‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. précédée d'une noticeChapitre 12 sur 67 · CHANT TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHANT TROISIÈME

B/IIOIIIIIM'.

I. 'Homme n'est qu'un roseau , le phis faible de la nature; mais c'est un roseau pensant. (Pascal.)

Jusqu'ici , me frayant une longue carrière ,

J'ai peint l'Homme , entouré des jeux de la matière ,

Pour saisir leurs effets s'élançant au dehors ,

Et du monde physique épiant les ressorts.

Aujourd'hui s'offre à nous un plus noble problème :

C'est l'Homme qui s'observe et descend en lui-même ;

Et sondant de son cœur les plis mystérieux,

S'étudie, et se donne en spectacle à ses yeux.

I><^ desseins du Très-Haut agent infatigable ,

La Nature, épanchant son urne inépuisable,

Quand l'univers naquit , sur ce globle a jeté De mille êtres divers la riche immensité. A leur poste établis par l'Artisan suprême, Tous sont coordonnés au plan du grand système ; Tout se tient , tout s'unit : un nœud mystérieux Joint et le ver et l'Homme, et la terre et les cieux. L'Éternel dans ses mains tient cette chaîne immense Que termine l'insecte, et que l'Homme commence. Là , les êtres divers , tous placés à leurs rangs , Occupent des degrés , des anneaux différents ; Mais bien au-dessus d'eux , par la main éternelle , L'Homme est mis au sommet de cette grande échelle. C'est de cette hauteur qu'embrassant les objets L'Homme , d'un œil actif , veille sur ses sujets , Vassal du Ciel , Pontife et Roi de la Nature.

0 toi! dont aujourd'hui j'entreprends la peinture, Des âfcènes d'ici-bas majestueux acteur, Et du tableau du monde unique spectateur, Homme , salut ! Sans toi , la Nature muette , Pour célébrer son Dieu manquerait d'interprète. Le monde n'est sans toi qu'un grand palais «désert : Si ta voix ne se mêle au bruit de leur concert , Les sphères font en vain tonner leur voix immense ; Tout ce fracas des cieux n'est qu'un vaste silence.

Mais que vois-je d'abord? Quand je veux de plus près Du monarque du monde étudier les traits ;

Lorsque , pour les fixer, mon œil le considère ,

Ce qui me frappe en lui c'est d'abord sa misère.

Sous quelque grand revers aurait-il succombé,

Et d'un état meilleur jadis est-il tombé?

Sans doute : tout l'atteste à qui connaît ses fastes.

Eh ! d'où viendraient en lui ces étranges contrastes ,

Des reflux de son cœur l'éternel mouvement ,

Et ce vague désir qui change à tout moment ?

Quel est l'Homme , en effet ? quelle est cette chimère ?

Se connaît-il ? chaos de gloire et de misère ,

Futur espoir des cieux , rebut de l'univers ,

L'Homme , sans cesse en proie à ses rêves divers ,

De penchants en penchants promène sa pensée ,

Des désirs aux dégoûts sans cesse repoussée.

Quand l'Homme sait trop peu , sa raison s'amortit ;

Lorsqu'il veut trop savoir, sa raison s'abrutit :

Dans un milieu certain jamais il ne s'arrête , *

L'orgueil en fait un Dieu , la débauche une bête :

Insecte ambitieux , roseau frêle et pensant ,

Qui , pour tout embrasser, sans relâche agissant ,

Use éternellement les forces de son être,

Dans un long désespoir de jamais se connaître.

Voilà l'Homme ; et pourtant si l'Homme est dégradé,

Si de ses hauts destins il est dépossédé,

Dieu , daignant le laisser le premier de la terre ,

Des volontés du Ciel l'a fait dépositaire.

Voyons donc ce qui reste à ce Roi détrôné,

Et que , sous nos pinceaux à grands traits dessiné ,

Il vienne figurer sur la scène du monde ,

Que sa présence anime , et que sa main féconde.

J'ébaucherai d'abord la triple faculté Dont l'Homme à son berceau par le ciel fut doté.

LTmagination , rapide messagère, Effleure les objets dans sa course légère : Et bientôt , rassemblant tous ces tableaux divers , Dans les plis du cerveau reproduit l'univers. Elle fait plus : souvent sa puissante énergie r Au monde extérieur opposant sa magie, Dans un monde inconnu cherche à se maintenir, Se dérobe au présent , et vit dans l'avenir. Source des voluptés , des terreurs et des crimes , Elle a ses favoris , comme elle a ses victimes : Et , toujours des objets altérant les couleurs., Ainsi que nos plaisirs , elle accroît nos douleurs. Mais pour elle c'est peu. Lorsque le corps sommeille, Elle aime à retrace? les tableaux de la veille. Je la vois au héros présenter des lauriers , Au jeune homme un carquois , un char et des coursiers ; Jeter le Barde aux bords d'une mer blanchissante ; Et quelquefois aussi , terrible et menaçante , Dans des rêves vengeurs effrayer les tyrans, Ou présenter l'exil aux favoris des grands.

Que de fois au désir elle a servi de guide!

Que de fois à la vierge innocente et timide

N'a-t-elle pas surpris , dans un songe enchanté ,

Les soupirs de l'amour et de la volupté !

Déesse au front changeant , mobile enchanteresse ,

Qui sans cesse nous flatte, et nous trompe sans cesse,

Mère des passions, des arts et des talents,

Qui , peuplant l'univers de fantômes brillants ,

Et d'espoir, tour à tour, et de crainte suivie ,

Ou dore ou rembrunit le tableau de la vie.

De la Fille des sens tels sont les mille traits.

