‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographesChapitre 157 sur 365 · SIS · texte numérisé non relu

SIS

qnefois elle est en toutes les puissances de ]*aine , joinctes et unies à la volonté ; quelquefois elle est seulement en la volonté, en laquelle elle est aucunes fois sensiblement, et d'autres fois imperceptiblement , d'autant qu'il arrive parfois que Tamo tire un contentement incomparable de sentir par certaines douceurs intérieures que Dieu luy est présent (4), comme il advint à sainte Elisabeth, quand Nostre-Dame la visita : et d*autres fois Tame a une certaine ardente suavité d'estre en la présence de Dieu, laquelle pour lors luy e^t imperceptible (2) ; comme il advint aux disciples pèlerins qui ne s'aperçurent bonnement de Tagreable plaisir dont ils estoient touchez, marchant avec Nostro - Seigneur , sinon quand ils furent arrivez, et qu'ils Teurent recogncu en la divine fraction du pain. Quelquefois non-seulement Tamc s'apperçoit de la présence de Dieu , mais elle 1 escoûte parler par certaines clartez et persuasions intérieures qui tiennent lieu de paroles : aucunes fois elle le sent parler et luy parle réciproquement, mais si «eCreltement, si doucement, si bellement, que c'est sans pour cela perdre la saincté paix et quiétude : si que sans se rcsveiller^ elle veille (3) avec luy, c'est-à-dire, elle veille et parle à son bien-aimé avec autant de suave tranquillité et de gracieux repos, comme si elle êommeilloU (4) doucement.

Et d'autres fois elle sent parler l'et^iMUx , mais elle ne sçauroit luy parler parce que l'aise de l'ouïr» ou la révérence qu'elle luy porte, la tient en silence; ou bien parce qu'elle est en seicheresse et tellement alangourie d'esprit, qu'elle n'a de force que pour ouïr, et non pas pour parler : comme il arrive corporellement quelquefois à ceux qui commencent à s'endormir, ou qui sont grandement aflbiblis par quelque maladie. Mais enfm quelquefois ny elle n'ouït son bien-aimé , ny elle ne luy parle , ny elle ne sent aucun signe de sa présence ; ains simplement elle sçait qu'elle est en la présence de son Dieu , auquel il plaist qu'elle soit là. Imaginez-vous, Theotime, que le glorieux a poutre S. iean eust dormy d'un sommeil corporel sur la poictrine de son cher Seigneur en la saincte cène , et qu'il se fust endormy par le commandement

(t) Un, I. 41.— (S) Lao, XXIV, ti.

(D Gaat CaoU v, t. * (4) Caut.. CtaU v, t.

d'iceluy. Certes en ce cas-là il eust esté en la présence de son maistro, sans le sentir en façon quelconque.

Et remarquez , je vous prio, qu'il faut plus de soin pour se mettre en la présence de Dieu, que pour y demeurer lorsque l'on s'y est mis. Car pour s'y mettre il faut appliquer sa pensée , et la rendre actuellement attentive à cette présence, ainsi que je le dis en Tlntroduction. Mais quand on s'est mis en cette présence, on s'y tient par plusieurs autres moyens , tandis que soit par l'entendement, soit par la volonté, on fait quelque chose en Dieu ou pour Dieu; comme, par exemple, le regardant, ou quelque chose pour l'amour de luy; l'escoutant, ou ceux qui parlent pour luy; parlant à luy ou à quelqu'un pour l'amour de luy; et faisant quelque œuvre, quelle qu'elle soit |}our son honneur et service. Ainsi on se maintient en la présence de Dieu, non-seulement l'escoutant, ou le re gardant, ou luy parlant, mais aussi a tten* dant s'il luy plaira de nous regarder, de nous parler, ou de nous faire parlera luy ; ou bien encore ne faisant rien de tout cela, mais demeurant simplement où il luy plaist que nous soyons, et parce qu'il luy plaist que nous y soyons. Que si à cette simple façon de demeurer devant Dieu, il luy plaist d'adjouster quelque petit sentiment que nous sommes tous siens et qu'il est tout nostre, 6 Dieu , que ce nous est une grâce désirable et précieuse I

