Livre second
Ainsy plus le malheur veut enfondrer la gloire De vostre oncle perdant le prix d'une victoire, Plus l'honneur le soustient, et plus il doit un jour Faire en la court du Roy un désiré retour. Ce sont les fléaux de Dieu, lequel nous admoneste En la prospérité ne lever trop la teste Mespnsant les petits ; aussy ne faut-il pas En nostre adversité avoir le cœur trop bas. Il n'y a point d'estat ny de mestier au monde, Fust-ce d'un laboureur, où tant de peine abonde Qu'aux seigneurs de la court, qui n'ont pas le loisir De gouster en un an seulement un plaisir. Je m'en rapporte à vous, soit que par destinée Ou par vostre nature à la court inclinée, Tousjours en action du matin jusqu'au soir, N'avez pas le loisir en repos de vous seoir. Si tost que le matin resveille la lumière, Le soing en vostre lict vous ouvre la paupière; L'huissier ouvre vostre huis, et alors un chaqu'un Y entre pesle-mesle et vous est importun. L'un demande une grâce et l'autre un bénéfice, L'autre un présent du Roy ; l'autre veut un office. L'un cecy, l'un cela vous requiert humblement, Vous baise le genoil et la main bassement. Vous prenez leurs placets avec un clin d'oreille, Puis vous allez trouver nostre Roy qui s'esveille, Et là comme espiant avec beaucoup d'ennuy Le moyen sans fascher de parler bien à luy, Souvent vous rougissez vers le Prince, pour faire Plaisir à mil et mil dont vous n'avez affaire. De sa chambre à l'église allez en appareil, Puis vous allez disner et de là au conseil, Puis au coucher du Roy, si bien qu'il ne vous reste Une heure en tout le jour qui ne vous soit moleste ; Et tout à celle fin qu'un Roy vous tienne cher. Que maudit soit l'honneur qui s'achette si cher!]
Mais ainsi que Milon ne trouvoit point la charge Pesante d'un grand bœuf sur son espaule large,
198 Les Poèmes.
Pour avoir dés enfance appris à le porter; Ainsi un tel fardeau vous est à supporter Honorable et léger, pour avoir dés enfance Accoustumé l'espaule aux choses d'importance, Mais mal-aisé pour moy qui suy parmy les bois Les Nymphes qui n'ont rien que le luth et la vois. (')
0 bien-heureux celuy qui peut user son âge En repos, labourant son petit héritage!
Qui loin de ses enfans charitable ne part. Qu'une mesme maison a veu jeune et vieillart; Et qui par les moissons au printemps retournées, Et non pas par les Rois, va contant les années; Qui se soustient les bras d'un baston appuyez, Parmy les champs où jeune alloit à quatre piez ; Qui voit les grand's forests qu'il plantoit en jeunesse D'un mesme âge que luy parvenir à vieillesse ; Et qui, loin de la ville et d'horologe, a mis Un cadran naturel à l'essueil de son huis ! Luy tout devocieux envers les Dieux appreste Tousjours un chappelet pour mettre sur leur teste, Fait honneur à Cerés, à Paies et à Pan, (2) A Bacchus (3), au soleil, qui nous rameine l'an, Aux Lares (*) de son toict, aux Faunes et aux Fées ; Il dort au bruit de l'eau qui court parmy les prées, Aimant mieux les ouïr qu'un bruit d'un tabourin, Ou le mugissement d'un orage marin.
Heureux doncques heureux qui de son champ ne bouge, Qui ne voit le sénat vestu de robe rouge, Ny le palais criard, les Princes, ny le Roy, Ny sa trompeuse cour qui ne tient point de foy. Si dés le poinct du jour quelqu'un ne le salue,
1. Presque tout ce qui suit est traduction d'Horace et de Virgile, lesquels ont loué la vie rustique.
2. Ce sont la Déesse des bleds, le Dieu du bestail et le Dieu des champs.