Mais que, de sa voix seule écoutant les attraits, L'Homme, sans défiance, avec elle s'allie, Vous le verrez bientôt , voisin de la folie , Fermer ses yeux séduits au jour de la raison , Des honteuses erreurs savourer le poison , Et faire , sur l'autel des forfaits et des vices , A ces horribles Dieux d'horribles sacrifices. Toi , qui sais mettre un frein à son emportement , Pouvoir incorruptible , immortel Jugement , Viens donc et ralentir et diriger sa flamme , Et , sage conducteur, prends les rênes de l'âme. De la Mémoire encor retraçons les secours; Sans elle, ce qui fut périrait pour toujours. La Mémoire , il est vrai , de palettes privée , Ne gardant des objets qu'une image énervée ,

N'offre que les lointains de l'espace et du temps, Et n'a point de sa Sœur les pinceaux éclatants. Mais , de nos souvenirs riche dépositaire , Elle peuple d'amis notre exil solitaire ; Elle adoucit pour nous les rigueurs du destin ; Et l'ami qui n'est plus vit encor dans son sein. Je la vois , l'œil en pleurs , de regrets attendrie , S'incliner dans la nuit sur son urne chérie; Je la vois , des savants éclairant les travaux , Aux confins de l'oubli placer ses longs fanaux , Retracer les destins d'un monde ou d'un atome , Des Siècles décédés ranimer le fantôme , Et redire au présent les fastes du passé.

Tel est le triple appui sur qui l'Homme élancé Voit , et sonde , et parcourt les sentiers de la vie , Et tient sous son pouvoir la nature asservie.

Maintenant tu voudrais savoir par quels degrés L'Homme et les animaux entre eux sont séparés. Sont-ils assujettis à des bornes prescrites? Sans doute ; et l'Éternel a fixé leurs limites. Quand il les a créés , Dieu posa de sa main Entre la brute et l'Homme une borne d'airain. De deux pouvoirs divers l'influence inégale Entre ces deux tribus met un vaste intervalle : L'animal a l'instinct , et l'Homme a la raison, L'une ouvre devant elle un immense horizon,

Et d'un noble appétit de gloire et de pensée,

L'œil fixé sur le ciel , sans relâche est pressée.

L'autre, à de vils besoins tristement limité,

Tourne en un cercle étroit pour jamais arrêté.

L'Homme domptant le feu, l'air, et l'onde, et la terre,

Enchaîne à son pouvoir leur pouvoir tributaire,

De chacun de ses sens ennoblit les emplois,

Et pour ses plaisirs même il sait créer des lois :

Père et juge des arts, que son amour protège,

11 marche environné de leur pompeux cortège :

Tandis que l'animal , obscur et triste acteur,

Placé sur le théâtre , et jamais spectateur,

D'un œil indifférent regarde ces merveilles,

Qui de l'Homme inspiré charment les nobles veilles.

Mais une voix s'élève : « Esprit présomptueux, « Pourquoi m'étales-tu ces titres fastueux? « Vainement , pour prouver la dignité de l'Homme, « Ton orgueil complaisant des plus beaux noms se nomme. « L'âme est-elle un pouvoir indépendant du corps? « Non : c'est un jeu brillant d'industrieux ressorts. « Les animaux , pétris de la même matière , « Et lancés pour un temps dans la même carrière, « Comme toi , vain mortel ! éprouvent tour à tour « La joie et la douleur, et la haine et l'amour. « Va, tu n'as point sur eux de faculté suprême : « Tes m -us -.ont plus parfaits, la nature est la même.

« Faut-il , pour accabler ton esprit orgueilleux ,

« Redire de l'instinct les secrets merveilleux ?

« Vois l'abeille. élever son brillant édifice,

« Vois ses arts et ses mœurs , ses lois et sa police ,

« Et de son fils royal admire les berceaux !

<c Vois l'agile Arachné déployer ses réseaux!

« De ses doigts allongés elle ourdit cette soie

« Qui livre à ses banquets une abondante proie.

« Et que serait-ce donc , si je t'offrais encor

« Les instincts plus parfaits du chien ou du castor ?

« Loin de nous quelquefois s'ils restent en arrière,

« C'est l'organe qui manque , et non pas la lumière.

« Homme ! de ton esprit tu te pares en vain ,

« Les sens seuls t'ont fait Roi ; ton sceptre, c'est ta main.

« Point de milieu ; pour lui, si l'Homme invente une âme,

<c II en faut une au ver, et le ver la réclame.

« Eh bien ! voudras-tu donc , aveugle sans retour,

« Prostituer une âme à l'insecte d'un jour !

« Et tu prétends ainsi démentir la nature !

«. — Ah ! je te reconnais , disciple d'Épi cure ;

a Du vice ouvrant pour nous le facile sentier,

« Tu veux condamner l'Homme à périr tout entier ;

« Tu veux le ravaler au destin de la bête,

* Et ce qui t'avilit te semble une conquête !

« Je sais que de nos jours la révolte des sens

« Arma contre l'esprit ses dogmes menaçants ;

« Je sais que, trop pareils au parti populaire,

« Qui , rejetant d'un Roi le pouvoir tutélaire ,

« Odieux artisan du plus noir attentat,

« Aspire à renverser le maître de l'État ,

'< Les sens , pour se livrer à leur fougue insensée ,

'< 0 honte ! ont prétendu détrôner la pensée.

m Mais ce dogme en nos jours fut en vain adopté ,

« La voix du genre humain l'a bientôt rejeté.

« Philosophe, à la brute en vain tu nous ravales ;

« Qui peut entre elle et nous combler les intervalles ?

« Dis-moi, qu'ont de commun et l'insecte ignoré,

« Et l'Homme avec Newton dans les cieux égaré?

« Montre-moi leurs rapports ! montre-moi sur la terre

•« Un second animal, noblement solitaire,

« Qui sache , du Grand Astre épiant le réveil ,

« Dans les cieux du matin admirer le Soleil !

