Livre second. i
Si bien que je vous trouve et pareil et entier Autant le dernier jour que je teis le premier;] Tant vaut des Chastillons la gentille nature, (') Qui ne caresse pas chacun à l'aventure, Puis dés le lendemain perd son affection ; Telle inconstance d'âme et telle passion Ne convient point à vous, à qui dame Sagesse A conjoinct les vertus avecques la noblesse.
A vous donc je me plains, Mécène tres-parfait, Du misérable tort que Fortune me fait, De Fortune ennemie, inconstante et légère, Sourde, muette, aveugle, ingrate et mensongère, Sans foy, sans loy, sans lieu, vagante sans arrest, A qui le vice agrée et la vertu desplaist, Meschante, piperesse, abominable, infâme, Et digne (comme elle est) de l'habit d'une femme.
Quand ceste aveugle sotte a pris un homme à jeu, Dés le commencement elle s'en moque un peu, S'en joue et s'en esbat; puis comme variable, En riant le trahit et en fait une fable, Un populaire conte, et l'assied au plus haut (Pour estre regardé) du tragique eschafaut.
Elle tant seulement volage n'importune Les mariniers pendus aux vagues de Neptune,
I. Dans l'édition de 1 567, les quatre premiers vers de la pièce ont été modifiés ainsi :
C'est à vous, mon Odet, à qui je me veux plaindre, Et comme en un tableau ma fortune vous peindre, A vous qui avez soin de mon bien, tout ainsy Qu'un père tres-soigneux de son fils a soucy.
Les suivants ont été conservés jusqu'au dix-septième, où l'on voit cette variante :
Tant vaut d'un gentil cœur la prudente nature.
Dans l'édition de 1584 et dans les éditions posthumes les vers $ à 16 ont été supprimés.
i $8 Les Poèmes.
Que la maudite soif d'amasser un trésor Aux naufrages expose à la suite de l'or, Ny ceux que l'indigence obscurcit par les foules Des peuples incognus qui portent les ampoules Dans la main endurcie, et à coups d'aiguillons Contraignent les taureaux de fendre les sillons; Mais brave elle s'attaque aux plus hautes personnes, Elle renverse à bas les Roys porte-couronnes, Et des Princes plus hauts atterre les honneurs ; Elle rompt les crédits, elle abat les seigneurs, Quand en moins d'un clin d'oeil son visage elle vire.
Vostre noble maison (*) en sçauroit bien que dire, Laquelle a résisté par la seule vertu, Et plus s'est veu défaite, et plus a combattu, Et n'a voulu souffrir que Fortune eust la gloire D'avoir sur vostre race emporté la victoire.
Or ce monstre cruel, hideux et plein d'effroy, Seulement, Monseigneur, ne se moque de moy; Mais comme un grand Breton qui luitte d'artifice Contre un qui n'entend point l'art d'un tel exercice, (a) M'a pressé contre terre, et m'a froissé le corps De ses bras ennemis qui dontent les plus forts; Aucunefois le ventre, aucunefois la gorge Me serre, tout ainsi qu'en la fumeuse forge Des ouvriers de Vulcan, la tenaille dedans Sa maschoire de fer serre des doux ardans; Et ne puis eschapper de sa griffe cruelle, Quoyque vostre beau nom à mon secours j'appelle.
Depuis que le Destin (Destin mauvais et bon) A vous me présenta pour chanter vostre nom ;
a. Var. :
Contre un nain impuissant de corps et a" exercice,
i. Il dit cela à cause des prisons de guerre du connestable de Montmorency, son oncle, et de ses deux frères, par l'Espagnol, après la bataille de Sainct Quentin; et de la disgrâce du connestable sous le déclin du règne de François !•' .