‹ Œuvres complètesChapitre 20 sur 30 · LÉGENDE CANADIENNE · texte numérisé non relu

LÉGENDE CANADIENNE

Cétait on pâle soir d'automne; Sur la vague qu'elle talonne,

Comme un coursier, Une barque, svelte et légère, Glissait, suivant l'étoile chère

Au nautonnier.

A la nef, d'une voix plaintive, Deux femmes, pleurant sur la rive,

Dirent adieu ; Quittant la plage solitaire, Elles vinrent à leur chaumière

En priant Dieu.

Quand le soleil au flot limpide Vint montrer, se levant splendide,

Son disque d'or, La nef poursuivait son voyage Et les deux femmes du rivage

Priaient encor.

" — 0 mon Dieu, disait la plus vieille, " Sur tous ses jours que votre œil veille,

" C'est mon seul fils ! *l Son frère, un jour, quitta sa mère; " Hélas ! sur la rive étrangère

" Je le perdis.

" Dans les misères de la vie, " Il est de ma force affaiblie

" Le seul soutien !

" Faites, Seigneur, que dans son âme 11 II conserve la sainte flamme

11 Du vrai chrétien."

" — Mère de Dieu, ma protectrice, " Au matelot Vierge propice,

" Disait tout bas " Une voix fraîche et gémissante, 11 Sur les flots, dans sa course errante,

"hGuidez ses pas.

" C'est mon fiancé, c'est mon frère, " Et pour moi, pour elle, sa mère,

" Gardez-le-nous ; * Pour nous, par la douleur glacées, ** Qui prions, pauvres délaissées,

" A vos genoux."

Or, cette voix fraîche et sonore, Qui mêlait au chant de l'aurore

Ses purs accents, C'était une pauvre orpheline, Trouvée au pied de la colline,

Sur les brisants.

Un soir, après un jour d'orage, On entendit sur le rivage

De faibles cris ; La mer, roulant comme une lave, Avait apporté cette épave

Dans ses débris.

Sous le toit de la pauvre femme, Qui près d'elle exhalait son âme

En longs sanglots, Elle avait passé son enfance Auprès du marin dont l'absence

Causait ses maux.

Aux premiers jours de sa jeunesse, Des rêves d'or de la tendresse

Son cœur bercé, Répondant aux vœux de sa mère, Lui montra bientôt dans son frère

Un fiancé.

A cet amour toujours fidèle, Elle était douce, elle était belle

Comme Lia ; Et, comme toi, parant sa tête, Ello semblait pour le ciel prête

Ophélia !

Quand elle allait dans les prairies, A l'heure où des roses fleuries

Luit la splendeur, Devant cette pure auréole Le lis, inclinant sa corolle,

Disait : Ma sœur *

Quand elle allait au champ agreste.

Seule avec son gardien céleste,

Divin appui, Du ciel l'immortelle phalange Se demandait quel était l'ange,

D'elle ou de lui,

La vertu dans ce cœur candide Brillait comme le flot limpide

D'un lac d'azur ; Et le mal, qui partout s'attache, Ne put jamais mettre une tache

Sur son front pur.

Car cette âme chaste et sereine Ne ressentit jamais la peine

D'un seul remords ; Au souffle de Dieu qui l'inspire, Son cœur rendait, comme une lyre»

De doux accords.

Avril était venu ; la terre Chantait sa chanson printaniere :

poLsiks. 173

Dans les grands bois, Le rossignol, sous la verdure, Mêlait au chant de la nature

Sa douce voix.

Le front rayonnant d'espérance, Vers un navire qui s'avance

Sur les flots bleus, Les deux femmes, sur cette rive Où s'éleva leur voix plaintive,

Jetaient leurs yeux.

Touchant au but de'son voyage, L'équipage sur le rivage

Portait'ses pas ; Mais dans la foule qui se presse Celui que cherchait leur tendresse

Ne parut pas.

Hélas ! comme son pauvre frère, Les flots d'une mer étrangère,

Brisant ses jours, L'avaient jeté loin de la rive Qui vit sa* jeunesse naïve

Et ses amours.

A quelque temps de là, sa mère Trouvait aussi dans l'onde amère

Un froid cercueil ; La jeune^fille anéantie Vit s'affaisser dans la folie

Son âme en deuil.

Cest encor par un soir d'automne; La lune pâle qui rayonne

Aux champs déserts Dessine, comme une arabesque, La silhouette gigantesque

Des sapins verts.

La rive est triste et solitaire :

Les flots apportent à la terre

Des bruits confus ; Sortant de la forêt immense, Le vent du soir glisse en silence

Sur les talus.

Une forme blanche, indécise, Pareille aux vapeurs que la brise

Chasse en passant, Paraît sur un rocher sauvage Qui s'élève sur le rivage

Comme un géant.

Ainsi que les brunes aimées, Elle a paré de fleurs aimées

Son front charmant ; Elle jette un regard avide Et semble chercher dans le vide

Un être absent.

Bientôt la pâle fiancée, Dont la poitrine est oppressée

Par les sanglots, S'arrête au-dessus de la grève Où sa mourante voix s'élève,

Et dit ces mots :

" Au fond des vagues murmurantes, " Là-bas, dans les algues mouvantes,

" M'entendez- vous, " Objets bénis de ma tendresse, u Vous qui remplissiez d'allégresse

" Mes jours si doux ?

" M'oubliez- vous, pauvre isolée, " Que personne n'a consolée

" Dans ses douleurs ?

" Car je suis seule sur la terre, " Seule et mêlant à l'onde amère

" Mes tristes pleurs.

" Chaque soir ma voix gémissante " Vient répéter à l'onde errante

" Vos noms chéris ; *' Nul ne répond à ma prièro, " Et l'écho seul de la rivière

" Redit mes cris.

" Puisque sans vous je ne puis vivre, " Ah I je saurai du moins vous suivre

" Au sein des flots.

" Si vous saviez comme je souffre !

" Mais des chants s'élèvent du gouffre,

" Du fond des eaux I

" Est-ce votre voix qui m'appelle, " Mère, ma compagne fidèle ?

" Est-ce donc toi " Que j'entends là-bas, ô mon frère !

" J'y vais... Ah ! dans vos bras, ma

" Recevez-moi I "

On dit que, le soir, sous les ormes, On voit errer trois blanches formes,

Spectres mouvants, Et qu'on entend trois voix plaintive»

Se mêler souvent sur les rives

Au bruit des vents.

Québec, 29 décembre 1859.,

OO

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