‹ Œuvres complètesChapitre 29 sur 30 · A SES DEUX FRERES · texte numérisé non relu

A SES DEUX FRERES

Paris, 18 février 1871.

Mes chers frères,

Il est enfin permis d'expédier des lettres cachetées. Le 31 janvier, j'ai écrit à Joseph une lettre ouverte, comme commissionnaire, sous le nom de Jules Fontaine, pour vous faire savoir que, malgré la famine et le bombardement, j'étais encore de ce monde. Pour moi, je suis toujours sans nouvelles de vous depuis le 2 septembre. Depuis l'amnistie, les lettres parviennent assez facilement, Avez-vous reçu toutes celles que je vous ai adressées par ballon ? *

Dans la maison que j'habite, 34, rue de l'Entrepôt, on a reçu des lettres d'Angleterre, de Suisse, de Suède, mais elles étaient écrites depuis la signature de l'amnistie. Celles qui sont arrivées pendant l'investissement sont encore à Bordeaux. On dit qu'elles nous arriveront dans quelques jours. Vous avez dû connaître la signature de l'amnistie le 30 janvier au plus tard. M'avez- vous écrit depuis? Si oui, je recevrai vos lettres la semaine prochaine. J'espère cependant me trouver, avant cette époque, en possession de celles que vous m'avez écrites pendant le siège. Je n'ai pas

* Ces lettres ne sont qu'une répétition partielle de son journal.

besoin de vous dire avec quelle douloureuse inquiétude j'attends vos nouvelles. C'est si long cinq mois, et tant de choses ont pu se passer pendant ces cent cinquante jours !

Ma santé est aussi bonne qu'elle peut l'être après la crise effrayante que nous venons de traverser. Mon estomac est devenu l'arche de Noé : tous les animaux de la création y ont passé. Le bœuf était devenu un mythe, le cheval très cher dans le dernier mois du siège. Mince était ma bourse, puisque je ne vivais et ne vis encore que d'emprunts. J'ai été obligé de me rabattre sur le chien, et, dans les plus mauvais jours, sur les rats. Je ne parle pas des chats, qui étaient devenus un mets d'aristo. Au fond, ce n'est pas plus mauvais qu'autre chose. Seulement, comme nous avons une répugnance naturelle pour la chair de ces animaux, il faut se faire violence pour ingurgiter cette cuisine de chien. La sauce, les épices qui assaisonnent cette ratatouille endiablée, le pain impossible, noir comme du vieil acajou et lourd comme du plomb, que nous avons mangés dans ces derniers temps, tout cela m'a donné une gastrite de première qualité. Aujourd'hui que nous sommes ravitaillés et que nous mangeons du vrai bœuf et du vrai pain, ma digestion va mieux et les crampes d'estomac, qui m'ont fait passer des nuits si cruelles dans le dernier mois du siège, ont cessé depuis que je mange une nourriture de chrétien. N'étaient l'inquiétude que me cause la privation de vos nouvelles depuis bientôt six mois, puisque vos der-

nières lettres portaient la date du 2 septembre, et l'ennui d'avoir fait et de faire encore des dettes pour vivre, je ne me trouverais pas trop mal, vu les circonstances. Comme tout le monde, j'ai maigri beaucoup, mais c'est un tout petit malheur.

M. G. B. m'a bien prêté cent vingt-cinq francs, mais, comme il m'a dit qu'il était très gêné lui-même, je n'ai pas osé lui en demander davantage. Quelques amis sont venus à mon secours, et, comme dès les premiers jours de l'investissement, le gouvernement a décrété que les loyers, chambres, garnis ou appartements non meublés, ne seraient payés qu'après la fin de la guerre, je me suis dispensé de payer ma chambre pendant les quatre derniers mois. J'ai donc pu vivoter, mais en tirant le diable par la queue, et je puis vous assurer que la susdite queue était parfois joliment rude. Remarquez que cette cuisine digne des sorcières de Macbeth, coûtait le double du bœuf et du mouton dans les temps ordinaires.

