SUR L'ÉGLISE ET LES DEUX PUISSANCES
L'église née sur la croix , accrue par le sang des martyrs, étendue par toute la terre, une ^ sainte, toujours visible au milieu même des nuages, inébranlable, quoique souvent agitée, invincLble , quoique tout le monde conspire à lui faire la guerre (2), subsistera jusqu'à la lin des siècles, et régnera dans l'éternité.
(i) CcUc Inslruclion n'a pas été finie.
{'}.) Termes de S. A.lcxandrc dans M. de Flcury, tom. 3 ,
pas- :9-
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La vue des ëvénemciis heureux ou malheureux qu'elle a éprouve's, forme la plus longue et la plus intéressante de toutes les histoires, et présente un spectacle utile surtout à ceux qui sont appelés, parleurs emplois, à contribuer au bonheur des citoyens et k protéger l'Eglise. La vie et la mort des saints qui l'ont défendue par leurs écrits, ou soutenue par les exemples d'un héroïsme auparavant inconnu, sont sans doute un des principaux ornemens de cette histoire. Mais rien n'est plus digne de l'attention de l'homme public, âansV Histoire de /"iso/Zie^ que l'histoire même et tout ce qui peut faire connoître ses principaux caractères , son autorité et sa police ; la nature , l'objet et l'exercice de la puissance que Dieu lui a donnée sur les esprits.
La relation cjue cette puissance a nécessairement dans plusieurs matières avec une puissance d'un autre genre, les différends qui se sont élevés quelquefois entre l'une et l'autre, et les principes qui peuvent servir à les concilier j ce sont encore des objets sur lesquels les auteurs ecclésiastiques se sont moins arrêtés et qui ne doivent pas échapper aux réflexions de celui qui aime* sincèrement l'état et l'église, et qui veut s'instruire à fond de ses devoirs.
Mais , pour suivre ses vues dans toute leur étendue , il faut remonter jusqu'à la source du pouvoir et du gouvernement de l'Église, et commencer son histoire par celle de Jesus-Christ même, et du ministère qu'il est venu exercer sur la terre.
Jésus-Christ, par (jui et en qui tout a été créé dans le ciel et dans la terre ^ les choses visibles et les invisibles (i), principe (2) de tout, cjui est le chef de toute principauté et de toute puissance (3), et que le père a fait aussi chef de V église qui est son corps (4) , réunissoit en lui deux sortes de puissances;
(1) Aux Coîoss. , c. I , V. 16. — {1) Ihid. , V. 18 , Jos. , 8 , V. 25. — (3) Aux Coîoss., c. 2, v. 10. — (4) Aux Ephes.; c. I, V. 22 et 20 j aux Coîoss. , c. i, v. 18.
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celle qui lui appartient sur les corps et sur toutes les choses visibles et temporelles • et celle qui lui appartient également sur les esprits et sur toutes les choses ■visibles et spirituelles. C^'st ainsi qu'il a toujours possédé une double royauté; et lui seul peut réunir, comme dans une même source et dans un même principe, deux espèces d'autorités destinées, par la nature même de leur objet, à être toujours distinctes ou séparées.
L'une de ces deux puissances , celle qui fait impression sur les hommes par la terreur des peines extérieures, avoit été donnée par le Ïrès-Haut aux rois ou à ceux en qui réside le pouvoir suprême pour l'exercer par eux-mêmes et par leurs ofticiers. // ny a point, en efiet, de puissance qui ne vienne de Dieu (i). Les princes et les juges temporels n^en auraient aucune, si elle ne leur étoit donnée d'en haut (2). Et par une conséquence de cette origine vénérable de leur pouvoir, quand ils seroient infidèles , ils sont toujours les ministres du Dieu (3).