« Quoi ! je puis du Grand Tout embrasser l'harmonie ,

« Je puis idolâtrer les charmes du génie ,

« Et sentir dans mon cœur ce saint amour du beau

« Qui des Mêla vertus y nourrit le flambeau,

« Et tu veux qu'à ce point ma raison s'avilisse !

« Non ; de ta folle erreur cherche un autre complice. »

Si l'Homme de la terre est le premier acteur, Il faut que son esprit remonte à son auteur ; Sans ce divin rapport, sans la chaîne invisible Qui joint l'Etre éternel avec l'être sensible ,

De ses nobles destins l'Homme déshérité Méconnaît son vrai rang , et perd sa dignité.

« Mais , dira-t-on encore , où trouver la mesure « De cet Être infini qui régit la Nature? « Hé quoi ! faut-il admettre un suprême pouvoir, « Que jamais notre esprit ne pourra concevoir ? « Le hasard a tout fait : l'éternelle matière «. De tant d'effets divers est la cause première; « Et seule du Grand Tout , fin, principe et milieu, « La Nature , à qui l'Homme en vain prépose un Dieu « Sans jamais s'épuiser, sans repos ni vieillesse , « Dans un cercle infini tourne et renaît sans cesse.

« — Sans doute , Dieu puissant , seul être illimité , « Je tremble et me confonds dans ton immensité ! « Je ne puis concevoir ni saisir ton essence : « Mais du moins mon amour et ma reconnaissance , « Dissipant cette nuit qui règne autour de moi, « Lèvent un coin du voile , et m'approchent de toi. « Blasphémateur obscur, vainement tes outrages ce Voudraient exiler Dieu du sein de ses ouvrages ; (c Ce grand ordre des cieux , ces mondes entassés , « Sont d'éclatantes voix qui l'annoncent assez. « D'une nuit étoilée écoutons le silence : « Chaque astre de son Dieu raconte la puissance, a Ne vois-tu pas partout cette immortelle main « Qui des orbes sans nombre a tracé le chemin,

« De l'astre échevelé gouverne la carrière,

« Guide à travers les cieux le vol de la lumière ,

« Et de son compas d'or dessina leur palais ?

« C'est ce Dieu qui du ciel tendit le vaste dais ,

« Alluma de la nuit les lampes éclatantes ,

« Et plaça le Soleil sous l'azur de ses tentes ;

« Ce Soleil est son ombre ; et c'est dans ce miroir,

« Grand Dieu ! qu'à l'œil mortel tu permets de te voir. »

Mais ce Dieu si puissant , qui brille sur nos têtes , Qui marche sur les vents , monte sur les tempêtes , Qui révèle aux mortels sa haute majesté Par la voix de la foudre et de l'immensité , Souvent moins formidable et moins inaccessible , Calme , et s'environnant d'une splendeur paisible , Au cœur tendre et pieux qu'il veut bien consoler, Dans des objets plus doux aime à se dévoiler. Quels témoins enchanteurs ! N'est-ce pas sa présence Qui brille dans les yeux de l'aimable innocence , Qui se peint sur le front de la douce pudeur, Et se révèle à nous dans la plus humble fleur? C'est lui qui , tous les ans , de l'Egypte rappelle Ces oiseaux , de nos champs postérité nouvelle ; C'est lui qui , des Lapons égayant les déserts , De quelques fleurs encore embellit leurs hivers. Oui , tout nous entretient , tout parle du Grand Être ; Lorsque avec un cœur simple on cherche à le connaître,

Ce Dieu consolateur est facile à trouver,

Et c'est par ses bienfaits qu'il aime à se prouver.

0 vous tous qui d'un Dieu rejetez la croyance , Quels secours irez-vous porter à l'indigence ? Qu'offrirez-vous à l'Homme accablé de regrets , Lorsque du désespoir il sentira les traits? Comment calmerez-vous ce coeur longtemps coupable , Qui, pressé sous le poids du remords qui l'accable, Ne voit plus d'autre appui que la Divinité , Et s'abandonne aux Cieux, des hommes rejeté? Qu'il faut être cruel pour ôter l'espérance Au cœur infortuné qu'assiège la souffrance ! Pour briser sans pitié dans la main du malheur Cette ancre où peut du moins s'appuyer la douleur ! Otez Dieu : vous ôtez au repentir son juge , A l'innocence un père , au malheur un refuge.

Oui , la religion est le besoin de tous ; Tout est amer sans elle et rempli de dégoûts. L'Homme a beau s'entourer des biens de la fortune , Cette splendeur bientôt lui devient importune. Quand la Divinité s'exile de son cœur, L'ennui vient l'abreuver d'une affreuse langueur : Si l'absence de Dieu dans l'âme se prolonge , Au sein du désespoir l'homme bientôt se plonge , Et, si cet état dure , il se donne la mort.

Hélas ! l'Homme est le seul qui , maître de son sort

Ose se commander ces cruels sacrifices !

Tant la vie, en dépit de toutes ses délices ,

N'est plus rien pour ce cœur, devenu son bourreau ,

Quand , vide d'espérance et bornée au tombeau ,

D'elle-même et de Dieu proclamant la ruine ,

L'âme n'est plus , pour l'Homme , immortelle et divine !

Mais quels que soient les maux de la société , 0 noble sentiment de la Divinité , Tu te plais à charmer les enfants de la terre. Au Poëte égaré sur le roc solitaire Tu montres Jéhova sous ses traits éternels , Et dictes de ses chants les accords solennels ; C'est toi qui , dévoilant la nature infinie , Lui révèles des Cieux l'ineffable harmonie. Nm> toi, ce noble amant des Muses et des Arts Verrait-il , dans la nuit, s'offrir à ses regards Ces antiques héros , ces ombres immortelles Qui , descendant des cieux , le couvrent de leurs ailes ? Ton éclat doux et pur luit sur l'infortuné Qui , s'adressant au ciel , le bénit d'être né. C'est par toi que l'enfant des monts de la Savoie Soupire après ses rocs qu'il retrouve avec joie , Et que le nautonier revole avec transport Des doux climats de l'Inde aux rivages du Nord Sur le palais des rois tu laisses des vestiges , Et nos temples sacrés sont pleins de tes prodigei.

