‹ Œuvres complètesChapitre 14 sur 30 · UN SOLDAT DE L'EMPIRE · texte numérisé non relu

UN SOLDAT DE L'EMPIRE

Qu'ils étaient grands ces jours où l'Europe tremblante

Devant l'invincible guerrier, Qui passait sur le monde en semant l'épouvante

Sous les pas de son fier coursier, Comme devant un dieu se courbait en silence

Au seul nom de Napoléon, Et, malgré tous ses rois, subissait la puissance

De cet indomptable lion.

* Cette pièce est dédiée à la mémoire de M. Evanturel, vieux soldat de Napoléon, émigré au Canada.

Né à Beaucaire, en Provence, M. Evanturel vit les noyades du Rhône et l'installation de la déesse Raison dans l'église de sa ville natale.

Appelé par la conscription sous les drapeaux de l'Empire, il fit les campagnes d'Espagne et de Portugal. Poursuivi dans la forêt par des brigands espagnols, fait prisonnier par eux, il fut livré aux Anglais, qui l'envoyèrent en garnison à Démérara. Il vint en Canada avec le 60e carabiniers.

Admirateur enthousiaste de l'empereur, il conserva toute sa vie le culte du héros, et ce fut un bonheur suprême pour lui d'apprendre de la bouche de son fils, quelques instants avant sa mort, l'avènement de Napoléon III au trône impérial.

S'il eût vécu encore quelques années il eût reçu, comme notre concitoyen M. Blanc, la médaille de Sainte- Hélène, à laquelle il avait droit comme soldat de l'armée d'Espagne.

Ainsi, pendant vingt ans promenant la victoire

Sur les pas de ses escadrons, L'immortel empereur sut obliger la gloire

À lui donner tous ses rayons ; Et sa puissante main sema cette auréole,

Des champs sablonneux d'Aboukir Aux murs de l'Alhambra, des rivages d'Arcole

Aux bords du vieux Guadalquivir.

Pourtant un jour il vit, sur la rive étrangère,

La victoire l'abandonner ; Il voulut la forcer, mais la Gloire, sa mère,

N'avait plus rien à lui donner ; Car, pour orner son front du brillant diadème

Dont il devait nous éblouir, Elle avait épuisé, dans cet effort suprême,

Tous les lauriers de l'avenir.

Quand de la trahison et de l'ingratitude

Il eut bu la calice amer, Il alla demander asile et solitude

A l'immensité de la mer.

C'est là qu'il s'éteignit sur un roc solitaire,

Dans sa rloire et dans son malheur, Et les nains couronnés qu'il foudroyait naguère

Jetèrent un cri de bonheur.

Enterré à Sainte- Foye, M. Evanturel fut porté à sa dernière demeure par ses vieux camarades de la guerre de la Péninsule.

C'est là que le poète le fait se réveiller quand le commandant Belvèze vint, avec les marins de la Capricieuse, assister à la pose de la première pierre du monument élevé aux héros de la bâtai llo d« Sainte- Foye.

Puis, quand il disparut de cette haute cime

Où lui seul ait jamais atteint, Bien des vaillants acteurs de ce drame sublime

Dont le soleil était éteint, Pour calmer lai douleur de leur âme accablée,

Cherchèrent un monde nouveau ; Et, pleurant son enfant, la Gloire désolée

Alla veiller sur son tombeau.

Quand le fier paladin des jours de Charlemagne Enfin eut succombé dans la sombre montagne, Léguant à Roncevaux un nom resplendissant, Tous les preux échappés au sanglant cimeterre Se firent troubadours pour redire à la terre La gloire et la mort de Roland.

Ainsi quand fut tombé le géant des armées, Dédaignant de servir sous les tristes pigmées Qu'à la France imposaient les Cosaques du Don, Des soldats d'Austerlitz, vieillis par la victoire, Sous les cieux étrangers vinrent chanter la gloire Et la mort de Napoléon.

Sur les bords africains, dans les jungles de l'Inde, Sous le ciel radieux où combattit Clorinde, Dans les climats glacés où règne encore Odin, Laissant sur l'univers une trace profonde, Ils ont gravé ce nom qui brille sur le monde Comme l'étoile du matin.

poiisJEs. 147'

Aux bords du Saint-Laurent jetés par la tempête, D'héroïques débris de ces jours de conquête Ont chanté parmi nous le culte du Héros. En trouvant sous le ciel de la Nouvelle-France Les mêmes souvenirs et la même espérance, Ils semblaient oublier leurs maux.