Lorsque Jésus-Christ vint dans le monde, cette autorité résidoit dans l'enipereur Auguste et les officiers qu'il envoyoit pour gouverner \es provinces, et dans Hérode qui conservoit en Judée le titre et un reste des fonctions de roi. Ce fut sans sujet que ce prince se troubla et tout Jérusalem avec lui, lorsqu'il apprit qu'il était né un roi des juifs (4). Celui qui donne les couronnes du ciel, ne venait point enlever aux rois celles de la terre. Le gouvernement qu'il devoit établir, ne retranchoit rien de l'autorité et de l'étendue du gouvernement politique, et il n'y a point au contraire, de maxime plus conforme au christianisme (jue celle qui nous apprenrl que les princes , en embrassant la vraie religion , ne perdent rien du pouvoir qu'ils avoieni auparavant.
La vie de Jésus-Christ, pauvre, simple, long-
(1) Aux Rom. , c. I , V. i , 4 > G. — (2) Jos. , ig , v. 1 1. — (3) Aux Rom. — {\) Maih. , c. 2 , v. a , 3.
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temps cachée, et toujours liiinible, fit voir encore plus combien étoit vainc cette inquie'lude cruelle qui lit couler le s;ing innocent. Il ne possédoit pas sur la terre de quoi reposer sa tête! Il n'y éloit pas pour être servi y mais pour servir , et pour exciter, par un si grand exemple , les pasteurs et tous ceux qui ont des dignités ecclésiastiques ou séculières, à s'appliquer uniquement au bien de ceux dont le soin leur est confié. // s'enfuit seul sur une montagne , lorsqu'il connut que le peuple, frappé de ses miracles, alloit venir pour le faire roi{\). S il entra dans Jérusalem comme roi, c'est avec des caractères qui ne conviennent pas aux princes temporels. Il représentoit toujours son royaume comme un royaume céleste , spirituel, qni n'étoit pas de ce monde. Si mon royaume éloit de ce mo/z^e, disoit-il, mes ojficiers comhattroient pour niempêcher d'être livré aux juifs (2), marquant ainsi qu'il étoit dépouillé de cette l'urce et de cette contrainte qui est le propre de la puissance temporelle. L'empire qu'il n'a pas voulu prendre pour lui , n'a pas sans doute été communiqué par lui à ses ministres : au contraire, après avoir réprimé l'ambition de deux d'entr'eux qui se faisoient des idées trop humaines des places de son royaume, il prit soin de leur apprendrç à tous, en leur proposant même son exemple, combien il devoit y avoir de difTérence enlre leur gouvernement et la domination des rois des nations (3).
Aussi , il n'exerça jamais aucune partie des fonctions qui dépendent de la puissance royale. Lorsqu'un homme vint le prier d'ordonner à son frère de partager avec lui une succession qu'il ne pouvoit retenir en entier sans injustice : homme ^ répondit Jésus- Christ , qui m'a établi au-dessus de vous pour être juge ou pour régler des partages? C'est ainsi qu'il a décidé , que , pour exercer la justice contentieuse et prononcer sur la propriété des biens ou sur le fait de
(i) Jos. . 6 , V. 6. — (a) Jos. , 19, — (3) Malh. , 20; Marc, 105 Luc , Ti.
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la possession, il faut être établi par celui en qui réside l'autorité souveraine- que ces fonctions ne sont point naturellement celles de ses ministres ; et que , s'ils jugent avec quelque appareil extérieur , s'ils con~ iioisscnt du civil dans des matières mixtes et quelouefois même de demandes toutes civiles, ce ne peut être en vertu de la mission et de l'autorité que Jésus-Christ leur a donnée ; mais qu'ils exercent en ce point, par la permission expresse ou tacite du prince temporel, une partie de son autorité.
Jésus- Christ ne se contenta pas de ne rien ôter à la puissance sécuhère, il voulut encore montrer qu'il y étoit soumis. Il obéit à un édit d'Augusle (i), avant même que de naître. 11 paya le tribut pour lui et pour le chef de ses apôtres, à ceux qui étoient préposés pour l'exiger (2), quoique le roi de la terre en dût être plus exempt (jue les enfans des souverains. Il enseigna publiquement qu'il iailoit rendre à César ce qui est à César , à Dieu ce qui est à Dieu (3) ; distinguant , par là , deux ordres de domination aussi bien fjue de devoirs. // se livra enfm au jugement , même injuste d'un juge (4) envoyé par un prince temporel j et, comme il ne souffrit (\i\c parce quHl le voulut (5) , il voulut souffrir en exécution de ce jugement.