Le froid, très rigoureux cet hiver, nous a aussi fait beaucoup souffrir. Les pauvres diables comme moi ne pouvaient pas payer le bois deux sous la livre. Force nous était donc de nous réchauffer à la flamme du patriotisme. C'est très beau dans une proclamation, mais cette flamme sacrée vous laisse joliment grelotter quand vous êtes seul, en tête à tête avec elle, au coin de votre cheminée qui n'a pas vu de feu depuis plusieurs mois.

Vers le milieu de ianvier, le froid est devenu moins

intense et nous n'en souffrons plus maintenant. Cependant ma chambre, qui n'a pas été chauffée depuis la fin de novembre, est toujours froide comme une glacière, et je vous écris ces lignes chez mon ami le lieutenant de mitrailleuses, celui avec qui j'ai assisté à la bataille du 13 octobre. Comme, depuis l'amnistie, il a quitté la caserne du quai de l'Aima pour revenir à sa chambre de la rue de l'Entrepôt, il a emporté avec lui le bois que lui accorde le gouvernement, en sa qualité d'officier. Quand je veux me chauffer un brin, je vais fumailler une pipe avec lui. Pendant que je vous écris ces lignes, il est occupé à ranger une collection d'obus et de cartouches de toute espèce, en souvenir du siège de Paris. Je l'entends qui murmure: "Tas de filous que ces républicains! Ils nous ont mis dans un joli pétrin. Si vos républicains d'Amérique sont comme les nôtres, ça doit être du propre votre pays ! " Comme Pandore, dans les Deux Gendarmes, je lui réponds:

" Brigadier, vous avez raison."

Il éclate de rire et recommence son petit train-train d'obus et de cartouches.

Je suis bien heureux de l'avoir, car il m'est impossible d'acheter du bois pour deux raisons, la première, c'est que je garde les quelques sous que j'emprunte pour manger, la seconde, c'est que nous ne sommes pas encore ravitaillés sous le rapport du combustible et que le bois se vend encore huit francs le cent kilos.

Jusqu'au 19 décembre, j'ai écrit chaque jour mon

journal du siège. A cette date, j'ai dû cesser, car il m'était impossible, à cause du froid, de tenir une plume cinq minutes sans avoir l'onglée. Cependant j'ai continué, chaque jour, à prendre des notes au crayon, dans mon lit. Maintenant qu'il fait moins froid et que mon officier a mis sa chambre à ma disposition, je vais terminer mon journal en mettant au net les notes prises depuis le 19 décembre. Je vous l'expédierai aussitôt que mes moyens me permettront de payer le port, qui sera assez élevé, car ces notes couvriront plus d'une centaines de pages.

Chaque jour, j'ai acheté quand même le Petit journal, afin que vous puissiez avoir la collection complète de l'histoire du siège de Paris.

Tout est donc consommé. Bourbaki, dans l'Est, se suicide de désespoir ; au nord, Faidherbe perd la bataille de Saint-Quentin ; Chanzy, pour se dérober à la poursuite de Frédéric-Charles, est obligé de chercher un refuge derrière la Mayenne. Bombardé pendant vingt-trois jours, épuisé par la famine, qui enlève sept cents victimes par jour, Paris, voyant que tout espoir est perdu, est obligé de capituler. Mais, dans sa chute, la grande ville emporte du moins la consolation d'avoir donné au monde un spectacle unique dans l'histoire. Pendant cent trente-cinq jours, une population de deux millions d'habitants a souffert la faim, les maladies de toute espèce, le bombardement le plus effroyable. Au milieu de cette cataracte de calamités, pas une voix ne s'est élevée pour dire: Rendons-nous '

Elles étaient réellement admirables, ces pauvres femmes qui, par des froids de quinze degrés, faisaient la queue pendant quatre et cinq heures pour obtenir une demi-livre de pain noir et deux onces de cheval, sans murmurer, sans se plaindre, espérant toujours, toujours, que tant de sacrifices sauveraient la patrie.

