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NOTICE

CHENEDOLLE

Charles-Julien Lioult de Chènedollé naquit à Vue le 4 novembre 1769. Son père, membre de la Cour des comptes de Normandie, portait, selon l'usage de cette époque, le nom de la terre seigneuriale de Saint-Martindon. Sa mère, Suzanne- Julienne des Landes, appartenait à une ancienne famille du Bocage. « C'était, nous dit son fils, une personne d'imagination, ingénieuse à se troubler elle-même, une de ces âmes qui ne vivent que d'angoisses et d'alarmes; j'ai beaucoup hérité d'elle. » On se souvient dans la famille du poëte qu'un aïeul paternel de Chènedollé, amateur de littérature et qui s'essayait en son temps à l.i poésie, avait été en correspondance avec Boi

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ieau. L'enfant tenait peut-être de cet aïeul la veine secrète. Né près du berceau d'Olivier Basselin, nourri dans cette terre des Vauquelin, des Segrais et des Malherbe, il recueillit en lui l'influence heureuse. Bien jeune il éprouvait à un haut degré le sentiment de la nature : « Je me surprenais à neuf ans, disait-il , devant le coteau de Burcy chargé de moissons et si riche de lumière en été. Souvent, immobile sur le balcon de la maison, j'ai contemplé ce 'spectacle pendant des heures entières, quand la chaleur frémissait ardemment dans les airs. »

11 fit ses premières études au collège des Cordeliers de Vire, et en 1781, âgé de douze ans, il fut envoyé à Juilly chez les Oratoriens , qui donnaient à leurs élèves une éducation libre, variée et littéraire. 11 en revint dans l'automne de 1788, ses études finies, avec l'enthousiasme de son âge et dans la première ivresse de son imagination , mais ayant à se tracer lui-même ses préceptes et à faire son choix entre ses modèles. Le jeune élève de Juilly n'y songea point d'abord, et il se mit à jouir en tous sens de la nature et de la poésie. Il errait dans les prés avec délices, lisant YHélolse de Jrnn Ta< rjups, les Idylles de Gesùmer

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La lecture de Buffon fut un événement pour lui ; enfin, pour compléter le cercle des enthousiasmes du jeune-homme, il y faut joindre Bernardin de Saint-Pierre, qui eut même le pas, dans son esprit, sur Buffon et sur la Nouvelle Héloïse.

Sa chère solitude du Coisel , qu'il retrouvera plus tard avec tant de bonheur, Chênedollé la , devait bientôt quitter.

La Révolution suivait son cours. Le jeune Chênedollé, trop poète pour ne pas être prompt à la voix de ce qui lui semblait l'honneur, partit pour l'émigration en septem bre 9 1 ; il fit deux campagnes dans l'armée des princes, séjourna en Hollande, puis se rendit à Hambourg où il rencontra Rivarol. Ce fut la grande aventure intellectuelle de sa jeunesse. Pendant deux années Rivarol tint le jeune homme suspendu à sa conversation arec des chaînes d'or. On a beaucoup écrit sur Rivarol , mais on ne le connaît tout à fait par ses côtés supérieurs que quand on a entendu Chênedollé. Lui seul a donné une idée complète de ce qu'il fut réellement, le grand improvisateur, le dieu de la conversation à cette fin d'un siècle où la conversation était le suprême plaisir M la suprême gloire.

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Un homme bien différent de Rivarol, et que Chênedollé connut d'abord à Hambourg, était Klopstock qui « dans sa Messiade avait ouvert à l'imagination des horizons nouveaux. » L'ode intitulée l'Invention, que le jeune poète avait esquissée à sa louange et qu'il lui dédia, valut à son auteur un bienveillant accueil, qui ne tarda pas à se changer en une vive affection. Le cœur dans cette relation, toute respectueuse qu'elle était, prit bientôt la première place; dans la liaison avec Rivarol si vivement engagée, si fortement nouée en apparence, mais brisée tout à coup, l'esprit eut une plus grande part que le cœur.