La nouvelle loi qu'il a donnée , a même augmenté en un sens l'autorité des princes , soit parce qu'elle l'a rendu plus respectable en montrant que son origine vient de Dieu , soit parce qu'en apprenant aux sujets à se soumettre , non-seulement par nécessité et par raison, mais par religion et par conscience; à obéir même fi ^es maîtres fâcheux, elle a réellement donné aux souverains, et à ceux qui agissent sous leurs ordres, une assurance que le nombre des soldats ne pou voit leur donner, et de nouveaux moyens de
(i) Luc, 2 , V. 1 , 4, 5. — (2) Math. , 17, v. a3. — (3) Math. , 22, V. i(i; Marc, i2, v. i3 ; Luc, 20, v. 20. — (4) L Pet. 2, V. 2.3, selon la \'ulg. dont le sens est reconnu catholique par l'cglise, (juoique uon conforme au texte grec en cet endroit.
— (5) Isaic , 53, V. 7.
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so faire obéir. Mais, pour coiinoître la nature et l'utilité de bette loi , il faut reprendre les choses de plus haut.
Avant qu'elle eiit été publiée, les hommes éloient conduits par deux sortes de règles : un droit commun à tous, qui comprend les préceptes du droit naturel et ceux du droit des f^ens , un droit parlicuher à chaque peuple , qui est le droit civil des différens élats. Le peuple juif avoit cet avantage entre tous.les peuples , que ses lois , soit sur le cuite de la religion , soit sur les matières profanes , lui avoient été données par l'ordre de Dieu, qui s'étoit réservé, sur celle nation , même pour la conduite extérieure et le gouvernement politique (i) , un empire particulier.
Toutes ces lois , celles même de Moïse , avoient deux défauts principaux : l'un, qu'en prescrivant aux hommes ce qu'ils dévoient faire, elles ne les metloieut point en état de le faire , et les rendoient par là plus coupables, ne marquant pas même assez les motifs dont on devoit être animé pour les accomplir; l'autre défaut étoit, qu^en s'accommodant trop à la foiblesse humaine ou au penchant de chaque nalion, elles s'éloignoient de leurs propres principes dans plusieurs conséquences, et restoient imparfaites sans oser porter les choses au point où elles dévoient être suivant leur nature.
Jésus-Christ pouvoit seul remédier au premier de ces défauts, puisqu'il n'y avoit que lui qui put, nonseulement montrer le bien aux hommes , mais rendre les hommes b(ms , et donner en même temps la loi, la force d'accomplir la loi , et l'accomplissement même de la loi. Il étoit aussi réservé à lui seul de rétablir et de porter à leur perfection les principaux engagemens qui unissent les hommes enlr'eux dans l'ordre que Dieo a établi.
L'amour de Dieu, l'amour du prochain, la coii-
(i) Surtout au temps de Moïse , de Josué et des Juges, tof, lib. Deut. Jos. Juclic. et lie g. , lib. i.
D'Aguesseau. Tome Xf^. 1 1
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noissance de soi-meaie, sont, les trois grands principes, d'où dépend toute la conduite de la vie , soit pour les personnes publiques, soit pour les simples particuliers. Jésus-Christ nous apprend que tous les devoirs , tous les pre'ceptcs et toute la loi , sont renfermés dans l'obligation géne'rale d'aimer Dieu sans exception et sans bornes , et d'aimer nos semblables comme nous-mêmes (i). Et quelques jurisconsultes ont lait voir ([uc c'est de là que dérivent tous les engagemens légitimes et les principales régies du droit sur la nature et les effets de cet engagement (2). Mais^ la loi de Jésus- Gin ist s'attache encore à l'aire accomplir à l'homme . avec joie, ces obligations si conformes à sa nature. Elle lui fait connoître ce qu'il est et ce qu*il doit être , sa t'oiblesse, et les secours avec lesquels il pourra faire ce qu'elle lui prescrit. Elle tend à réformer les principes des actions encore plus que les actions mêmes, à faire aimer le bien encore plus qu'à éloigner du mal. Il n'y a point de loi qui soit plus exacte ni mieux suivie dans toutes ses conséquences, plus élevée, plus pure, et en même temps plus «impie et plus naturelle dans ses principes. Il n'y en a point qui soit capable de former de meilleurs pères de famille , de meilleurs amis, de meilleurs citoyens; et ceux mêmes qui, dans la doctrine de Jésus-Christ, Llasphèoient des mystères qu'ils n'entendent pas, pendant qu'ils sont forcés d'admirer des préceptes qu'ils ne peuvent s'empêcher d^eutendre, conviennent tous que rien n'est plus utile que la pratique de l'évangile pour le bien de la société, qu'ils se vantent d'avoir toujours en vue et dont ils font leur sevde règle. En eflet, ni les républiques que l'antiquité a admirées, ni la république imaginaire de Platon, n'approchent de l'ordre, de la paix, de l'union qui régneroit dans un état dont tons les membres observeroieiit exactement la loi de Jésus-Christ.