Les crétins doublés de coquins qui régnaient à l'Hôtel de Ville n'ont rien su faire de l'admirable dévouement de la population parisienne. Elle est bien lourde la responsabilité qui pèsera dans l'histoire sur les hommes du 4 septembre. Si Paris avait fait pour Palikao la moitié des sacrifices qu'il a faits pour le gouvernement provisoire, je suis certain que le vainqueur de la Chine aurait sauvé la situation.

Gambetta, en voulant jouer au Danton et terroriser la province, a tout perdu. Les départements ne sont point républicains et ne veulent pas se faire tuer pour la plus grande gloire de la république une et indivisible. Car, il ne faut jamais oublier que, dans cette pauvre France, on est toujours plus partisan que patriote. Les seuls qui se soient conduits comme des patriotes et battus comme des héros, ce sont les zouaves pontificaux, qui appartiennent presque tous à la vieille noblesse et au parti légitimiste.

Pour les républicains de la veille, ce sont d'effrontés bavards qui redoutent avant tout les champs de bataille. Ils prennent volontiers des canons chez le marchand de vins, mais jamais ils n'attaquent ceux des Prussiens.

Le bombardement a été une chose effrayante. Il y avait des nuits où l'on ne pouvait dormir. On aurait dit un congrès de tonnerres. Cependant nous avions fini par nous y habituer. Quand l'amnistie a été signée, nous avons été tout surpris de ne plus entendre le canon. Il nous manquait quelque chose pour nous endormir.

Pardonnez-moi le décousu de cette lettre écrite à bâtons rompus, pendant que mon officier d'artillerie me fait une macédoine de républicains, de Prussiens, d'obus et de cartouches.

J'ai bien hâte de recevoir vos lettres.

AUX MEMES

Paris, 27 février 1871.

Mes chers frères,

J'ai reçu ce matin votre lettre du 4 novembre, ce qui prouve que toutes les correspondances en retard n'étaient pas arrivées, comme les journaux l'avaient annoncé la semaine dernière. Je suis heureux de voir que vous vous portiez bien à cette date si éloignée déjà, puisque nous touchons au mois de mars. J'espère que je recevrai bientôt les lettres que vous m'avez écrites durant les quatre longs mois écoulés depuis le 4 novembre. Où peuvent être ces lettres ? Celle que

j'ai reçue ce matin, porte le timbre du 17 novembre, de Tours. Les correspondances de l'étranger sont-elles retenues à Versailles, par les Prussiens ? C'est probable.

J'ai appris avec peine la mort de Mgr Baillargeon. Le Canada perd un de ses meilleurs et plus illustres enfants; notre famille, un ami des bons comme des mauvais jours. Il a traversé la terre en faisant le bien et il doit posséder maintenant la récompense promise

au bon serviteur dont parle l'Evangile.

Les préliminaires de la paix ont été signés, hier, à quatre heures. Les conditions imposées par le vainqueur sont très dures : cession de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine, y compris Metz. Indemnité de guerre : cinq milliards de francs (ce n'est pas officiel). Que peut faire la pauvre France épuisée et perdant son sang par toutes les veines ? Subir la loi du plus fort. Quelle différence entre ces Vandales et les Français qui, après Sébastopol et Solférino, n'ont même pas fait payer les frais de la guerre aux vaincus ! Pour les Allemands, la guerre est surtout une spéculation qui doit rapporter beaucoup de gros sous. Cette paix sera malsaine et la France travaillera vingt ans pour se préparer à la revanche, qui sera terrible.

Nous venons de passer une nuit très agitée. Le bruit s'était répandu, hier, que l'amnistie expirait le soir même, à minuit (ce n'est que ce matin que V Officiel nous a fait connaître la signature des préliminaires de la paix et la prolongation de l'amnistie pendant quinze

jours). Les Prussiens allaient entrer dans Paris, à minuit trente minutes. Comme le temps est très doux pendant toute la soirée, il y avait une foule énorme sur les boulevards. Je suis allé jusqu'à la Madeleine, et, à tous les coins des rues, il y avait des groupes très nombreux. Des orateurs de carrefour excitaient le peuple à se porter en armes aux Champs- Elysées pour empêcher, par la force, l'entrée des Prussiens. On écoutait, mais on paraissait peu disposé à suivre ces conseils belliqueux.