Mon cher Theotime, prenons encore la liberté de faire cette imagination. Si une statue que le sculpteur aurait nichée dans la gallcrio de quelque grand prince , estait douée d'entendement , et qu'elle pust discourir et parler, et qu'on luy demandast : 0 belle statue , dis-moy, pourquoy es-tu là dans cette niche? Parce, rcspondroit-elle, que mon maistre m'y a cdloquée. Et si l'on repliquoit : Mais pourquoy y demeures-tu sans rien faire? Parce, diroit-elle, que mon maistre ne m'y a pas placée a(in que je fisse chose quelconque, ainsï^eulo-

i ment afin que j'y fusse imnK)bile. Que si de rechef on la pressoit, en disant: Mais,

I pauvre statue , de quoy te sert-il d'estre là de la sorte ? lié 1 Dieu , rospondroit-elle, je ne suis pas icy pour mon inleresi et service , mais pour obéir et servir à la vo-

1 lonté de mon Saigneur et Sculpteur ; et

dl6

TRAITE DE L^AMOIJR DE DIEU

cela me suffit. El si on rechargeoit en cette sorte : Or dis-moy donc , statue , je te prie, tu ne vois point ton maistre; et comme prends-tu du contentement à le contenter? Non , certes , confesseroit-elle, je ne le vois pas ; car j*ai des yeux non pas pour voir, comme j'ay des pieds non pas pour marcher; mais je suis trop contente de sçavoir que mon cher mnistre me voit îcy, et prend plaisir de m'y voir. Mais si l'on continuoit la dispute avec la statue , et qu'on luy dist : Mais ne voudrois-tu pas bien avoir du mouvement pour l'approcher de l'ouvrier qui t'a faite , afin de luy faire quelque autre meilleur service? Sans doute ellelenieroit, et protesteroit qu'elle ne voudroit pas faire autre chose , sinon que son maistre le voulust. Et quoy donc, concluroit-on , tu ne desires rien sinon d'eslre une immobile statue, là, dedans cette n iche? Non, certes, diroil en6n cette sage statue ; non je ne veux rien estre , sinon une statue, et tousjours dedans cette niche, tandis que mon sculpteur le voudra ; me contentant d'estre icy et ainsi, puisque c'est le contentement de celuy à qui je suis , et par qui je suis ce que je suis.

0 vray Dieu 1 que c'est une bonne façon de se tenir en la présence de Dieu, d'estre et de vouloir toujours et à jamais estre en son bon plaisir! Car ainsi, comme je pense, en toutes occurrences , ouy mesme en dormant profondement, nous sommes encore plus profondement en la tres-saincte présence de Dieu. Ouy certes, Theotime, car si nous Taimons, nous nous endormons non-seulement à sa veuë, mais à son gré, et non-seulement par sa volonté, mais selon sa volonté : et semble que ce soit luymesme, nostre Créateur et Sculpteur celesle, qui nous jette là sur nos licts comme des statues dans leurs niches, a6n que nous nichions dans nos licts, comme les oyseaux couchent dans leurs nids. Puis à nostre resveil; si nous y pensons bien, nous trouvons que Dieu nous a tousjours esté présent, et que nous ne nous sommes pas non plus esloignez ny séparez do luy. Nous avons donc esté là en la présence do son bon plaisir, quoyque sans le voir et sans nous en appercevoir ; si que nous pourrions dire , à l'imitation de Jacob : « (4) Vray- » ment, j'ay dormy auprès démon Dieu et

. xxTni, i$.

» entre les bras de sa divine présence et » providence , et je n'en sçavois rien. »

Or, cette quiétude en laquelle la volonté n'agist que par un très-simple acquiescement au bon plaisir divin , voulant estre en l'oraison sans aucune prétention que d'estre à la veuè' de Dieu selon qu'il luy plaira , c'est une quiétude souverainement excellente; d'aiitant qu'elle est pure de toute sorte d'interest , les facultez de l'ame n'y prenantaucun contentement, ny mesme la volonté , sinon en sa supresme pointe , en laquelle elle se contente de n*avoir aucun autre contentement , sinon celuy d'estre sans contentement pour l'amour du contentement et bon plaisir de son Dieu dans lequel elle se repose. Car, en somme, c*est le comble de l'amoureuse extase de n'avoir pas sa volonté en son contentement, mais en celuy de Dieu , ou de n*a* voir pas son contentement en sa volonté, maison celle de Dieu.

Page 1