AMOUR REPREND L'AMOUREUX
Masse de plomb, et digne qu'on te nomme Un dur rocher en la forme d'un homme, Ou bien un monstre en homme contrefait; Pour le loyer du bien que je t'ay fait Me blasmes-tu? tel misérable blâme Ne peut sortir que d'une meschante âme.
Certes devant que le coup de mon dard T'eust attiré pour estre mon soudard, Et que je t'eusse en la belle campaigne Des amoureux rangé sous mon enseigne; Tu vivois sot, ignorant et lourdaut, Ton cœur grossier n'esperoit rien de haut, Ton sang couard estoit froid comme glace, Ton âme estoit en ton corps une masse, Et mal en point, mal propre et mal vestu, Niais, badin, eslongné de vertu, Allois errant comme un homme sauvage Sans eslever vers le ciel le visage.
Mais aussi tost que j'eu dedans ton cœur Poussé le trait qui te tient en langueur, En langueur, non, mais bien en espérance D'avoir le fruit de ta persévérance; Incontinent que j'eu devant tes yeux Mis le pourtrait dont tu es envieux, Lequel gaignant ton âme toute entière Fut ton sujet, ton objet, ta matière;
102 Les Poèmes.
Bref, aussi tost que tu vins à sentir Ce plaisant feu que tu voyois sortir De la beauté de ta dame bien née, D'antique race et de grande lignée, Et que tu vis comme les astres font Mille vertus reluire sur son front, Et que le geste et l'apparence haute, Et le désir d'éviter toute faute, Et que l'honneur la vestoit proprement Comme d'un brave et riche accoustrement ;
Lors aux rayons d'une si belle face Changeas de mœurs, de nature et de grâce; Ton esprit fut actif et vigoureux, Ton sang devint plus chaud et généreux, Ton âme s'est en beaux discours haussée, Et vers l'honneur s'en-vola ta pensée, Par gaillardise espérant d'acquérir Celle beauté qui te faisoit mourir.
Adonc au ciel tu eslevas la teste, Tu devins propre, et accort, et honneste. Discret, facond, bien-parlant, bien-disant, Et de fascheux, agréable et plaisant.
Pour mieux donter la paresse et le vice, Armes, chevaux, furent ton exercice, Guerres, combats, mascarades, tournois, Et honorer l'Amour par le harnois.
Donc tu me dois, t'ayant donné maistresse, Ton bon esprit, ta grâce et ta prouesse, Et les vertus qui procèdent d'aimer; Puis comme ingrat tu oses me blâmer Contre raison, qui ta fiere nature Ay convertie en douce nourriture!
Tu me diras qu'Amour est passion Pleine de forte et chaude affection, Et que celuy qui mes flèches espreuve, Pour un seul bien mainte douleur y treuve, Et qu'un plaisir est chèrement vendu, Quand pour l'avoir un âge est despendu.