‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographesChapitre 152 sur 365 · CHAPITRE Vni · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vni

Da repos d« Tame reoatiUie en son bfen-aimé.

L*ame estant donc ainsi recueillie dedans elle-mesme en Dieu ou devant Dieu, 86 rend parfois si doucement attentive à la bonté de son bien-aimé , qu'il lui semble que son attentionjio soit presque pas attention, tant elle est simplement et delica* tement exercée : comme il arrive en certains fleuves qui coulent si doucement et esgalement, qu'il semble à ceux qui les re* gardent , ou naviguent sur iceux , de ne yoir ny sentir aucun mouvement, parce qu'on ne les voit nullement ondoyer ni flot<> ter. Et c'est cet aimable reposdo Tame que la bienheureuse vierge Thérèse de Jésus appelle oraison de quiétude ; non gueres diflerente de ce qu'elle - mesme nomme sommeil des puissances, si toutesfois je l'entends bien.

Certes, les amans humains se contentent par fois d'estre auprès ou à la veut$ de la personne qu'ils aiment, sans parler à elle , et sans discourir à part eux , ny d'elle, ny de ses perfections ; rassasiez , ce semble, et satisfaicts de savourer cette bien-aimée présence, non par aucune considération qu'ils fas:ïent sur icelie, mais par un certain accoisement et repos que leur esprit prend en elle. ^ (4) Mon bien- » aimé m'est un bouquet de myrrhe , il » demeurera sur mon sein. » c (i) Mon

> bien-aimé est à moy, et moy je suis à

> luy, qui paisi entre les lys, tandis que 1 le jour aspire et que les ombres s'in-

• clinent. » a (3) Monstrez-moi donc, 6

> l'aniy de mon ame, où vous paissez, où

• vous couchez sur le midy. » Voyez-^ vous, TheoUme, comme la saincte Su<« lamite se contente de sçavoir que son bien-aimé soit avec elle, ou en son parc, ou ailleurs, pourveu qu'elle sache où il e^t: aussi est-elleSulamite toute paisible, tonte traoquiUe et en repos*

(1) Gni Gant i, it.

<l) CiM. Caat. u, It, IT. - (D IMd. I, t.

Or ce repos passe quelquefois si avant en sa tranquillité, que toute l'ame et toutes les puissances d'icelle demeurent comme endormies, sans faire aucun mouvement ny action quelconque, sinon la seule volonté, laquelle mesme ne fait aucune autre chose, sinon recevoir l'aise et la Satisfaction que la présence du bienaimé luy donne. Et ce qui est encore plus i admirable, c'est que la volonté n'apperçoit ' point cet aise et contentement qu'elle re* çoit, jouyssant insensiblement d'iceluy^ d'autant qu'elle ne pense pas à soy, mais à celuy la présence duquel luy donne C6 plaisir : comme il arrive maintesfois que surpris d'un léger sommeil nous entrè« voyons seulement ce que nos amys disent autour de nous, ou ressentons les caresses qu'ils nous font , presque imperceptiblement , sans sentir que nous sentons.

Neantmoins Tame qui en ce doux repos jouyt de ce délicat sentiment de la pre-» sence divme, quoyqu'clle ne s'apperçoiva pas de cette jouyssanoe, tesmoigne toutesfois clairement combien oe bonheur luy est précieux et aimable, quand on le luy veut ester, ou que quelque chose l'en des** tourne ; car alors la pauvre ame fait des plaintes, crie, voire quelquefois pleure comme uh petit enfant qu'oïl a esveillé avant qu'il eust assez dormy; lequel, par la douleur qu'il ressent de son resveil , montre bien la satisfaction qu'il avoit en son sommeil. « Dont le divin berger (4) » adjure les Glies de Sion , par les che-> 9 vreuils et cerfs des campagnes , qu'elle » n'esveille point sa bien*aimée jusques » à ce qu'elle le veuille , » c'est-à-dire, qu'elle s'esveille d'elle-mesme. Non, Theotime, l'ame ainsi tranquille en son Dieu ne quitteroit pas Be repos pour tous les plua grands biens du monde.

Telle fut presque la quiétude de la trea» saincte Magdeleine, quand « (%) assise aux » pieds de son maistre elle eacoutoit sa » saincte parole. > Voyez-la, je vous prie, Theotime, elle est assise en une profonde tranquillité, elle ne dit mot, elle ne pleui^ point, elle oesanglotte point, elle ne souspire point, elle ne bouge point, elle ne prie point Marthe, tout empressée, passe être pusse dedans la salelte ; Marie n'y pense point. Et queflait-etledoncf BUene fait

(1) CsDl. Ctat. Il, IT. — (1) Lm. B, m.

TRAITÉ DE L*AMOUR DE DIEU

rien, ains escoute. Et qu'est-ce à dire, elle escoute? C'est-à-dire, elle est là comme un vaisseau d*honnenr à recevoir goutte à goutte « (4) la myrrhe de suavité que les » lèvres de son bien-aimé distilloicnt » dans son cœur : et ce divin amant jaloux de Tamoureux* sommeil et repos de cette bien-aimée, tança Marthe qui la vouloit csveiller. « (2) Marthe, Marthe, tu es bien » embesoignée, et te troubles après plu- » sieurs choses ; une seule chose néants c moins est requise : Marie a choisy la meil- • leure part qui ne luy sera point ostéc. » Mais quelle fut la partie ou portion de Marie? De demeurer en paix , en repos, en quiétude auprès de son doux Jésus.

Les peintres peignent ordinairement le bien-aimé sainct Jean en la cène, non-seulement reposant, mais dormant sur lapoictrine de son maistre, parce qu'il y fut assis à la façon des Levantins, en sorte que sa teste tendoit vers le sein de son cher maistre; sur lequel comme il nedormoit pas du sommeil corporel ny ayant aucune vraysemblance en cela, aussi ne douté-je point que se trouvant si près de la source des douceurs éternelles, il n'y iistun profond, mystique et doux sommeil, comme un enfant d'amour qui attaché au sein de sa mère, alaicte endormant, et dort en alaictant.ODieulquellesdcliccs à ce Benjamin, enfant de la joye du Sauveur, de dormir ainsi entre les bras de son Père , qui le jour suivant, comme le Benoni, enfant de 'douleur, le recomnjanda aux douces mammellesdesa mère. Rien n'est pins désirable au petit enfant, soit qu'il veille ou qu'il dorme, que la poictrine de son père et le iein de sa mère.

Quand doncques vous serez en cette iBimple et pure conBance filiale auprès de INostre-Seigneur, demeurel-y, mon rhcr Theotime, sans vous remuer nulloment, pour faire des actes sensibles, ny do l'entendement ny de la volonté, carcot omour simple de conGancQ, et cet endormissement amoureux de votre esprit entre les bras du Sauveur, comprend par excellence tout ce que vous allez cherchant çà et là pour vostre gousl. 11 est mieux de dormir sur cette sacrée poictrine, que de veiller ailleurs où rosoit.

(t) Ctnt Cant v, il. — (l) Lvo. s, 41, 4t.

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