Livre SECOND
Puis jusqu'au sang leurs chevaux repiquant, Haussant la bride, en fin les relevèrent, Et de la main leurs coutelas trouvèrent ('), Bien aiguisez, qui de l'arçon pendoient. Et de leur trenche un acier pourfendoient.
Dessous le fer siflant comme tempeste Ores leur joue, ores sonnoit leur teste. Ores la temple. Un coup qui l'autre suit, Greslé, menu, faisoit un pareil bruit [Que les béliers qui sur les fleuves cognent Des paux aigus, quand les ouvriers besognent Pour faire un pont ou pour le raccoûtrer. Coup dessus coup le bélier fait entrer Le bois piqué. Dessous le choc qui tonne. Le creux rivage et le fleuve en resonne. Eux, tournoyans et se suivans de près , Versant des coups plus que la neige espais, Qui ne tomboient, soit de pointe ou de taille, Sans donner ample ouverture à la maille, La dénouant, rompant et décrochant.
Acier ne fer à leur glaive tranchant Ne peut durer, ni boucle ni couraye.
Tant de leur main est horrible la playe.] (a)
Du bon Troyen le cheval fut adroit.
Qui sans frayeur tournoit en tout endroit, Et la cavale en crainte estoit frappée.
Que sur la croupe, en arrière tous deux , Comme arcs voûtez longuement se courbèrent, Et leurs chevaux sur les genoux tombèrent Comme béliers qui vont s'entre-choquant.
a. Var. : en place des 14 vers entre crochets.
Comme les fléaux qui resonnent en l'aire, Frappans les dons de nostre antique mère.
I . L'autheur arme ces deux chevaliers à la mode de nos gendarmes françois, la lance en la main, la courte-lance ou la mace à l'arçon, et l'espée au côté.
Ronsard. — III. 9
1^0 La Franciade.
Oyant l'effroy du sifflant de Tespée.
[Pour ce , Francus en parant evitoit
Comme il vouloit la touche qu'il doutoit ,
Et le grand corps ne trouvoit avantage
De le frapper comme il avoit courage.]
L'un ressembloit à ce flot dizenier (')
Boufi de vents, horreur du marinier,
Qui d'un grand branle en menaçant se vire,
Impétueux, sur le bord du navire.
L'autre sembloit au bon pilote expert,
Qui plus d'esprit que de force se sert;
Ores la proue, ores la poupe il tourne,
Et, vigilant, en un lieu ne séjourne,
Ains, adjoustant la vigilance à l'art,
D'un œil prudent évite le hazard.
[Ce fier gean, qui passoit d'une brasse,
Tant il fut grand, de Francien la face.
D'un pesant choq contre luy s'approcha,
Et, le pressant, l'espaule luy toucha,
L'esgratignant de légère blessure,
Et n'eust esté la trempe de l'armure.
Qui de l'acier la force rebouchoit,
Bien loin du col l'espaule luy trenchoit.
Du mesme coup, en relevant la destre
Bien haute en l'air, tant qu'elle pouvoit estre] (j),
Se roidissant sur les estriers, frappa
Le fin armet du Troyen , qu'il coupa
Deux doigts avant, et l'estonna de sorte
Que le tomber d'une enclume bien forte
Seroit léger au prix de ce coup-là,
Qui des arçons chancelant l'esbranla.
Ce fier tyran, enorgueilly d'audace, Qui de Francus la jeunesse menace
I. Les Latins l'appellent Unda decumana : c'est la dixième vague, la plus horrible et dangereuse de toutes.