentir le frivole des raisonnemeus qu'on se donne la liberté de faire conire la religion j et de bien comprendre que le système de Tincréduliié est infiniment plus dilTicile à soutenir que celui de la religion, puisque les incrédules sont réduits à oser dire, ou quil n'y a point de Dieu , ce qui est évidemment absurde; ou que Dieu n'a rien révélé aux hommes sur la religion , ce qui est démenti par tant de démonstrations de fait, qu'il est impossible d'y résister : en sorte que quiconque a bien médité toutes ces preuves , trouve qu'il est non-seulement pins sur, mais plus facile de croire, que de ne pas croire; et rend grâces à Dieu d'avoir bien voulu que la plus importante de toutes les vérités fût aussi la plus certaine , et qu'il ne fût pas plus possible de douter de la vérité de la religion clirélienne, qu'il l'est de douter s'il y a eu un César ou un Alexandre.
C'est pour vous remplir de toutes ces réflexions , que je vous conseille, mou cher fils, de lire atlenlivcment quelques-uns des meilleurs ouvrages qu'on ait faits pour prouver cette grande vérité, comme le traité d'Abbadie , celui de Grolius, les pensées de M. Pascal , et la seconde partie du discours de M. Bossuet , évéque de Meaux , sur l'histoire universelle.
Je voudrois commencer par le premier, parce qu'il embrasse toute la matière , et qu'il descend par degrés de cette première proposition , il j a un Dieu, jusqu'à celle-ci, donc la religion chrétienne est la seule véritable religion.Yous trouverez même peu de philosophes qui aient poussé aussi loin que cet auteur, les preuves de l'immatérialité et de la spiritualité de l'ame ; et comme vous venez d'étudier à fond cette matière , vous ne serez pas fâché de la voir traiter d'une manière moins sèche et plus étendue, par un homme qui étoit en même temps philosophe et orateur.
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Cette dernière qualité ne vous plaira peut-être pas tant dans son ouvrage, que la première. Son st^le vous paroitra souvent trop diffus ; et vous pourrez souhaiter plus d'une fois , qu^il eût pu imiter la noblesse et la simplicité du style de M. Pascal, autant qu'il a su s'enricliir de ses pensées , et les mettre chacune en leur pjace. Mais vous pourrez passer légèrement sur les endroits (jui vous paroi Iront trop ampiitiés, et vous arrêter principalement à ceux qui méritent d'être médités avec soin , et même d'être lus plus d'une fois.
Il seroit à souhaiter que cet auteur eût traité avec plus de force et de capacité , l'argument des prophéties , quoiqu'il ait fait do très-bonnes réflexions sur cette matière. Mais il n'est pas le seul qui soit tombé dans ce défaut, et il est fâcheux que cet argument que saint Pierre rcgardoit comme la plus grande preuve de la véritable religion, n'ait pas encore été Irailé aussi solidement et aussi profondément que son importance le méritoit. Vous trouverez cependant le iiéçessaire dans Abbadie ; et il vous mettra en état de suppléer ce qui peut y manquer, soit par vos propres réflexions , ou par les conversations que vous pourrez avoir sur ce sujet,, si vous le jugez à propos dans la suite , avec des personnes savantes et versées depuis long-temps dans l'étude des saintes écritures.
Vous pourrez vous contenter de parcourir son troisième volume, où il traite delà divinité de Jésus- Clirist. C'est la partie de son ouvrage qui est le moins bien traitée ; et d'ailleurs, quand le corps de la religion a été une fois bien prouvé , la vérité de chaque point particulier est suflisamment démontrée par les preuves générales de la certitude de la révélation. Il ne reste plus que de savoir ce qui a été révélé ; et il n'y a personne qui, après avoir lu l'évangile selon saint Jean , et quelques endroits des épîtres de saint Paul, puisse douter de bonne foi, que l'Ecriture inspirée de Dieu mrme , qui ne peut ni tromper ni être trompé , no nous représente Jésus-Christ comme
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Dieu, égal à son père, et n'ayant qu'une même nature avec lui (i).