Quelquefois , te fixant dans le fond des déserts ,

Tu sus d'un cénobite occuper l'univers.

Noble penser d'un Dieu î que l'humaine faiblesse ,

Même en ses vains plaisirs, cherche et poursuit sans cesse,

Voilà donc tes bienfaits ! sainte Religion,

Du Ciel et de la Terre admirable union ,

Qui peut te méconnaître? Oui, sans Dieu tout s'efface :

Les Cieux sont sans beautés , et la Terre est sans grâce ;

Lois , morale , vertu , tout marche à son déclin ;

La Nature est sans but, le Monde est orphelin.

Mais, tandis que mon zèle, étayant ma faiblesse, Se fatigue à prouver l'éternelle sagesse, Un murmure s'élève , et j'entends une voix Qui dit : « Grand Artisan, qu'as-tu fait de tes lois? « Où donc est ta sagesse en bontés si féconde? « Providence , est-ce ainsi que tu régis le monde? « Quoi ! le mal est sur terre , et d'un monde si beau « L'Homme coupable seul obscurcit le tableau ! »

Eh bien! ce sont ces maux, c'est ce désordre même Qui confirment en moi les plans d'un Dieu suprême. Le mal, pour moi, de l'homme ennoblit les destins, Et prouve à la raison nos immortelles fins. Mais d'abord qui t'a dit , ô mortel téméraire , Que toujours le désordre à l'ordre soit contraire ? Les mondes ont besoin du jeu des contre-poids ; Pourquoi l'homme moral auroit-il d'autres lois.?

Le désordre d'ailleurs est borné par lui-même. Telle est la grande loi. Toute puissance extrême Par ses propres excès à la fin s'amortit , Et le crime sans frein s'use , ou se ralentit. Toutes les passions se balancent sans cesse ; L'ardente ambition s'oppose à la paresse; Chaque désir fougueux borne un autre désir ; Et la douleur est là pour régler le plaisir. Dans ce monde changeant tout s'évite et s'attire ; La gloire et les forfaits s'en partagent l'empire. L'âme , dont le malheur presse tous les ressorts , S'élève à la vertu par les plus hauts efforts. Comme un astre soumis à deux forces contraires Roule, autour du Soleil , dans le cercle des sphères , Tel , mû par le bonheur ou par l'adversité , L'homme double sa force et son activité.

Pourquoi , dit-on encor, de notre race humaine , 0 vertu! n'es-tu pas l'unique souveraine? Fallait-il nous laisser un coupable penchant? — Hé quoi ! pour empêcher l'Homme d'être méchant , Dieu dut-il le borner à l'instinct de la bête? Si dans tous tes désirs Dieu sans cesse t'arrête , Mortel , tu ne peux plus exercer ta raison : Kt que devient le monde ? une immense prison , Ou les êtres pensants, chargés de leurs entraves, N'offrent plus à mes yeux qu'un vil troupeau d'esclaves.

Si l'Homme n'est point libre, il n'a point de \ertu;

Automate impuissant , sous ses fers abattu ,

On le verrait ramper sans gloire et sans génie,

Et du Grand Tout lui seul troublerait l'harmonie.

Eh ! qu'on ne dise point que l'ordre général

Doit bientôt succomber sous l'empire du mal.

En dépit du méchant, l'Architecte suprême

Sait de son univers maintenir le système.

Le mal que l'Homme fait ne tombe que sur lui :

Peut-il troubler des lois dont Dieu même est l'appui ?

Homme ! contre le mal quand ton orgueil murmure ,

C'est te plaindre des dons que t'a faits la Nature.

Otez le mal : pour nous plus de moralité;

Et dans l'Homme abruti tout est sans dignité.

Le doux repos de l'âme et la paix de soi-même

Sont sans doute ici-bas la volonté suprême;

Dieu , pour nous mériter un si noble plaisir,

Nous ouvrit deux sentiers, c'est à nous de choisir.

Eh ! que pouvait de plus la divine puissance ?

Pouvait-elle de l'Homme anéantir l'essence ?

Dieu, qui mit une borne à tout être imparfait,

Pouvait-il accorder le prix d'avoir bien fait

A celui qui n'eut point le pouvoir de mal faire ?

Conviens donc qu'ici-bas le vice est nécessaire.

Oui ! sans lui la vertu ne saurait exister :

Il règne, afin que l'homme apprenne à le dompter.

Bien plus : s'il est un Dieu, ce Dieu doit être juste , Il doit tout compenser ; et sa puissance auguste , Dans un monde où chacun doit être à son vrai rang , Saura bien réparer ce désordre apparent. Oui, c'est du sein des maux dont notre triste vie, Sur la terre d'exil, sans cesse est poursuivie, Que naît en moi l'espoir de l'immortalité. 0 penser consolant ! ô noble vérité !

Quand je n'aurais de toi d'autre preuve certaine Que le juste ici-bas gémissant dans la peine , Je croirais sans effort à ton dogme sacré , Et le monde futur me serait démontré.

Mais combien d'autres voix et d'autres témoignages Viennent me confirmer ce grand espoir des sages ! L'Homme , par ses désirs sans cesse tourmenté , Vers un bonheur sans fin est sans cesse emporté , Et pourtant le dégoût l'accable et le dévore ! Placez-le sur le trône, il y soupire encore!... « Est-ce tout? » s'écriait en voyant Rome aux fers , L'ambitieux César, maître de l'univers.