Québec a conservé la touchante mémoire Du vieux soldat français dont l'humble et noble histoire Occupera longtemps les récits du foyer.

Souvent on redira les bienfaits populaires, L'honneur, la modestie et les vertus austères Du soldat et du jardinier.

Le sombre Escurial et l'alcazar mauresque L'avaient vu prendre part au drame gigantesque Que le soleil d'Espagne éclaira de ses feux ; Sous le ciel canadien trouvant une patrie, Aux travaux des jardins il consacra sa vie, Dont les jours s'écoulaient heureux.

Que de fois appuyé sur sa bêche immobile, Fixant sur l'horizon son œil doux et tranquille, Il semblait contempler tout un monde idéal. Oh ! sa jeunesse alors, avec sa sève ardente, Déroulant les anneaux de cette vie errante, Lui montrait le pays natal.

0 rivages du Rhône ! ô bords de la Durance ! Beaucaire, où s'écoulaient les jours de son enfance

Donjon du roi René s'élançant vers le ciel, O mistral soulevant les ondes fugitives, A l'heure où, chaque soir, s'élève sur les rives Le chœur de l'hymne universel ;

O champs toujours couverts de fruits et de verdure, Etalant au soleil votre fraîche parure, Forêt où s'élançait la meute des chasseurs ; En vous voyant revivre en ce rêve sublime. Son âme s'emplissait de cette joie intime

Et ses yeux se mouillaient de pleurs.

Sur ce riant tableau bientôt passait une ombre ; Il voyait s'avancer ce géant à l'œil sombre, La Terreur, conduisant ses hideux bataillons ; Les fleuves débordaient du sang de ses victimes, Elle portait la mort sur les plus hautes cimes, Et dans les plus humbles vallons.

Puis, dans le temple saint, tout un peuple en délire Amenait en triomphe, aux accents de la lyre Se joignant sous la voûte aux accords du clairon, Et plaçait sur l'autel, que son aspect profane, Une femme flétrie, impure courtisane ; C'était la déesse Raison !

Jetant sur ces horreurs le manteau de sa gloire, Bonaparte venait, conduit par la victoire, Ecrire avec son glaive un drame de géant ; Son front, illuminé de ces rayons splendides Qu'on nomme Marengo, Lodi, les Pyramides, Brillait comme un phare éclatant

Du sceptre impérial armant sa main puissante, Le héros apprenait à la terre tremblante Que Charlemagne enfin avait un successeur ; Déployant aux regards la pourpre triomphale, A l'univers muet la vieille cathédrale Montrait le Pape et l'Empereur

Puis il était acteur dans ce poème immense; Fils unique, il allait combattre pour la France, Et disait à sa mère un éternel adieu.

A la gloire il offrait la fleur de ses années, Et des enfants du Cid, au pied des Pyrénées, Il affrontait le premier feu.

Ses yeux te revoyaient, beau pays des Espagnes, Avec ton ciel^irdent et tes hautes montagnes, Tes doux chants que l'écho répète chaque soir, Et tes fiers hidalgos de Léon, de Castille, Tes senoras faisant briller, sous leur mantille, Un œil étincelant et noir.

Puis il suivait le cours de sa propre épopée ; La victoire à Burgos guidait sa jeune épée. Kodrigo, Badajoz, Figueras, Almeida, Salamanque, où Marmont, entre tous grand et bi ave, Vit tourner le destin jusque-là son esclave; Honda, Margalef, Lérida.

Siège de Saragosse, ô funèbre prodige, Dont le souvenir seul nous donne le vertige,

Avec ses morts sans nombre et ses fleuves de sang I Vous passiez devant lui, toujours aussi vivaces Qu'aux jours où, de ses chefs suivant les nobles traces, Il combattait au premier rang.

Suchet, Ney, qui deux fois lui conserva la vie, Victor et Masséna, le duc de Dalmatie, Lui jetaient, en passant, un glorieux rayon ; Son œil suivait toujours, dans sa course rapide, Brillant comme un soleil dans ce groupe splendide, L'image de Napoléon.

