Livre premier
Et vos iongs doigts, cinq rameaux inégaux, Ne sont pompeux de bagues ny d'anneaux, Et la beauté de vostre gorge vive N'a pour carquan que sa blancheur naïve.
Un crespe long, subtil, et délié, Ply contre-ply retors et replié, Habit de deuil, vous sert de couverture Depuis le chef jusques à la ceinture, Qui s'enfle ainsi qu'un voile, quand le vent Soufle la barque, et la single en avant. De tel habit vous estiez accoustrée Partant, helas ! de la belle contrée Dont aviez eu le sceptre dans la main, Lors que pensive, et baignant votre sein Du beau crystal de vos larmes roulées, Triste marchiez par les longues allées Du grand jardin de ce royal chasteau Qui prend son nom de la beauté d'une eau. (') Tous les chemins blanchissoient sous vos toiles, Ainsi qu'on voit blanchir les rondes voiles, Et se courber bouffantes sur la mer, Quand les forçats ont cessé de ramer ; Et la galère au gré du vent poussée Flot dessur flot s'en-va toute eslancée Sillonnant l'eau, et faisant d'un grand bruit Pirouetter la vague qui la suit.
Lors les rochers, bien qu'ils n'eussent point d'ame, Voyans marcher une si belle dame, Et les déserts, les sablons et Testang Où vit maint cygne habillé tout de blanc, Et des hauts pins la cyme de verd peinte, Vous contemploient comme une chose sainte, Et pensoient voir ( pour ne voir rien de tel ) Une Déesse en habit d'un mortel Se promener, quand l'aube retournée Par les jardins poussoit la matinée,
l. Fontainebleau.
i6 Livre premier.
Et vers le soir, quand déjà le Soleil A chef baissé s'en-alloit au sommeil.
Droit au devant de vostre pourtraiture J'ay mis d'un Roy l'excellente peinture, Bien jeune d'ans, qui jamais n'eut le cœur Ny l'œil blessé d'amoureuse langueur ; Et toutefois à luy voir le visage, Chacun diroit qu'il aime vostre image, Et qu'allumé des rais de vostre jour, Il se consume et s'escoule d'amour En sa peinture, et que son pourtrait mesme Comme amoureux en devient froid et blesme. On jugeroit qu'il contemple vos yeux Doux, beaux, courtois, plaisans, délicieux, Un peu brunets, où la délicatesse Rit, non aux verds qui sont pleins de rudesse ; Aussi les Grecs, en amour les premiers, Ont à Pallas, Déesse des guerriers, Donné l'œil verd, et le brun à Cythere, Comme d'Amour et des Grâces la mère.
Luy donc épris d'un visage si beau Où vit Amour, son trait, et son flambeau, En son pourtrait vous diriez qu'il souspire, Et que muet ne vous ose rien dire.
Pource voyant mon maistre en tel ennuy, Je suis contraint de raisonner pour luy, Parlant ainsi : i 0 âme fortunée, Qui achevas le cours de ta journée Presque en naissant, et qui bien loin d'icy Vis dans le ciel despestré du soucy Que je senty comme un cruel orage Le mesme jour que hastant ton voyage Tu vins là haut pour vivre sans douleurs, Me laissant seul entre mille malheurs, Dont je n'avois, pour estre en mon enfance, Ou bien petite ou nulle cognoissance, Et qu'aujourd'huy grièvement j'apperçoy Depuis que l'âge a commandé sur mov.