N'est-ce pas là le cri de cette âme immortelle, A qui , dans ses ennuis , sa grandeur se révèle ? Mi ll< |>irii\<>s, en foule, ici viennent s'offrir. Si l'agneau ne sait point qu'un jour il doit mourir, N «-t-.r |i;is, en effet , que la bonté céleste Voulut aux ;miinan\ c;ieher leur mort funeste,.

Et ce terme qui doit leur ravir sans retour

Le présent de la vie et les bienfaits du jour.

Mais l'Homme , que réclame une illustre origine ,

L'Homme qui fut créé pour une fin divine ,

Peut connaître qu'un jour il doit subir la mort;

Car les Cieux au temps seul n'ont point borné son sort.

Quand je sonde en effet les secrets de mon être,

Puis-je en douter ? En moi pourrais-je méconnaître

Un exilé du ciel , un illustre étranger,

Sur ce globe d'argile un moment passager?

Voyageur fugitif dans cette courte vier

Oui , l'Homme doit revoir sa divine patrie ;

Le tombeau la lui rouvre , et l'héritier du Ciel

En plongeant dans la mort se relève immortel.

De ce dogme , il est vrai , la profondeur obscure Semble se dérober à l'humaine nature.

Notre esprit , ici-bas , captif et limité , Ne peut saisir les traits de l'immortalité. Mais je dirai du moins : c'est le jour d'une vie Qui d'un soir ténébreux ne sera point suivie , Et dont les fils , du Temps défiant le ciseau , Verront tourner sans fin leur radieux fuseau. 0 jour! où, transporté d'une céleste ivresse, L'Homme ressaisira l'éternelle jeunesse , Et des cieux reconquis impérissable roi , Il pourra s'écrier : « Tous ces biens sont à moi ! »

Oh î qu'alors il verra de natures nouvelles Dérouler devant lui leurs beautés éternelles ! Heureux , s'il peut surtout de ses yeux attendris Revoir ceux qu'ici-bas son amour a chéris !

Ainsi , même aux regards de la philosophie , L'Homme à l'Homme s'explique , et Dieu se justifie.

Maintenant , qu'en mes vers nos devoirs sont tracés , Qu'entre l'Homme et son Dieu les rapports sont fixés , Cherchons sur cette terre, aux troubles asservie, Quelle part de bonheur échut à notre vie. Le bonheur ! Qu'ai-je dit ? Ah ! ce bien inconstant Que l'Homme , sans repos , poursuit en haletant , De notre humanité doux et frêle apanage , A peine nous permet d'embrasser son image ; Et, fixé nulle part, il se montre en tous lieux : Pareil à ce rayon qui , traversant les Cieux , Frappe de ses éclairs le berceau des orages , De leurs franges d'argent entoure les nuages, Se brise en sept couleurs dans le prisme des airs , Et court en flèches d'or sous le cristal des mers.

11 n'est point ici-I>as de bonheur sans mélange : C'est de biens et de maux un éternel échange. L'Homme coule ses jours dans des troubles sans fin , Et la crainte et l'espoir se mêlent dans son sein , Commeonvoit sur les monts, tour à tourclairsou sombres,. Rapidement courir la lumière et les ombres,

Quand , devant le Soleil , le souffle des autans Fait passer tour à tour les nuages flottants. Le cœur le plus heureux recèle quelques peines : Tel un insecte impur, caché dans nos fontaines , De leurs plus belles eaux empoisonne le cours. Nos instants sont comptés , et ces instants si courts Sont tissus de regrets et de douleurs sans nombre. Ah ! cette triste vie est le rêve d'une ombre !

Faut-il , rembrunissant les traits de mon pinceau , De l'humaine misère étaler le tableau ? L'Homme , tel qu'un nocher rejeté par l'orage , De la vie, à regret aborde le rivage.

Sur l'écueil de ce monde un moment arrêté , Il sort , pleurant et nu , des flancs qui l'ont porté. Étranger, sans appui sur cette plage aride, 11 implore à grands cris une main qui le guide; Mais , poussés par le sort , les mortels près de lui Passent, et nul d'entre eux ne lui donne un appui. Seulement une femme, aux cris de ses alarmes, Accourt, et dans ses bras l'emporte tout en larmes. Il croît : avec la vie enfin acclimaté , Il surmonte les maux dont il est tourmenté; Mais tel qu'un voyageur qui , loin de sa patrie , A d'un ciel étranger subi l'intempérie , 11 garde un mal secret qui , depuis le berceau, L'accompagne , et le suit jusqu'aux bords du tombeau.

Cependant , sans vouloir, pleins d'une humeur sauvage, Calomnier la vie et noircir son image , Voyons si , se livrant aux penchants de son cœur, L'Homme peut quelquefois rencontrer le bonheur. J'avais cru le trouver dans cette douce ivresse Que nourrit de l'Amour la fièvre enchanteresse ; Mais , au fond de mon cœur, que de fois le plaisir A laissé le dégoût en usant le désir ! Que de fois le Remords , sur la couche embaumée , M'a montré tout à coup sa tête envenimée; Et de son dard cruel mortellement frappé , Je disais au Plaisir : « Pourquoi m'as-tu trompé ? »

Qu'est-ce que les grandeurs ? Voyez-vous ces nuages Qui montent dans les airs du sein des marécages , Et qui , près du Soleil , dans le palais du Soir, Environnent le trône où leur Roi vient s'asseoir : Quand l'Astre a disparu , tout l'éclat qui les dore Sous le voile des nuits aussitôt s'évapore. N'est-ce pas là l'image et l'emblème des grands ? Croit-on que le bonheur habite ces hauts rangs? Ah ! tout ce vain éclat , cette pompe éphémère N'est qu'un néant superbe , une illustre misère ; Et les noirs soucis même agitent quelquefois Ces courtines de pourpre où sommeillent les rois.