Il vous voyait encore, ô longs jours de souffrance, Où l'Espagnol, sans cesse altéré de vengeance, Les frappait isolés, sans appui, sans secours. Quelquefois la victoire, au fort de la bataille, Fuyait loin de leurs rangs dans des flots de mitraille, Mais la gloire y restait toujours.

De la captivité les angoisses sans nombre, Chaînes brisant le corps, et cachot toujours sombie, Avec ses compagnons, la douleur et la faim, Où jamais le sommeil ne fermait sa paupière, Où le ciel refusait souvent à sa prière Une onde pure, un peu de pain ;

Epouvantables nuits dans la forêt passées, Où des hordes sans frein, sur sa trace empressées, Le poursuivaient toujours de leur glaive vengeur ; De tous ces mauvais jours le souvenir terrible, Dont son cœur conservait la trace indestructible, Le glaçait encore d'horreur.

Bientôt apparaissaient du nouvel hémisphère Les rivages, baignés dans des flots de lumière ; Alors Dénierary s'offrait à son regard.

Transporté sur ces bords des rives hispaniques, Le malheur le faisait, sous le ciel des tropiques, Le défenseur du Léopard.

Demerary passait; une terre nouvelle

Mais ce long rêve ici, miroir toujours fidèle, Se fondait tout à coup dans la réalité. Ce ciel pur et serein, ces splendides montagnes, Ce fleuve grandiose et ces vertes campagnes, Fières de leur fécondité,

Montmorency roulant sa vague mugissante, Le clocher dans le ciel jetant sa voix vibrante, (Du Français, du chrétien ô souvenirs pieux !) Etaient là comme au jour où, saluant des frères. Il trouvait sur nos bords et la foi de ses pères Et la langue de ses aïeux.

Des glorieux combats où passa sa jeunesse Ainsi le rêve encor lui redonnait l'ivresse, Et, de ses premiers jours rallumant le flambeau, En versant dans son cœur une pure allégresse, Venait illuminer son heureuse vieillesse Des feux plus doux de son berceau.

Eêve! baume divin, voix d'en haut, bien céleste I Pu bonheur de l'Eden touchant et dernier reste I

Quand Adam, en péchant, se fut fermé les cieux, Dieu, pour le consoler, Dieu lui donna le rêve. Rayon cent fois plus pur que l'astre qui se lève Au sein des grands horizons bleus.

Et, quand venait le soir, à sa jeune famille, Qui se groupait autour de l'âtre qui pétille, Souvent il racontait ses jours aventureux. Plein de ses souvenirs, d'une voix forte encore, Des vieux chants provençaux qui berçaient son aurore Il répétait les sons joyeux.

Un jour pourtant la mort, qu'au sein de la mêlée H avait quelquefois vainement appelée, D'elle-même s'en vint s'asseoir à son chevet ; Soldat toujours vaillant, chrétien toujours fidèle, Il sut voir, sans pâlir, sa main froide et cruelle Lui montrer le tombeau muet.

A cet instant suprême où déjà l'agonie Des ombres de la mort enveloppe la vie, De bonheur dans ses yeux on vit naître un rayon. Près du soldat mourant, plus douce qu'une lyre, Une voix murmurait le grand nom de l'Empi re Et celui de Napoléon.

Porté dans son tombeau par ses compagnons d'armei, Il dort, le vieux soldat, et le canon d'alarmes Ne réveillera plus son courage endormi.

H dort, sans avoir eu l'héroïque médaille Qu'il mérita cent fois sur le champ de bataille, Devant le feu de l'ennemi.

Ecoutez! un grand bruit se fait sur le rivage; Les vieux chênes joyeux inclinent leur feuillage Pour fêter le retour des maîtres d'autrefois, Dont le fier étendard dans les airs se déploie. Le rossignol pour eux chante un hymne de joie, Et les salue au fond des bois.

Aux champs de Sainte-Foy reparaissant encore, La France voit flotter son drapeau tricolore Où, vainqueurs, sont to.nbés ses derniers défenseurs. De ce fait immortel consacrant la mémoire, Deux grands peuples rivaux, fils aînés de la gloire, Mêlent en ce jour leurs couleurs.

Et pendant que la foule immense, rayonnante, A la voix du canon mêle sa voix bruyante, Un huzza solennel s'élève d'un tombeau.

Réveillé par l'écho de la salve guerrière, C'est le soldat français qui, du fond de sa bière, Salue aussi son vieux drapeau

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