Avec. (R
23^ Odes.
Une raison saine et bonne Et une lyre qui sonne Tousjours le vin et l'amour.
Ode XXII.
Celuy qui est mort aujourd'huy Est aussi bien mort que celuy Qui mourut au jour du déluge.
• Autant vaut aller le premier Que de séjourner le dernier Devant le parquet du grand juge.
Incontinent que l'homme est mort, Pour jamais ou long temps il dort Au creux d'une tombe enfouie, Sans plus parler, ouïr ne voir; Hé, quel bien sçauroit-on avoir En perdant les yeux et l'ouïe.?
Or, l'ame selon le bien-fait Qu'hostesse du corps elle a fait, Monte au ciel, sa maison natale; Mais le corps, nourriture à vers • Dissoult de veines et de nerfs , N'est plus qu'une ombre sépulcrale.
Il n'a plus esprit ny raison, Emboiture ne liaison.
Artère , poux , ny veine tendre , Cheveul en teste ne luy tient, Et , qui plus est, ne luy souvient D'avoir jadis aimé Cassandre.
Le mort ne désire plus rien; Donc, cependant que j'ay le bien De désirer, vif, je demande Estre tousjours sain et dispos ;
Troisiesme Livre. 257
Puis, quand je n'auray que les os, Le reste à Dieu je recommande.
Homère est mort, Anacreon ^ Pindare, Hésiode et Bion , Et plus n'ont souci de s'enquerre Du bien et du mal qu'on dit d'eux ; Ainsi, après un siècle ou deux, Plus ne sentiray rien sous terre.
Mais dequoy sert le désirer Sinon pour l'homme martirer?
Le desir n'est rien que martire; Content ne vit le désireux, Et l'hcmme mort est bien-heureux.
Heureux qui plus rien ne désire!
Ode XXIIL
r^ uand je dors je ne sens rien, ^'^^Je ne sens ne mal ne bien, Plus je ne me puis cognoistre, Je ne sçay ce que je suis , Ce que je fus, et ne puis Sçavoir ce que je dois estre.
J'av perdu le souvenir Du passé, de l'advenir; Je ne suis que vaine masse ^ De bronze en homme gravé , Ou quelque terme eslevé
Pour parade en une place.
Toutesfois je suis vivant ,
Repoussant mes flancs de vent,
Et si pers toute mémoire;
Voyez donc que je seray
2^8 Odes.
Quand mort je reposeray Au fonds de la tombe noire !
[L'âme, volant d'un plein saut, A Dieu s'en ira là haut Avecque luy se ressoudre, Mais ce mien corps enterré , Sillé d'un somme ferré, Ne sera plus rien que poudre.]
A ODET DE COLLIGNY
Cardinal de Chastillon (i).
Ode XXIV.
Mais d'où vient cela, mon Odet?
Si de fortune par la rue Quelque courtisan je salue Ou de la voix, ou du bonnet,
Ou d'un clin d'œil tant seulement, De la teste, ou d'un autre geste, Soudain par serment il proteste Qu'il est à mon commandement.
Soit qu'il m-e treuve chez le roy, Soit qu'il en sorte ou qu'il y vienne, Il met sa main dedans la mienne, Et jure qu'il est tout à moy.
[Il me promet montagnes d'or, La terre d'or et toute l'onde.
Et toutes les bourdes du monde Sans rougir me promet encor.]
Mais quand un affaire de soin Me presse à luy faire requeste ,
I . Lequel a favorisé îousjours , durant sa vie, les hommes de sçavoir, et particulièrement nostre autheur. (R.)
Troisiesme Livre. 2^9
Tout soudain il tourne la teste, Et me délaisse à mon besoin;
Et si je veux ou l'aborder, Ou l'accoster en quelque sorte.
Mon courtisan passe une porte , Et ne daigne me regarder ;
Et plus je ne luy suis cognu, Ny mes vers ny ma poésie, Non plus qu'un estranger d'Asie, Ou quelqu'un d'Afrique venu.
Mais vous, mon support gracieux, Mon appuy, mon prélat que j'aime Mille fois plus ny que moy-mesme, Ny que mon cœur, ny que mes yeux.
Vous ne me faictes pas ainsi :
Car si quelque affaire me presse.
Librement à vous je m'addresse.
Qui de mon fait avez souci.
Vous avez soin de mon honneur, Et voulez que mon bien prospère, M'aimant tout ainsi qu'un doux père , Et non comme un rude seigneur.
Sans me promettre ces grands monts Ni ces grand' mers d'or ondoyantes ; Car telles bourdes impudantes Sont indignes des Chastillons.
La raison -Prélat}, je l'entens, C'est que vous estes véritable , Et non courtisan variable Qui sert aux faveurs et au temps.
Fin du troisiesme livre.