‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 2)Chapitre 154 sur 164 · AMOUR AMOUREUX · texte numérisé non relu

AMOUR AMOUREUX

A LA ROYNE DE NAVaRRF Marguerite de France.

Ce Dieu qui se repaist de nostre sang humain , Ayant au dos la trousse et l'arc dedans la main, Voulut depuis deux jours environner la terre. Et voir combien ses traits aux hommes font de guerre.

Comme il alloitle ciel et la mer recherchant. Il vit des l'Orient jusqu'au soleil couchant. Des ! 'Afrique bruslée aux montaignes Riphées,

i . C'estoieat mots de reproche entre ceux de la religion et les catholiques.

Ronsard. III. 25

^86 Le Bocage royal.

Que tout le monde entier n'estoit que ses trophées , Et qu'il n'y avoit prince, empire ny cité Qui ne tremblast au nom de sa divinité.

Il vit Jupiter pris de nos mortelles femmes , Neptune sous la mer n'esteindre point sesflames, Et Pluton aux enfers sentir la cruauté Qu'apporte dans les cœurs une douce beauté. A la fin , tout lassé de voler par le monde , A l'heure que Phebus se cache dessous l'onde, Quand nous voyons le jour en la nuict se changer, Amour chercha partout un giste à se loger.

Ramassant d'un long vol son aile recueillie, Tantost tournoit les yeux sur la belle Italie, Tantost dessur l'Espagne , et tantost, d'autre part, Sur l'isle d'Angleterre abaissoit son regard. Pressé de se loger par la nuict qui commence , Il jetta ses beaux yeux sur le peuple de France, Il advisa Paris, et vint, au poinct du soir, Comme un oiseau léger sur le Louvre s'asseoir.

De fortune la belle et chaste Marguerite, Perle et fleur des François, immortelle Charité. Des divines beautez le patron éternel , Revenoit des jardins du palais maternel.

L'honneur et la vertu suivoient ceste princesse , Ainçois ce beau soleil, qui tiroit une presse Des dames et d'amours autour de son costé."

Elle , race des rois, marchoit en gravité Au milieu de sa troupe , et passait les plus belles , Comme l'aube la nuict de ses fiâmes nouvelles. Si tost qu'Amour la vid, il en fut envieux, Aussi prompt qu'un esclair se jetta dans ses yeux; Il se fit invisible , à fin que sa venue Ne fust que d'elle seule, et non d'autre, cognue. L'homme qui est morte! n'est pas digne de voir Les dieux en leur essence , et moins les recevoir ; C'est un vaisseau de terre entourné de foiblesse; L'humain cherche l'humain , et le dieu la déesse. Incontinent qu'Amour se fut logé dedans

Le Bocag e royal. 587

Ces yeux si penetrans , si beaux et si ardans , Armez d'une vertu si divine et si claire: <( Je me trompe , dit-il , je croy que c'est ma mère Qui avoit emprunté les membres d'un mortel : Un œil , s'il n'est divin, ne sçauroit être tel.

Es-ce point Pasithée ou quelqu'une des Grâces r Œil, quiconques sois-tu, de splendeurs tu surpasses Venus et Pasithée; et par tout je ne voy Rien qui puisse égaler ta beauté sinon toy. »

Mais si tost qu'elle fut en sa chambre arrivée , Qu'alentour de son corps sa robe fust levée , Que toutes ses beautez se monstrèrent à nu , Amour est tout soudain amoureux devenu , Il souspire, il languit en une peine extrême , Et sent au cœur les maux qui viennent de luy-mesme.

Regardant son beau front d'yvoire blanchissant , Et ses sourcis tournez en forme de croissant. Où il prit de son arc la voûture première; Puis sentant de ses yeux la céleste lumière , Le vray logis d'honneur, lumière qui pourroit R'animer d'une œillade un homme qui mourroit, Esbranler les rochers, appaiser la marine. Et tirer d'un regard le cœur de la poitrine , Lumière saincte, douce, angelique , qui fais Et couler et sentir jusqu'en l'âme tes rais ; Il devint esperdu d'esprit et de mémoire. Vaincu sans résistance, il quitta la victoire, Et ne fit que penser le moyen de pouvoir Vivre tousjours en elle, et pour dame l'avoir.

Or maintenant ce Dieu sous les fiâmes jumelles Des yeux de son hostesse estendoit ses deux ai!e> . Et seichoit son pennage à leur belle clairté , Maintenant aiguisoit ses rais sur leur beauté ; Maintenant il prenoit les cheveux de la belle Pour refaire à son arc une corde nouvelle ; Maintenant tout son arc racoustroit de nouveau , Se refondoit soy-mesme et se faisoit plus beau. Il oublia le ciel , sa céleste origine .

588 Le Bocage royal.

Et pensoit que le ciel d'elle n'estoit pas digne ; Et tellement Amour de son feu s'embrasa Que mille et mille fois ses yeux il rebaisa : Là prioit, adoroit, et, vaincu de martyre, Fut contraint à la fin telle parolle dire , Souspirant aigrement, tout triste et tout défait Par le coup que luy-mesme à soy-mesme avoit fait :

«: Or je SUIS bien puni des rigoureuses peines Que je soulois donner aux personnes humaines. Les souspirs et les voix et les pleurs soucieux De ceux que j'ay blessez sont venus jusqu'aux cieux. Nemesis m'a puny : c'est la loi de nature, Celuy qui fait du mal, que du mal il endure. Je suis sans foy, sans loy, vagabond et léger, Menteur, flateur, trompeur, causeur et mensonger; La mer conceut ma mère en sa vague profonde ; Je suis un Phaëton qui brusle tout le monde; Je renverse les loix et les villes à bas. Et comme d'un jouet du monde je m'esbas.

« Maintenant de mes maux je souffre pénitence. Je me confesse au ciel, au cœur j'ay repentance; Je demande pardon, et sçay que justement De mes péchez commis j'endure chastiment. Je sçay que peutl'ennuy, les soucis et les plaintes, Les sanglots, les souspirs et les larmes non feintes. Le mal me touche au cœur qui me fait langoureux; Et pource désormais, ô pauvres amoureux, J'auray pitié du feu qui cause vostre perte, Pleurant vostre douleur comme l'ayant soufferte. ^

Ainsi disoit Amour plaignant sa liberté. Mais vous, qui sçavez bien comme il est arresté Prisonnier de vos yeux, devenez glorieuse D'estre d'un si grand Dieu seule victorieuse. Vous desrobez son arc , ses fiâmes et ses traits , Et comme ardans esclairs vous les jettez espais , Sansfaillir,droictauxcœursdeceuxquivousregardent, Que corselets serrez ne bouclairs ne retardent, Tant ils sont foudroyans , penetrans et pointus,

Le Bocage royal. ^89

Acerez et forgez par les mesmes vertus.

Doncques, perle d'honneur, que la beauté couronne, Il ne faut désormais que la France s'estonne Si seule vous blessez les hommes et les dieux, Puisqu'Amourestvostrehosteet demeure en vosyeux.

[\ ^78, Amours (j]].

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