Je suis rentré me coucher vers dix heures. A minuit, j'ai été éveillé par le son du clairon et du tambour que battait la générale. Des masses de gardes nationaux en armes, portant des torches, défilaient sous mes fenêtres en vociférant : A Sainte- Pélagie ! Il paraît qu'ils ont forcé les portes de cette prison et qu'ils ont délivré le citoyen Brunel, commandant du 107e bataillon, un rouge écarlate. Est-ce vrai ? Je ne pourrais l'affirmer, car les journaux du matin n'ont pas encore eu le temps de rendre compte des événements de la nuit.

Belleville eet descendu, et, comme notre rue donne dans celle du faubourg du Temple, nous avions le privilège de voir et d'entendre les gestes et criailleries de ces messieurs du faubourg. On a sonné le tocsin à Saint-Martin et à Saint- Laurent. On s'est disputé et battu un peu entre frères et amis. Enfin, vers quatre heures, une partie des gardes nationaux de notre quartier s'est dirigée du eôté de l'Arc de triomphe de

l'Etoile pour rencontrer les Prussiens. Ils sont revenus sans avoir fait leurs frais, car l'armée de Guillaume n'entrera dans Paris que mercredi, le 1er mars. Elle occupera le quartier des Champs-Elysées jusqu'à ce que la paix soit signée. Nous sommes très inquiets, car il se trouvera certainement quelques cerveaux brûlés qui tireront sur l'état-major prussien. Les Allemands n'attendent peut-être que ce coup de tête pour piller Paris.

La semaine prochaine, je vous dirai ce qui a eu lieu. J'ai passé la nuit blanche depuis minuit. Il est trois heures. Je vais tâcher de dormir un peu.

AUX MEMES

Paris, 6 mars 1871.

Mes chers frères,

Je n'ai pas reçu de vos nouvelles depuis votre lettre du 4 novembre, dont je vous accusais réception dans ma dernière. Ne m'avez-vous donc plus écrit depuis ? J'espérais recevoir une lettre portant la date des premiers jours de février, puisque vous avez dû connaître, le 30 ou le 31 janvier, la signature de l'amnistie. Ce silence prolongé me cause une inquiétude mortelle, et je ne sais plus à quelle cause l'attribuer.

Les communications poatales sont rétablies avec

l'Angleterre depuis bientôt un mois. Des personnes de la maison reçoivent régulièrement des lettres de Londres, où leurs parents avaient été chercher un asile lors de l'investissement de Paris. Dans la position critique où je me trouve, vous comprendrez facilement quelles doivent être mes angoisses; Vous m'aviez autorisé à tirer sur vous, mais, les lettres qui me portaient cette autorisation étant datées du mois d'octobre, il a pu se passer tant de choses pendant ces cinq longs mois que je n'oserais plus, quand même j'aurais la facilité de le faire, formuler une traite sur vous. Je suis donc obligé de continuer à vivre d'emprunts, ce qui ne peut pas durer éternellement. Si je ne reçois pas de vos nouvelles cette semaine, je ne sais pas comment je pourrai me tirer d'affaire. Enfin, à la grâce de Dieu!

Vous savez déjà depuis plusieurs jours que la paix est signée, la France démembrée, cinq milliards d'indemnité, la Champagne occupée jusqu'au paiement total de l'indemnité. Ces conditions à la Shylock laissent dans le cœur des Français une soif de vengeance qui fera recommencer la lutte avant cinq ans. La paix du 1er mars n'est qu'une trêve et la guerre n'est qu'ajournée. L'Europe, en prévision de ces luttes prochaines, va être obligée de continuer ses armements, et, la confiance dans l'avenir étant impossible, le commerce et l'industrie ne verront pas, d'ici à longtemps, de jours prospères. L'avenir est sombre, non seulement pour la France, mais encore pour toute l'Europe.