Quand vous aurez une fois embrasse le système entier des preuves de la vérité' de la religion , la lecture du livre de Grotius vous sera aussi utile qu'agréable. Vous y verrez un me'lange précieux d'érudition sacrée et profane , par lequel ce savant auteur découvre des semences de vérité jusque dans la fable mêuie j et fait voir que les plus anciennes traditions qu'il y ait parmi les hommes , s'accordent en grande partie avec ce que l'Écriture nous apprend de la création du monde, et avec les idées qu'elle nous donne de la Divinité. Vous y trouverez encore une infinité de réflexions sensées sur les preuves de fait , qui sont les plus grandes de toutes pour. convaincre de la vérité de la religion , et les plus à portée de tous les esprits. Vous y désirerez peut-être un peu plus d'ordre et d'arrangement dans la manière de développer ses idées ; mais un jugement solide, une érudition choisie, et une grande profondeur de raison vous dédommageront pleinement de tout ce que vous pourriez y désirer de plus, et peut-ctre qu'après avoir lu ces deux auteurs, c'est-à-dire , Grotius et Abbadie, vous préférerez celui qui pense plus qu'il ne dit , a celui qui, quoiqu'il pense bien, parle néanmoins encore plus qu'il ne pense.
Je ne vous dirai rien ici ni des pensées de M. Pascal, ni du livre de M.l'évêque deMeaux. Je crois que vous les avez lus l'un et l'autre. Mais , quoique vous en ayez déjà pris une teinture dans un âge peu avaucé , je crois que vous ferez bien de les relire à présent que votre raison plus formée , et votre esprit exercé dans les matières de philosophie , vous mettront beaucoup plus en état de profiter pleinement de
(i) C'est le sujet d'un ouvrage intitulé : Diviniias D. N. J. C. manifcsfata in scripliiris et tradilione. D'Aji,ues>eau eut beaucoup de part à la publication de ce traité, qui fut imprimé par ses ordres en \'] \Q , comme l'auteur i'explic[ue dans sa préface. Il a pris part aussi à l'ouvrage français du même auteur, qui n'a paru qu'en jySi.
TO PREMIÈRE INSTftrCTIOlV.
cette lecture; et surtout d'y prendre ces grandes notions, et ces ide'es sublimes de la religion qui sont cooirae autant de sources de lumière dont vous ferez ensuite l'application , de vous-même, à tous les objets que l'étude ou le commerce du monde pre'senteront à votre esprit.
Si votre courage croît avec le travail , comme je l'espère , vous pourrez , dans la suite des temps , lire aussi quelques-uns des principaux ouvrages des pères , sur la vérité de la religion , tels que le traité de saint Augustin de la véritable religion , celui de la cité de Dieu , etc. , et surtout les apologies de ceux qui ont écrit pour sa défense contre les païens et contre les juifs, comme saint Justin , Origène , Tertulien , etc.
Mais , encore une fois , ce sera votre courage et l'ardeur que vous aurez pour l'étude , qui décideront un jour de ces lectures ,• et il ne iaut pas oublier que nous ne parlons ici que de l'ouvrage d'une année.
Pour ce qui est de l'élude de la doctrine que la religion nous enseigne, et qui est l'objet de notre foi ou la règle de notre conduite; c'est l'élude de toute notre vie, mon cher fils. Vous en éles déjà aussi instruit qu'on le peut être à votre âge; et je vois avec joie que vous travaillez à vous en instruire de plus en plus. Je ne puis donc que vous exhorter à vous y appliquer sans relâche , et à lire pour cela le catéchisme du concile de Trente, les ouvrages de M. Nicole, sur le symbole et sur les autres parties de la religion qu'il a traitées, où vous trouverez toujours un accord parfait de la raison et de la foi , de la philosophie et de la religion.
Je ne crois pas avoir besoin de vous recommander la lecture de l'Ecriture sainte. Je prie Dieu, mon cher (ils, que vous vous y attachiez toujours avec fidélité pendant tout le cours de votre vie. Je vous conseillerai donc seulement, pour vous mieux remplir de toutes les vérités que l'Ecriture sainte renicrme, de vous prescrire un travail que je regretterai