Un seul livre , érrit simplement , capable d'étonner les plus grands génies par l'élévation de ses principes,
(i) Mail»., ■i2, V. 40. — (î; Domat, Traile des lois.
SUR. l'église et les deux puissances. 1G3 et cepeudant à la portée des plus pelils cspriîs , contient toute cette loi. Il n'a point de pai^e qui ne renferme beaucoup plus de sub.stunce, et n'aiile beaucoup plus l(jin que tout ce que les plus grands hommes de l'antiquité sont parvenus à découvrir sur la mt.rale par parlies, avec peine et par un long circuit de raisonnemens. La vérité de ses décisions se présente d'elic-méme et frappe également tout le monde, et l'on reconnoît qu'elles sont conformes à la nature de îliomme , à ces premières notions de droiture et de justice qui ont toujours été en lui , dont tout homme raisonnable ne cherche point la preuve, et dont les plus déraisonnables ne peuvent méuie douter. Un ouvrage si fort au-dessus des forces de l'homme, est encore une preuve de la vérité de la religion chrétienne et de la divinité de Jésns-Christ. '
G'étoit une suite nécessaire des lumières qnc celte loi nous a données, de rectitler les idées auxquelles on s'étoit accoutumé sur plusieurs matières qui intéressent l'administration de la justice, la police et la conservation des élats.
Le mariage est le premier et le plus important des engagcmcns nécessaires à la société. Si on le considère dans le droit naturel et dans sa première institution, c'est une union sainte qui a Dieu même pour auteur, perpétuelle, et qui doit duier autant que la vie. Si l'on consulte les principes généraux du droit civil, c'est un lien légitime qui forme dans toute la vie une liaison inséparable (i). Cependant, les mêmes lois qui déllnissent ainsi le mariage, celles même qui avoient été données aux juifs, dont plusieurs dispositions avoient été accordées à la dureté de leur cœur , permcltoient de rompre cette union établie pour être inséparable, et que les jurisconsultes romains regardent eux-mêmes comme perpétuelle, du moins dans le vœu et l'intention de ceux (jui la forment. Jésus- Christ , en marrpiant quil nen étoit pas ainsi au commencement y paroit avoir écarté, par ce seul mot,
,{i) Indi^'idiiam vilœ consucludincm contincns.
l64 ESSAI d'une institution
toutes ]es raisons qui avoient porté les anciens législateurs à permettre le divorce, la pluralité des femmes, et même le système licencieux de la communauté des femmes que Ljcurgue n'avoit pas eu peur d'autoriser. En rameuant ainsi à sa première institution l'engagement qui est commele principe et la pépinière des états, Jésus-Clirist a voulu encore le rendre sacré, non-seulement par le souvenir de son établissement, mais aussi par une bénédiction particulière, et par un sacrement propre aux peuples chrétiens.
Il y a dans ce titré deux termes qui paroissent avoir besoin d'être déiinis ou expliqués chacun séparément, pour donner d'abord une juste idée de ce qiii doit être l'objet de cet essai.
Le Droit y considéré en général, est le premier de ces termes.
Le Droit Public est le second ; et son objet est moins étendu (jue celui du premier.