Et cette Renommée, objet de notre envie, Quelle est-elle en effet? une seconde lie,

Respirant, loin de nous, sur les lèvres d'autrui. Eh! qu'importe au grand homme un bien si loin de lui, Et ce tribut tardif que l'on paye à sa cendre , Et ces lointaines voix qu'il ne doit pas entendre? Mais si les passions , la gloire et la grandeur Offrent à peine à l'Homme une ombre de bonheur, Peut-être , l'appelant à leurs doux sacrifices , Les Muses vont du moins le combler de délices. 0 toi ! qu'ont enchanté les premières douceurs Qu'à leurs jeunes amants prodiguent les neuf Sœurs , Crains leurs retours cruels ! Sais-tu bien que l'Envie Est là pour tourmenter et ta gloire et ta vie ? Elle enleva Racine à l'espoir des Français, Et contraignit le Tasse à pleurer ses succès. Quel vague , quels dégoûts , quelle vie inquiète La Nature réserve aux destins du poète ! Il est donc vrai que l'Homme , aux talents condamné , Sur la terre en passant , sublime infortuné , Ne peut impunément achever une vie Que le Ciel surchargea du fardeau du génie! Souvent il meurt brûlé de ces célestes feux. Tel , quelquefois , l'oiseau du souverain des Dieux , L'Aigle, tombe du haut des voûtes éternelles, Brûlé du foudre ardent qu'il portait sur ses ailes. Arrêtons-nous enfin ; c'est gémir trop longtemps Sur les maux attachés à nos jours inconstants.

Le Bonheur, doux fantôme entrevu par le sage ,

Ne nous a pas toujours envié son image;

Mais, s'il est quelque part, c'est dans l'obscurité.

Heureux qui , des faux biens pour jamais dégoûté ,

Arrête enfin au port une vie inquiète ,

Cache ses jouis au monde , et , libre en sa retraite ,

A son modique enclos bornant tous ses désirs,

Ne lasse plus le sort de ses honteux soupirs !

0 toi ! qui des grandeurs connus toutes les peines ,

Qui , déposant enfin tes orgueilleuses chaînes ,

Veux retrouver le calme exilé de ton cœur,

Viens habiter les champs , et fais-toi laboureur !

C'est aux champs seuls qu'en paix on vit avec soi-même,

Là qu'on peut sans remords goûter tout ce qu'on aime ,

Le charme des moissons et des prés refleuris.

Et des hautes forêts les verdoyants abris,

Et les troupeaux au loin mugissant dans les plaines y

Et le sommeil trouvé sous l'ombrage des chênes ,

Le calme du désert , et la pompe des Cieux ;

Luxe innocent et pur dont s'enchantent nos yeux !

Le laboureur, comblé de champêtres largesses,

Voit la terre pour lui surpasser ses promesses.

Comme un luxe effronté , fils altier de l'orgueil ,

Jamais du laboureur n'osa toucher le seuil ,

Aux vœux de ce mortel la Nature docile

Fait aisément les frais d'un bonheur si facile.

Dans un cercle uniforme il voit couler ses jours;

Pareil à ce ruisseau qui , borné dans son cours ,

Réfléchit seulement les fleurs de ses rivages ,

Et des cités jamais n'a baigné les images.

Le doux contentement, réjouissant son cœur,

Fait de sa vie entière un long jour de bonheur :

Il vieillit dans la paix ; et quand son Dieu l'ordonne ,

Tombe, comme un fruit mùrdansun beau jour d'automne.

Heureux ! encore heureux , qui rencontre un ami ! Sans cet autre soi-même on ne vit qu'à demi. Amitié ! nœud sacré , pur hymen de deux âmes , Remplis toujours mon cœur de tes célestes flammes. L'Homme serait trop seul sans tes charmes divins. Ta présence ennoblit , épure nos destins ; Et le mortel , épris de tes chastes délices , Se dévoue avec joie aux plus grands sacrifices. Mais trop heureux aussi , mille fois trop heureux , Qui, d'un pudique hymen ayant serré les nœuds, Voit ses jeunes enfants , troupe aimable et légère , Disputer sous ses yeux les baisers d'une mère ; Et , dans ces rejetons , qui croissent près de lui , Déjà pour sa vieillesse espère un doux appui ! Semblable à la colombe , et blanche et fortunée , Qui vers le rameau d'or devait guider Ënée, La femme , en unissant l'amour et la pudeur, D'un pas mystérieux conduit l'Homme au bonheur.

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Ainsi l'Homme ne peut se suffire à lui-même : Aimer est son bonheur et son charme suprême. L'Homme dur et grossier qui n'aimerait que soi Des penchants les plus doux méconnaîtrait la loi; Et, lui-même abjurant sa plus noble espérance, Montrerait de sa fin une grande ignorance. Dans un cœur solitaire et toujours resserré , L'amour pourrait-il croître et s'étendre à son gré ? Il faut vivre en autrui. De quelque amour qu'il s'aime, L'Homme ne peut assez s'idolâtrer lui-même Pour remplir de son cœur l'insatiable amour. Mais sache te borner. Ne va pas tour à tour, Honteux dissipateur de tes désirs frivoles , Prostituer ton âme à de vaines idoles.

Ah ! fais choix d'un objet immuable, infini , Qui jamais de ton sein ne puisse être banni , Dont la beauté suprême égale la noblesse; Cherche-le sans repos , adore-le sans cesse ; Que ton cœur toujours plein , sans se rassasier, Y puise à chaque instant le bonheur tout entier : Que sa rare beauté , délices de ta vie , A tes vœux éternels ne soit jamais ravie ; Et que puisse ton cœur goûter ce long amour, Sans craindre ni remords ni perfide retour ! On voit assez qu'ici ma Muse, vierge austère, N'a point voulu parler des amours de la terre. .

Homme ! qu'est-il besoin de nommer la vertu ? A des traits si divins la méconnaîtrais-tu?

