On les salue
2. Le poète est loin d'être resté fidèle aux principes qu'il émet ici. Us n'en sont pas moins curieux pour l'histoire de notre orthographe.
AU Lecteur. 15
tu n'y voyes encores quelques marques de ses raisons. Et, bien qu'il n'ait totalement raclé la lettre grecque T, comme il devoit, je me suis hazardé de l'effacer, ne la laissant servir sinon aux propres noms grecs , cbmme en Tethys, Thyeste, Hippolyte, Ulysse, à fin qu'en les voyant de prime face on cognoisse quels ils sont et de quel païs nouvellement venus vers nous; non pas en ces vocables abismes, cigne, nimphe, lire, sire (qui vient comme l'on dit de /vctoç, changeant la lettre /. en ï , lesquels sont desja receus entre nous pour françois, sans les marquer de cet espouvantable crochet de y, ne sonnant non plus en eux que nostre i en ire, simple, nice , lime. Bref, je suis d'opinion (si ma raison a quelque valeur), lors que tels mots grecs auront long-temps demeuré en France , les recevoir en nostre megnie, puis les marquer de l'i françois pour monstrer qu'ils sont nostres, et non plus incogneus estrangers : car qui est celuy qui ne jugera incontinent que sibille, Cibelle, Cipris, ciclope, nimphe, lire, ne soient naturellement grecs, ou pour le moins estrangers, puis adoptez en la famille des françois, sans les marquer de tel espouvantail de Pythagore } Tu dois sçavoir qu'un peu devant le siècle d'Auguste la lettre grecque ï estoit incogneue aux Romains, comme l'on peut voir par toutes les comédies de Plaute, oii totalement tu le verras osté , ne se servant point d'un charactere estranger dans les noms adoptez, comme Amphitruon pour Amphitryon; et, si tu me dis qu'anciennement la lettre y se prononçoit comme aujourd'huy nous faisons sonner nostre u latin, il faut donc que tu le prononces encores ainsi, disant Cubelle pour Cybelle; mais je te veux dire davantage, que l'y n'a pas esté tant affecté des Latins (ainsi qu'asseurent nos docteurs} pour le retenir com.me enseigne en tous les vocables des Grecs tournez par eux en leur langue; mais ils l'ont ordinairement transformé, ores en u, comme yv?, mus; ores en a, z-^cav, canis ; ores en 0, •^-••'o;, somnas, tournant l'esprit aspre noté sur û en s,
\6 Advertissement
comme estoit presque leur vieille coustume avant que l'aspiration h fusttrouvée. Jet'ay bienvouluadmonester de cecy pour te monstrer que tant s'en faut qu'il faille escrii*€ nos mots françois par l'y grec, que nous le pouvons bien oster, suivant ce que j'ay dit, hors du nom naturel, pourveu qu'il soit usité en nostre langue ; et, si les latins le retiennent en quelques lieux, c'est plus pour monstrer l'origine de leur quantité que pour besoin qu'ils en ayent. S'il advient que nos modernes sçavants se vueillent travailler d'inventer des dactyles et spondées en nos vers vulgaires, lors, à l'imitation des Latins, nous le pourrons retenir dans les noms venus des Grecs pour monstrer la mesme quantité de leur origine; et, si tu le vois encore en ce mot, yeux, seulement, sçache que pour les raisons dessus mentionnées, obéissant à mes amis, je l'ay laissé maugré moy pour remédier à l'erreur auquel pourroient tomber nos scrupuleux vieillars, ayant perdu leur marque enla lecture des yeux et des jeux, te suppliant, lecteur, vouloir laisser en mon livre la lettre i en sa naïve signification, ne ia dépravant point, soit qu'elle commence la diction, ou qu'elle soit au milieu de deux voyelles, ou à la fin du vocable, sinon en quelques mots , comme en ie, en i'eus, iugement, jeunesse et autres, où, abusant de la voyelle I, tu le liras pour I consonne, inventé par Maigret, attendant que tu recevras cette marque d'I consonne, pour restituer l'I voyelle en sa première liberté. Quant aux autres diphthongues, je les ay laissées en leurvieille corruption, avecques insupportables entassemens de lettres , signe de nostre ignorance et de peu de jugement en ce qui est si manifeste et certain , estant satisfait d'avoir deschargé mon livre, pour cette heure, d'une partie de tel faix , attendant que nouveaux characteres seront forgez pour les syllabes 11, gn , ch, et autres. Quant à la syllabe ph, il ne nous faut autre note que nostre F, qui sonne autant entre nous que f entre les Grecs, comme manifestement tu peux voir par ce mot
AU Lecteur. ly
?^/-^ , feille. Et si tu m'accuses d'estre trop inconstant en 1 orthographe de ce livre, escrivant maintenant espee epee accorder acorder, vestu vêtu, espandre epandre, blasmer blâmer, tu t'en dois colerer contre toy mesmes , qui me fais estre ainsi , cherchant tous les moyens que )e puis de servir aux oreilles du sça- ^ant et aussi pour accoustumer le vulgaire à ne regimber contre l'éguillon lors qu'on le piquera plus rudement, monstrant par cette inconstance que si J estois receu en toutes les saines opinions de l'orthographe, tu netrouverois en mon livre presque une eu e orme de 1 escriture que sans raison tu admires tant, tasseurant qua la seconde impression je ne fedJr',',nffn ^°^.à,"^^'^"g"e que de laisser estrangler une telle vente sous couleur de vain abus. Au^si ll^T'^'V ^n^heux si j-ay quelquefois changé la et e E en A , et A en E, et bien souvent ostant'une tt e d un mot ou la luy adjoustant pour faire ma ime plus sonoreuse ou parfaite. Certes , telle licence a tousjours este concédée aux poèmes de longue ha ^ine ou de médiocre vertu , pourveu qu'elle soit rarement usurpée, non à ces nmes vulgaires , orphelines de la vraye humeur poétique. Et si quelqu^un, par cu-
rrl "uTT ^^""T' S"^ P^^ ^^ison, se col re conre telle honteuse liberté, il doit apprendre qu'il est gnorant en sa langue, ne sentant point que E est fort
voisin delà lettreA,voiretel que souvent, sansvpner nous es confondons naturellement, comme en ven^t et au^
;l.rH. r 'r? '- ."' '% '^"^""^^ ^' ^es raisons , qu'il regarde la liberté des Grecs et Latins, qui muent e
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sentences et mesmes traits de vers, en cela imitateur Ronsard. — li.
i8 Advertissement au Lecteur.
des poètes grecs, et principalement d'Homère, qui jamais ou bien peu ne change un bon mot, ou quelque trac de bons vers , quand une fois il se l est ait familier. Je parle à ceux qui misérablement espient le moyen pour blasonner les escrits d'autruy, courroucez peut-estre pour m'ouïr souvent redire : le miel de mes vers, les ailes de mes vers, l'arc de ma Muse , mes vers sucerez, un trait ailé, empaner la mémoire , l'honneur altéré des Cieux, et autres semblables atomes par lesquels j'ay composé le petit monde de mes inventions. Quand tels grimaus ne reprennent d un ooeme que telles choses, ou (comme ] ay desja ditj quelque petit mot non richement rime, ou une virgule pour un point , ou l'orthographe lors le poète le doit asseurer d'avoir bien dit, voire de la victoire, puis que ses adversaires , mal embastonnez , le combattent si foiblement.
Ronsard.
IQ