‹ Œuvres complètes. Nouv. éd. publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et des notes (volume 3)Chapitre 6 sur 223 · Livre premier · texte numérisé non relu

Livre premier

En Delos prit naissance, et la gentille mère Des Amours emplumez nasquit dedans Cythere. Escosse la belle isle a receu ce bon-heur De vous produire aussi, des dames tout l'honneur.

Ha, que je veux de mal au grand Prince Neptune! Prince fier et cruel, qui pour une rancune Qu'il portoit à la Terre, avecque son trident Alla de tous costez les vagues respandant, Et par despit cacha presque de nostre mère Tout le sein fructueux sous la marine amere; Il arracha les bords, puis en les escartant En isles, dans sa mer les alla replantant; Et pour n'estre jouet ny des vents ny des ondes, Il attacha leurs pieds sous les vagues profondes, D'une chaisne de fer; seulement à Delos Il permit librement de vaguer sur les flots.

Je voudrois bien qu'un Dieu, le plus grand de la troupe De ceux qui sont au ciel, espuisast d'une poupe Toute l'eau de la mer; lors à pied sec j'irois Du rivage françois au rivage escossois, Et marchant seurement sur les blondes areines, Sans estre espouvanté des hideuses baleines. Je voirrois les beaux yeux de ce gentil Soleil, Qui ne sçauroit trouver au monde son pareil.

Mais puis qu'il n'est permis de forcer la nature, Et qu'il faut que la mer de vagues nous emmure, Pour la passer d'un coup en lieu de grands vaisseaux, J'envoiray mes pensers qui volent comme oiseaux. Par eux je revoiray sans danger à toute heure Ceste belle Princesse et sa belle demeure ; Et là pour tout jamais je voudray séjourner, Car d'un lieu si plaisant on ne peut retourner.

Certes l'homme seroit furieux manifeste, Qui voudroit retourner d'un paradis céleste, Disant que de son bien il recevroit un mal, Pour se voir eslongné de son pais natal.

La Nature a tousjours dedans la mer lointaine, Par les bois, par les rocs, sous des monceaux d'areine

14 Les Poèmes.

Recelé les beautez, et n'a point à nos yeux Monstre ce qui estoit le plus délicieux ; (a) Les perles, les rubis sont enfans des rivages, Et toujours les odeurs sont aux terres sauvages.

Ainsi Dieu qui a soin de vostre royauté, A fait (miracle grand) naistre vostre beauté Sur le bord estranger, comme chose laissée Non pour les yeux de l'homme, ainçois pour la pensée.

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