Veux-tu que cette belle et ravissante image , Seule , ait de tes pensers l'incorruptible hommage ? Mets un frein à ton cœur, garde que tes penchants Ne soumettent ton âme à l'empire des sens. Qui suit ses passions s'affaiblit et s'épuise ; L'Homme n'a de pouvoir qu'autant qu'il les maîtrise ; C'est par sa volonté qu'il est grand , qu'il est fort. Il faut donc que, s'armant d'un éternel effort, L'Homme , pour s'élever, se combatte sans cesse. Mais c'est des grands désirs que naît notre faiblesse. Homme ! dans tous tes vœux par la raison borné , Mesure ton rayon ; de peur d'être entraîné Reste , comme l'insecte , au centre de ta sphère. Malheur, malheur à l'Homme esclave volontaire , Qui , par ses passions avec art emporté , Conserve eu s'y livrant assez de volonté Pour que tout son esprit serve à les satisfaire , Et prête à ses tyrans le flambeau qui l'éclairé !

L'Homme ne saurait donc surveiller de trop près Ces puissants ennemis de ses vrais intérêts , Avant qu'il ait goûté leur douce tyrannie. On ne l'ignore point : trop souvent le Génie , Captif des passions , Monarque détrôné , Et Conquérant sans gloire , à leur suite entraîné ,

A décoré leur char et langui dans leurs chaînes.

Muse ! ô loi qui du cœur sais raconter les peines , Du talent malheureux viens montrer les douleurs , Et prête à mes tableaux le charme de tes pleurs.

Léon reçut le jour non loin de cette ville Où Malherbe naquit*, lui dont la voix facile, Mariant avec goût la verve et le bon sens , De la Muse française épura les accents : Lieux où brilla trop peu le jeune Malfdâtre ! Léon fut, comme lui , des Muses idolâtre. Les colombes du Pinde , essaim d'aimables sœurs , Couvrirent son berceau de poétiques fleurs : Sous leurs ailes d'albâtre il croissait en silence. Tout fut mystérieux dans sa touchante enfance; Un je ne sais quel charme orna ses premiers ans , Et semblait de la Muse annoncer les présents. Beau comme l'Espérance , il en était l'image. Il ne se mêlait point aux enfants de son âge ; Solitaire et pensif, il rêvait à l'écart; Il fuyait tous les jeux; mais quelquefois, sans art, Sa main aventureuse errait sur une lyre. Quelquefois sans sujet on le voyait sourire; Puis tout à coup ses yeux se remplissaient de pleurs; Présage d'un cœur tendre et né pour les douleurs ,

* Caen, patrie de Malherbe , île Serrais et de Malfil.il n\

Sentiment triste et doux qu'il tenait de sa mère !

Dès ses plus jeunes ans, épris des chants d'Homère, L'Iliade à la main, il errait sur ces monts Qui dominent la Manche aux abîmes profonds, Là , pendant de longs jours , sa rêveuse attitude Contemplait de ces mers l'immense solitude. 0 charme ! il sent déjà ces confus mouvements , Du génie à venir secrets pressentiments. Rien ne peut l'arracher à ces tableaux sublimes , Et la nuit bien souvent le surprit sur ces cimes. Quand de la terre en deuil Avril séchait les pleurs , De ces prés rajeunis qu'il aimait les couleurs , Ces genêts au front d'or, pompe de sa patrie , Et l'éclat blanchissant des pommiers de Neustrie , Quand leur tête opulente inonde le verger Des flots de leur parfum , rival de l'oranger ! Non que pourtant l'hiver pour lui n'eût point de charmes ; Peut-être un intérêt qui va plus près des larmes L'attache à ces coteaux de leurs fruits dépouillés , Et l'entraîne en ces bois par Novembre effeuillés. Ainsi , tout dans les champs l'émeut et l'intéresse.

Quel magique univers habitait sa jeunesse ! Tout est charme à ses yeux ; et d'une égale amour, Il recherche , il admire , il chérit tour à tour Les tableaux les plus doux , les scènes les plus sombres. Léon aimait autant la tempête et les ombres ,

Que le rayon du soir qui , de pourpre enflammé , Brille paisiblement sur l'Océan calmé :

L'épouvante a pour lui son charme et ses délices : Il se plaît à descendre au fond des précipices, Où le torrent rapide , à grand bruit emporté , Tombe , des feux du jour en sa chute argenté. De Saint-Sever *, fameux par ses cloîtres antiques , Souvent il parcourait les forêts poétiques : C'est le vieux Saint-Michel"qu'il cherche au bord des eaux, Quand le Soleil couchant en rougit les créneaux; Et , la nuit , il s'assied sur quelque vieux décombre Où du grand Duguesclin il a cru revoir l'ombre.

Souvent, lorsque pensif il errait dans les champs, Et que du pâtre au loin il écoutait les chants, Il crut voir dans ce pâtre un Racine champêtre , Dont le talent caché ne pourra se connaître. Alors il soupirait sur le sort incertain De l'Homme, qui jamais ne remplit son destin. Oh! que de fois Léon, assis sous des ombrages, Passa des jours entiers à voir tous ces nuages Qui, frappés du Soleil et poussés par les vents, Agitaient les couleurs de leurs prismes mouvants ,

* Font considérable delà Baise- Normandie, dans le pays de Bocage. ■M abbaye , «iluée sur le bord de la mer, à quatre lieues d'Avianche».

Et fuyaient à ses yeux sur leurs ailes légères,

De nos illusions images passagères !

Quand , aux jours du printemps , les fdles du hameau

Dansaient sous un vieux chêne , au son du chalumeau ,

Seul , il allait s'asseoir sur la pierre écartée.

Là, pensif, il rêvait; et son âme enchantée,

Au souffle de la brise , écoute avidement

Le murmure affaibli du rustique instrument.