Vers la fin de 1797 Chênedollé partit pour la Suisse. Il éprouva pour la première fois la sensation des hautes montagnes. Son poëme du Génie de l'Homme dont Rivarol lui avait suggéré l'idée se dessina plus fièrement dans sa pensée; son talent semblait trouver son niveau dans ces régions élevées. Il a consacré ce sentiment, trop tôt perdu, d'essor et de plénitude, dans sa pièce des Régie ts.

Se trouvant en Suisse, il ne pouvait manquer de visiter Mrae de Staël à Coppet, où il fit

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quelque séjour. Il assista à de brillantes conversations, et si Ton n'oublie pas qu'il avait l'imagination encore toute remplie des feux d'artifice de Rivarol auquel il rapportait tout, Mme de Staël dut être bien prodigieuse pour ne point pâlir auprès, et pour lui paraître même à quelques égards supérieure. Chènedollé jugea trèsbien Benjamin Constant, l'hôte fidèle de Coppet. Si piquant que fut celui-ci, il ne pouvait tenir tète à M"e de Staël, même dans son beau temps. Elle lui avait prêté en ce sens bien plus qu'elle n'en avait reçu , et Chènedollé ne s'est point montré sévère en disant de lui : « Benjamin Constant ne cause pas, il fait l'accompagnement. » Il était encore en Suisse en 1799. Ces deux années de retraite furent très-profitables à Chènedollé. 11 mit ordre à ses idées, il acheva de secouer le joug de Rivarol et d'émanciper son esprit par la lecture et la réflexion.

Cependant Mme de Staël s'intéressait vivement à Chènedollé, comme elle faisait pour tout talent et pour toute infortune. Elle travailla à sa radiation de la liste des émigrés, et comme Fouche avait été professeur du jeune homme a Juilly, les voies étaient toutes ménagées. — Chènedollé

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passa trois années à Paris (1799-1802) et continua d'y fréquenter Mme de Staël; mais déjà il avait connu Chateaubriand , et cette chaîne d'or, dont il se crovait affranchi depuis sa rupture avec Rivarol, était renouée et par un plus digne.

Chateaubriand et Chènedollé étaient tous deux émigrés; ils avaient même âge, mêmes goûts, même amour de l'étude. Pendant plus de deux ans ils ne furent pas un seul jour sans se voir. Le soir les réunissait chez Mme de Beau mont avec Joufyert, Fontancs, M. Mole, Guéneau de Mussy, Mmcdé Vintimille et M. Pasquier. A les en croire alors, ils ne devaient jamais se quitter; vains projets! vaines espérances! Leurs chemins se séparèrent bientôt, et Ton sait assez la différence de leurs fortunes. Mais quand on a parcouru leurs lettres familières, cette longue correspondance qui révèle des années d'intimité , de confiance et de cordialité, on a peine à s'expliquer la sécheresse des quelques phrases que Chateaubriand a consacrées à Chènedollé dans ses Mémoires. L'ami dévoué, l'homme d'affection et de cœur n'a heureusement point connu cette injustice d'Outre tombe. Les relations avecFontanes et Joubert ne cessèrent qu'avec la mort de ceux-ci, et toutes

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imitiés, en se détachant l'une après l'autre, passèrent pour Chènedollé à l'état de culte et de souvenir.

Le 5 août 1802 Chènedollé quittait Paris, et il rentrait à Vire dans sa famille, après onze ans d'exil. Tenu, à ce qu'il semble, un peu sévèrement par son père, il désira un moment tenter la fortune sur les pas de son illustre ami. Mais M. de Chateaubriand n'était encore que secrétaire d'ambassade et ne pouvait disposer d'aucune place avec certitude; puis Chènedollé était poète, non pas seulement en vers; il aimait tout de bon l'ombre des bois, la paix retrouvée des prairies natales, l'oubli des heures. Il était sensible, non pas seulement par crises, il souffrait mortellement d'une peine de cœur, de la perte d'une personne chérie. Au lieu de se lancer, il se retira.

