A REMY BELLEAU
N' ous t'estimons une Déesse, Gente Grenouille, qui sans cesse Au fond des ruisselets herbeux Te désaltères quand tu veux ; Et jamais la soif véhémente Qui l'esté les gorges tourmente Du pauvre peuple et des grands Rois, Ne te tourmente ; car tu bois iHé Dieu, que je porte d'envie Aux félicitez de ta vie!) A gorge ouverte, sous les eaux, Comme la royne des ruisseaux.
I. Ce poëme se trouve pour la dernière fois dans l'édition de 1578.
}i6 Le Recueil
Quand tu es sur la rive herbue, Aux rais du soleil estendue, Que tu es aise ! Si un bœuf Passe par là mourant de seuf, Tu enfles contre la grand' beste Si fort les veines de la teste, Et coaces d'un si haut bruit, Que de crainte le bœuf s'enfuit, Toy demeurant sur l'herbe espesse, Des ondes la seule maistresse.
En ton royaume le serpent Te combat, mais il se repent Tout sur l'heure de t'avoir prise ; Car tu luy tiens la teste mise Si long-temps au fond du ruisseau, Que tu l'estouffes dessous l'eau.
[En vain le héron t'est contraire, T'espiant du bord solitaire De auelque estang; car il ne peut Te digérer lorsqu'il le veut, Et vive est contraint de te rendre Pour s'enfuir quand on le vient prendre.
Cela, Grenouille, que tu vois Et par les champs et par les bois, Est pour toy; et ce que les prées, Ce que tiennent les eaux sacrées De bon en leur profond recoy, N'est fait, Grenouille, que pour toy.] (')
Le laboureur, à ta venue, Joyeux de ton chant, te salue, Comme prophète du printemps.
Ores tu prédis le beau temps, Ores la pluye, ores l'orage; Jamais ta bouche n'endommage Ny herbe, ny plante, ny fruit, Ny rien que la terre ait produit.
i. Ce passage a été retranché dans l'édition de 1578.
des Poèmes. 317
Tu vaus trop plus en médecine, Qu'herbe, qu'onguent, ny que racine; Et ton fiel en quelque saison Donne au malade guarison.
Tu vaus contre le mal d'Hercule, Ton gésier les venins recule De ceux qu'empoisonner on veut ; Ta langue charmeresse peut Faire conter à la pucelle Les propos que veut sçavoir d'elle Le jeune amant qui la poursuit, La luy pendant au col de nuit.
Bref, que diray-je plus? Ta vie N'est comme la nostre asservie A la langueur du temps malin ; Car bien-tost en l'eau tu prens fin, Et nous trainons nos destinées Quelquefois quatre-vingts années, Et cent années quelquefois.
Et tu ne dures que six mois Franche du temps, et de la peine A laquelle la gent humaine Est endebtée dés le jour Qu'elle entre en ce commun séjour.
Mais le don de ne vivre guiere, Tu le dois à la singulière Bonté du ciel, qui ne fait pas Tels dons à tous ceux d'icy bas; [Car tu l'eus pour la recompense (l) De la soudaine diligence Que tu feis d'esveiller les Dieux Quand les Geans séditieux, Méchante race Titanine, Escheloient la maison divine.
L'un Pinde sur le dos portoit,
1. Toute la fin de la pièce, à partir de ce vers, se trouve pour la dernière fois dans l'édition de 1J73.
ji8 Le Recueil
Sur l'autre Pelion estoit, Et l'autre son eschine grosse Courboit d'ahan sous le mont d'Osse.
Ja se fiant en leurs cent bras Tenoient les deux, et pas à pas Ja de nuit entroient en la salle, Où dedans sa chambre royale Jupiter de somme tout plein De sa femme embrassoit le sein ; Chetif, qui n'avoit devinée A son besoin sa destinée.
Sur le haut d'Olympe branchu Estoit un vieil marais jonchu, Des Grenouilles douce demeure.
Elles qui sentirent à l'heure De minuit le mont s'esbranler, Firent un grand bruit parmy l'air, Et leur coacer redoublèrent Si fort que les Dieux s'esveillerent Tous en sursaut. Ainsi par vous Les Geans accablez de coups, My-morts, pour leur tombe receurent Les monts dessous lesquels ils cheurent, L'un deçà et l'autre delà ; Car l'un renversé s'en alla Dessous ./Ethne, et l'autre en l'abysme Du mont enflammé d'Enarime.
Or si quelqu'un doit recevoir Quelque salaire pour avoir D'un autre chanté la louange, Octroye-moy pour contre-échange De mes vers, un présent nouveau Aux premiers mois du renouveau :
C'est que ta voix un petit rude N'approche jamais de l'estude Ni du lict de mon cher Belleau.
Ainsy, Grenouille, ainsy dans l'eau Le héron becu ne te grippe,
Et le brochet dedans sa trippe Jamais ne te puisse enfouir, Et tousjours puisses-tu fuir La pièce rouge hameçonnée, Et jamais le sale hymenée Du crapaud de venin couvert Ne puisse souiller ton dos vert.]