Livre PREMIER
Le resveillant d'un profond pensement (a), Ce dieu luy dit : « Oy le commandement De Jupiter, qui, courroucé, m'envoya Parler à toy par la céleste voye.
« Va (m'a-t'il dit) où Francus est nourri, Huche les vents, dy que je suis marri («) Contre sa mère et ceux qui le retiennent, Et des destins promis ne leur souviennent. Je n'ay Francus du feu grégeois sauvé Pour estre ainsi, de paresse aggravé, Un fay-neant en la fleur de son âge.
Mais i'esperoyque d'un masie courage Iroit un jour des Gaules surmonter Le peuple rude et fascheux à donter.
Chaud à la guerre ^t ardent à la proye, Pour y fonder une nouvelle Troye, Dont la mémoire en tout temps floriroit, Et par le feu jamais ne periroit.
« Pource, Helenin , et toy mère Andromache, N'amollissez en paresse si lâche L'enfant d'Hector, à qui les cieux amis Ont tant d'honneurs et de sceptres promis; Qui doit hausser la race priamide, Doit abaisser la grandeur aesonide [b], Doit vaincre tout, et qui doit une fois
a. Vax. :
Qui loin du peuple Helenin a trouvé Discourant seul. La ven'c prophétique Luy preparoit une humeur ecstatique, Desja ravy de son entendement.
b. Var. :
Domter la Grèce, et la race oeacide,
I. Hacher, vieil mot françois qui signifie appelle:. De là vient un huchet, c'est un cornet duquel on appelle les chiens et les laniers à la chasse.
56 La Franciade.
Estre l'estoc de tant et tant de rois,
Et par sur tous d'en Charles qui du monde
Doit en la main porter la pomme ronde.
Fay-luy dresser et vivres et vaisseaux ;
Fay-le marcher sur l'eschine des eaux
Aux lieux promis, où son destin le meine.
Un grand honneur vient d'une grande peine » {a).
Il n'avoit dit, que plustost qu'un esclair,
Haussé d'un vol, s'esvanouit en l'air,
Loing de la terre ainsi qu'une fumée
Qui dans la nue en rien est consommée.
Laissant la femme et le mary peureux
De veoir un dieu venir du ciel vers eux.
Plein de menace et d'espérance estrange,
Meslant un blasme avec une louante.
Qui de frayeur les faisoit esmouvoir.
Et deuil ensemble et plaisir concevoir (è).
En ce-pendant la jeunesse troyenne Haut invoquant la Berecynthienne, D'encens fumeux parfumoit son autel , Sacrant maints vœux à son nom immortel. Les uns avoient les perruques couvertes D'un large pampre aux grandes fueilles vertes , Aux nœuds retors des zephyres soufflez.
Les uns frappoient les taoourins enflez , Les uns aux sons de la flûte percée Fouloient la terre ; autres, fols de pensée,
a. Var. :
L'honneur s'achepte aux dcspens de la peine !
b: Var. :
Loin de leurs yeux s'évanouit en l'air, Enveloppé dans l'obscur d'une nue, Laissant la mère en esmoy détenue, Et son mary de frayeur tout transi, De peur d'un Dieu qui les tançoit ainsi.