C'est ainsi qu'au matin d'une jeunesse pure , Heureux du seul bonheur d'admirer la Nature , Vivait ce noble amant des Muses et des Arts. Oh ! que jamais de doux et perfides regards Ne troublent de ses jours l'aurore fortunée ! Puisse des passions l'haleine empoisonnée Ne jamais altérer son tranquille bonheur 1 Mais que dis-je! déjà l'amour est dans son cœur. Un regard enchanteur, décidant de sa vie, A porté le poison dans son âme ravie.

Des filtres décevants de l'aimable poison Il laisse doucement s'enivrer sa raison. D'un amour inconnu savourant les prémices, Son cœur goutte en secret d'ineffables délices. Mais qu'il va payer cher ces premières douceurs ! Déjà, sombre et distrait, il fuit loin des neuf Sœurs. Tantôt il s'abandonne aux transports de sa joie , Tantôt, dans ses ennuis, tout entier il se noie;

Et passant tour à tour de l'ivresse aux tourments

Il vit de désespoir et de ravissements.

Tout ce qui le charma pour lui n'a plus de charmes.

Seul, il soupire, et pleure, et veille dans les larmes.

Pour lui tout s'est éteint : le Printemps est sans fleurs,

Le Soleil sans éclat, l'Aurore sans couleurs.

L'art de Sophocle en vain l'appelle à la victoire :

L'Amour a dans son cœur désenchanté la gloire :

Il ne célèbre plus la vertu , les héros ,

Et son luth détendu s'étonne du repos.

La Volupté , de pleurs et de remords suivie,

Effeuille chaque jour les roses de sa vie ,

Et le fleuve du Temps , qui reçoit leurs débris ,

Les roule dans son cours, inconnus et flétris.

Ainsi , veuf de sa Muse , au matin de son âge ,

Cet autre Torquato , battu d'un noir orage ,

Ressemble à l'olivier, que l'aile des Autans

Dépouilla de ses fleurs sous un ciel du printemps.

Parfois, pour apaiser les douleurs de son âme, 11 voudrait des neuf Sœurs essayer le dictame : Remèdes impuissants ! l'enthousiasme a fui , Son génie est éteint , sa Muse est loin de lui : Ou si, lorsque approchant de la lyre immortelle, Il trouve, sous ses doigts, la corde moins rebelle, A ses talents perdus il donne alors des pleurs, Et ce souvenir même augmente ses douleurs.

Mais l'Amour rentre au fond dé son âme abattue , Et dans les noirs accès du chagrin qui le tue , Souvent , sombre et sauvage , on le vit envier Le sort d'un bûcheron , d'un pâtre ou d'un fermier. Oh ! qu'il voudrait , comme eux , dans la forêt prochaine, Abattre , en haletant , le sapin ou le chêne , Et , comme eux , tout le jour au travail attaché , Ouvrir un long sillon , sur la glèbe penché ! Il lui semblait qu'au moins , dans ces durs exercices , Il pourrait un instant trouver quelques délices. D'un cœur désespéré vain et dernier effort! Pour remède à ce cœur il n'est plus que la mort.

Cependant sur les monts , près de l'humide plaine , L'imagination , malgré lui , le ramène.

Cette mer orageuse , et triste comme lui , Est encor le seul lieu qui plaise à son ennui.

Enfin , las de traîner la vague frénésie Et l'inquiet tourment dont son âme est saisie, Il cherche dans la mort un terme à tant de maux. Sur le bord de la tombe , il prononce ces mots : « Oh ! périsse à jamais cette nuit de misère , « La nuit qui me conçut dans le sein de ma mère ! « Oh ! que n'ai-je en naissant expiré dans ses bras ! « Venez , je vous attends , douce paix du trépas. « Aux cœurs infortunés vous ouvrez un asile , «. La mort n'est point cruelle , et la tombe est tranquille ;

« Là finissent nos maux et nos longues douleurs ,

« Et l'Amour n'y vient plus nous demander des pleurs.

« 0 vous ! champs que j'aimais , et vous , Muses chéries,

« Adieu ! je ne sens plus vos douces rêveries.

« Une invincible erreur a troublé ma raison,

« Et dans ce cœur blessé tout se tourne en poison.

« Il faut donc fous quitter, au sein de la jeunesse ,

« 0 Renommée , ô Gloire , ô douce enchanteresse ! . . .

« Mais à qui veut mourir qu'importent les succès ?

« Oui, je veux effacer jusqu'aux faibles essais

« De qui l'ébauche , un jour en tableaux transformée ,

« M'aurait acquis peut-être un peu de renommée.

« Ah ! je ne veux de moi laisser nul souvenir,

« Rien qui me recommande aux siècles à venir !

« Je mourrai tout entier en quittant cette terre :

« J'aurai passé , semblable au fleuve solitaire ,

« Qui roulant inconnu dans le fond des déserts ,

« Court, sans porter un nom , se perdre dans les mers. »

Ainsi , près du tombeau , ce fds de l'Harmonie Gémissait sur lui-même et pleurait son génie. Bientôt la mort frappa ce jeune amant des vers. On porta sa dépouille au rivage des mers. Aux brises du matin , l'onde , en ces lieux agrestes , Du malheureux jeune homme aime à baigner les restai : l.i Pitié , sur sa tombe, alla verser des pleurs, Et Tarnante, en secret, y jeta quelques fleurs.

Les ombres de Virgile et du chantre de Laure

Pleurèrent ce génie éteint à son aurore.

L'Alcyon vient souvent gémir sur son tombeau ,

Et sa plainte en ces lieux prend un charme nouveau.

Même on dit qu'on a vu des vierges immortelles ,

La nuit , au clair de lune , y reposer leurs ailes ,

Et qu'on entend alors de célestes concerts ,

Qui , consolant cette ombre , au loin charment les mers.

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