Le Génie de C Homme, qui aurait dû voir le jour en 1802, ne parut qu'au printemps de 1807. Tout le monde en connaît de beaux vers, et notre enfance a été accoutumée à en admirer plus d'un tableau. Dans le premier chant, le poète montre l'homme étudiant les cieux, et dans le second étudiant la terre, le globe qu'il habite; dans le troisième chant, c'est l'homme même qui est m

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jeu, et qui essaie de sonder sa propre nature; dans le quatrième enfin, la société s'invente, et l'être social s'accomplit. « L'homme lève d'abord ses regards vers le ciel, il les laisse ensuite tomber sur la terre, puis il les reporte sur lui-même, et enfin il cherche quelles sont les lois sous lesquelles il vit. » Le poëte a couronné tout cet ensemble par un titre suffisamment justifié : le Génie de V Homme.

Dans l'épisode du jeune Léon (au chant IIIe), Chênedollé semble avoir voulu nous donner son propre René. Le quatrième chant offre des beautés de Tordre le plus sérieux ; l'élève de Rivarol et de Montesquieu s'y dessine avec vigueur. Ce poëme si fait pour assurer à l'auteur une trèshaute estime fît son chemin auprès des hommes de lettres et des amis des beaux vers. Chênedollé fut classé par eux au rang le plus distingué.

Les années qui suivirent la publication du Génie de V Homme furent pour Chênedollé des années heureuses. Nommé par M. de Fontanes professeur de littérature à Rouen (1810), bientôt ramené et fixé comme inspecteur de l'Académie de Caen dans son pays natal (4812), marié dès 1810 à une digne compagne, M,le de Banville,

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il oublia peu à peu ses tristesses, ses premiers orages, et put s'assqpir avec calme au milieu de la vie. Tout entier à ses devoirs nouveaux, à ses études chéries, à ses liens de famille, il passait la plus grande partie de Tannée dans sa charmante campagne du Coisel et pratiquait jour par jour cette poésie de la nature que d'autres célèbrent ou exploitent sans la goûter. 11 venait rarement à Paris, et 's'il, revoyait d'abord toute personne avec intérêt et fraîcheur, il s'en retournait toujours avec joie, repassant ensuite lentement sur les souvenirs. 11 retouchait ses anciens vers, en ajoutait quelques-uns selon l'inspiration, et dans ce doux mélange de soins et de loisirs, les saisons, les années rapides s'écoulaient.

L'apparition éclatante des premières Méditations avertit Chènedollé que l'âge des succès purement littéraires n'était point clos à jamais par la politique, comme il l'avaitcraint longtemps, et en 1820 il publia ses Études poétiques. C'était le recueil de ses anciennes odes, d'il y avait vingtcinq ans, sur Klopstock, Buffon, Michel-Ange; mais il y avait ajouté bien des pièces nouvelles pleines de fraîcheur et de vérité : Le dernier Jour de la Moisson, le Tombeau du jeune Laboureur, ta

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Gelée d'avril, le Clair de lune de Mai, sont des inspirations nées de la vie. des champs et qui gardent en elles comme une douce senteur des prairies normandes.

Le volume d'Études forme véritablement l'anneau de transition de l'ancien genre avec la manière des générations poétiques nouvelles- Cette publication mit aussitôt Chènedollé en correspondance et en rapport d'amitié avec les poètes distingués d'alors, et lorsqu'on fonda la Muse Française, il fut un de ceux dont on réclama d'abord la collaboration comme d'un frère aîné et d'un maître. 11 y fut très-sensible, et son esprit en éprouva une sorte de rajeunissement. En sympathie avec les talents modernes, il les jugeait sans chagrin, dans un esprit de bienveillance sérieuse. « Quand je critique , disait-il, c'est toujours à mon grand regret; je ne demande qu'à trouver de beaux vers; ce sont des plaisirs de plus. Je suis fâché de trouver des fautes, loin d'en jouir, j'en souffre. » Comme Fontanes,il aimait l'espérance. Chènedollé sut échapper à l'un des effets les plus ordinaires de la retraite et de l'isolement. Il ne fut pas du tout lent à découvrir les qualités de ses successeurs,

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et on le trouve attentif ou même enthousiaste pour tous les débuts brillants qui se sont produits depuis 1820 jusqu'à ceux d'Alfred de Musset, les derniers auxquels il ait pu applaudir.

