‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 2)Chapitre 145 sur 164 · Anne de Montmorency · texte numérisé non relu

Anne de Montmorency

Le Bocage royal. ^4^

Toy , d'autre part, connestable de France. Perdant la guerre, ourdis une alliance Entre ces roys , et les conjoins amis Autant ou plus qu'ils furent ennemis.

A deux genoux toute France t'en prie; Humble, après toy toute l'Europe crie Que ta bonté la veuille délivrer Du cruel Mars qui l'a tant sceu navrer, Si que sa playe est encores ouverte , Et n'y a main, tant elle soit experte, Sinon la tienne et du grand cardinal , Qui puissent bien la curer de son mal. Or de sa part chascun de vous essaye De luy guérir sa misérable playe.

Tentez les cœurs de vos roys animez ; D'un dur rocher ils ne sont point formez ; Ils n'ont sucé le lait d'une tygresse ; Ils sont humains, et toute gentillesse, Honnesteté, courtoisie et douceur Comme à chrestiens habite dans leur coeur. Je suis la Paix, du ciel vers vous venue. ^ Et, ce disant, elle rompit la nue Qui la couvroit, et de rayons ardens Leur enflamma tout le cueur au dedans.

Encouragez du désir de parfaire Entre deux roys un accord nécessaire.

Ce qui fut faict; car aprez maint discord Et maint débat, ils ont estraint l'accord Qui tient serrez en am.itié nos princes. Donnant repos à toutes ses provinces.

Et par lequel te fust aussy rendu Ton beau pays que tu avois perdu , Estant amy maintenant de la France Que tu voulois saccager par outrance.

Contre laquelle en fureur tu avois Ceint ton espée et vestu le harnois Pour la détruire. 0 jugements des hommes !

34<^ Le Bocage royal.

Et maintenant tu aymes et tu nommes

Le roy ton frère, en lieu de le nommer

Ton ennemy, et ton courroux amer

En amitié pour tout jamais tu changes,

Et des François par la paix tu te venges.

Voilà comment quand le Dieu qui tout voit

A veu qu'assez la fortune t'avoit

Importuné, t'a descouvert sa face,

Te bienheurant de sa divine grâce,

Et t'a fait veoir qu'il est le Tout-Puissant,

Qui va le prince et haussant et baissant

Comme il luy plaist , et faict , quand il nous taste

De nous ainsy qu'un potier de sa paste ] (i).

Or, tu n'as pas, comme par un destin,

Mis seulement ton entreprise à fin ,

En regaignant tes terres détenues,

Qui sous ta main volontiers sont venues,

Où tes ayeux, un peu moindres que rois,

Par si long temps avoient donné leurs lois;

Tu as aussi comme par destinée

La sœur du roy pour espouse emmenée ,

La Marguerite en qui toute bonté.

Honneur, vertu, douceur et majesté,

Toute noblesse et toute courtoisie

Ont dans son cœur leur demeure choisie.

[La Marguerite unique sœur du roy,

Fille d'un roy du mesme sang que toy

1. Ce long passage de 210 vers, conservé dans les éditions qui ont précédé 1584, et abrégé dans cette dernière, y commence au 37^ vers. Les vers 165a i So sont retranchés, amsi que les 8 derniers.

Dans les éditions postliumes, il disparoît complètement et est remplacé par ces deux seuls vers :

Comme celuy que M avoi s accompagne, Sous la faveur du monarque d'Espagne.

Le Bocage royal. 547

Et ta cousine et ta femme ; en la sorte Ce Dieu puissant qui la tempeste porte Pour son espouse a prins là haut es cieux Sa sœur Junon, la princesse des dieux, Qui du sourcil, comme grave matrone;^ Gouverne tout, assise dans son throsnej.

Et bien que mille et mille grands seigneurs. Riches de biens, de peuples et d'honneurs , La Marguerite en femme eussent requise, La Destinée à toy l'avoit promise Pour jouir seul de ce bien désiré , Pour qui maint prince avoit tant souspiré.

Or ceste vierge en vertu consommée D'un cœur très-haut desdaignoit d'estre aimée. Et comme un roc qui repousse la mer.

Hors de son cœur poussoit le feu d'aimer. [Comme un phœnix que l'amour ne tourmente Vit seul à luy , de luy seul se contente Et ne veult point ailleurs s'apparier, Mais de luy "seul soy mesmes s'allier; Ainsy seulette et sans désir extresme D'aimer autruy, la vierge aymoit soy mesrae , Et sans daigner un autre amour tenter, De son amour se vouloit contenter.] Ainsi qu'on void une belle genice , A qui le col n'est pressé du service , Loin des taureaux par les champs se jouant, Aller du pied l'arène secouant, Hausser le front et marcher sans servage Où son pied libre a guidé son courage, Sans point avoir encores à l'entour Du cœur senti les aiguillons d'amour ; Ainsi marchoit et jeune et toute belle Et toute à soy la royale pucelle, [ Elle ignorant lesfaux allechements Du faux amour et ses attouchements.

Ses feux , son arc , ses flèches et sa trousse , Et le doux fiel de Venus aigre-douce ,

54S Le Bocage royal.

Suivoit Minerve, et par elle approuvez Estoient les arts que Pallas a trouvez] {a}.

Aucunefois avec ses damoiselles, Comme une fleur assise au milieu d'elles, Guidoit l'aiguille, et d'un art curieux Joignoit la soye à l'or industrieux Dessus la toille, ou sur la gaze peinte De fil en fil pressoit la laine teinte En bel ouvrage, et si bien l'agençoit Que d'Arachné le mestier effaçoit.

Mais plus son cœur elle addonnoit au livre, A la science, à ce qui fait revivre L'homme au tombeau , et les doctes mestiers De Callioppe exerçoit volontiers, En attendant que Fortune propice Eust ramené toy, son espoux, Ulysse; Seule en sa chambre au logis t'attendoit , Et des amans, chaste, se defendoit.

Mais quand tu vis sauteler la fumée De ton pays, elle, inaccoustumée Du feu d'aimer, par un trait tout nouveau Receut d'amour tout le premier flambeau, Qui déglaça sa froidure endormie.

Et de farouche il la rendist amie; Fléchit son cœur, lequel avoit appris D'avoir Venus et ses jeux à mespris ; Et comme on voit une glace endurcie Sous un printemps s'escouler addoucie; Ainsi le froid de son cœur s'escoula , Et en sa place un amour y vola, Voyant celuy auquel ains qu'estre née Pour femme estoit par Destin ordonnée.

Or vivez donc , heureusement vivez , Et devant l'an un enfant concevez

(î. Var. :

Comme une nymphe errante par les bois, Qui suit Diane, et porte son carquois.

Le Bocage royal. ^4^

Qui soit à père et à mère semblable, D'un beau pourtrait à tous deux agréable! Vivez ensemble, et d'un estroit lien Joignez tous deux le sang savoysien Et de Valois en parfaite alliance, Si qu'à jamais soupçon et défiance Soit loin de vous, et en toutes saisons La paix fleurisse entre vos deux maisons De ligne en ligne et sur les fils qui d'elle Naistront après d'une race éternelle.

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