Les événements de juillet 1830 avaient été une douleur pour ce cœur ami du passé. Il avait demandé bien peu à la Restauration; il la regretta beaucoup. Quand Charles X dans son voyage de Paris à Cherbourg passa près du Coisel, sur la route qui conduit de Falaise à Vire, Chènedollé fut présent sur son passage : mais laissons parler un historien peu suspect de flatterie : « Le second Stuart traversant 111e de Wight après la perte d'une couronne et à la veille du supplice, une jeune fille vint lui offrir une fleur. Ce genre de consolation ne manqua pas au frère de Louis XVI. Au val de Vire, des femmes, des enfants sortis de la maison de Chènedollé accoururent sur le chemin, tenant des branches de lis qu'ils donnèrent aux fugitifs : famille d'un poète saluant et lie d'un roi sur la route de l'exil (t). » Si Chènedollé, danslecoursde sa vie, en venanttrop tard « t le lendemain manqua souvent l'occasion, qu'on

(l) Louis Blanc, Histoire de Dix ans, tom. I.

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n'aille pas dire qu'il la manqua encore. Noble poète, il l'avait trouvée!

En 1832 il prit sa retraite comme inspecteur général de l'Université, et le 2 décembre 1833, à l'âge de soixante-quatre ans, il mourait à sa terre du Coisel, entouré d'une famille chérie, au milieu de tout ce qui devait lui faire aimer la vie et lui adoucir la vieillesse. Le malheur de Chènedollé a été de vivre trop longtemps loin de Paris, seul lieu où se fassent et se complètent les réputations littéraires. Un autre inconvénient dont sa renommée s'est ressentie, c'est que ses œuvres elles-mêmes n'ont point paru à leur vrai moment, et qu'il y a eu de l'anachronisme, en quelque sorte, dans la datede ses publications. Les vers surtout, les vers devraient naître et fleurir, et se recueillir en une seule saison. Ceux de Chènedollé (ses* vers lyriques) sont nés près de Klopstock, se sont châtiés ensuite à côté de Fontanes, et n'ont paru que tard après les débuts de Lamartine et de Victor Hugo. Chènedollé n'a pas fait comme son illustre ami Chateaubriand , qui, entre tous ses< génies familiers, eut toujours celui de l'à-propos. Sa grande épopée de Titus ou Jérusalem détruite, qu'il méditait depuis plus

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de vingt années, et dont on lui avait entendu r des portions de chants, ne s'est retrouvée qu'en ébauche. Il avait désespéré, vers la fin, de l'exécuter en vers; il songeait à en faire, au pis aller, un poëme en prose, comme les Martyrs. Au milieu de ces revirements, la mort le surprit. Ce qu'on possède deChènedollésufiitpour assurer à son nom une place honorable dans l'histoire de la poésie. Il marque, je l'ai dit, la transition, l'essai de transaction entre les divers genres. 11 a touché à bien des écoles, à bien des talents originaux; il a cherché à combiner dans le sien plus d'une manière. Rivarol avait mis une première marque sur son esprit; il avait admiré Klopstock; il avait Mn,c de Staël : Delille l'attirait aussi. 11 est un trait d'union entre ces divers groupes; mais en même temps , il a su garder quelque chose d'indépendant, de fier, de solitaire, qui ne permet pas qu'on le confonde avec d'autres; il a une physionomie.

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