L'entrée des Prussiens à Paris a été tout simplement ridicule. Parqués comme des lépreux dans le quartier des Champs-Elysées, ils n'ont pu mettre le nez dans les autres parties de la capitale, car un cordon de troupes et de gardes nationaux les tenait en respect. La paix ayant été ratifiée le 1er mars, ils sont partis le 3 au matin, sans tambour ni trompette. C'est un fiasco complet. Tout s'est passé tranquillement et les craintes d'une collision entre les Prussiens et les Parisiens ne se sont pas réalisées.

En ce moment, nous sommes très inquiets. Sur les Buttes Montmartre, deux bataillons avec douze mitrailleuses et trente canons, se sont barricadés et menacent la capitale. Ces messieurs veulent proclamer la république rouge et en finir avec les réactionnaires. Le drapeau rouge flotte sur la colonne de la Bastille, et, du côté de la barrière de Fontainebleau, les ultraradicaux qui ont volé, jeudi dernier, sept cent mille cartouches, à la réserve des Gobelins, sont prêts à donner la main aux frères et amis de la Butte Montmartre.

Le général Aurelle de Paladines, nommé commandant en chef de la garde nationale de la Seine, vient d'arriver à Paris. C'est un homme très énergique et qui ne reculera pas devant l'emploi des moyens extrêmes pour mettre à la raison toute cette fripouille qui veut cacher sous le nom de républicains ses besoins de vol et de pillage. Dans deux jours, nous aurons quarante mille hommes de l'armée de Chanzy. Déjà deux

régiments sont arrivés hier au soir. Espérons que le vainqueur de Coulmiers réussira à maintenir l'ordre sans que nos rues soient ensanglantées par la guerre civile.

On dit que l'assemblée nationale va quitter Bordeaux pour aller siéger à Fontainebleau. Je crois qu'il serait prudent de ne pas venir à Paris en ce moment, car, cette assemblée étant composée en immense majorité de réactionnaires, comme disent les radicaux, la sainte canaille de Belleville voudra certainement faire un nouveau 4 septembre.

Il y a quelque chose de plus terrible que les Prussiens, c'est l'anarchie qui règne en ce moment à Paris. Avant-hier, on a forcé la prison de Sainte-Pélagie. Comme il n'y restait plus de détenus politiques, les émeutiers ont mis en liberté tous les voleurs qui s'y trouvaient enfermés. Nous avons besoin d'un homme à poigne de fer, autrement nous avons la guerre civile en permanence.

AUX MEMES

Paris, 13 mars 1871.

Mes chers frères, Je n'ai pas reçu de vos nouvelles depuis vos lettres du 3 et du 17 février, qui me sont parvenues la semaine dernière. J'espère que le courrier de cette semaine m'apportera quelques lignes de vous.

Messieurs Ballin m'ont escompté la traite de quatrevingt-dix louis sterling que Jacques a bien voulu m'envoyer. Elle a produit deux mille deux cent cinquante-neuf francs. Comme cette somme est plus considérable que celles d'habitude, je pense que Jacques a inclus dans cet envoi la somme qu'il m'aurait expédiée le 1er avril, en temps ordinaire. J'ai pu payer toutes mes dettes, qui se montaient à neuf cents francs. Il a été dur le siège de Paris, au point de vue des finances. Avant d'emprunter, j'ai mangé toutes mes petites réserves, mises de côté pour m'habiller l'hiver dernier. J'en ai été quitte pour garder mes vieilles frusques pendant tout l'hiver. Je ne ferai d'achats de vêtements que le mois prochain, pour la saison d'été. Par ce moyen, je réalise une économie, puisque, grâce à messieurs les Prussiens, j'ai porté mes habits pendant une saison de plus que je ne l'aurais fait sans le siège...

Le drapeau rouge flotte toujours sur la colonne de la Bastille. Les gardes nationaux de Montmartre font bonne garde autour de leurs canons et de leurs mitrailleuses. On commence à rire d'eux. Je ne crois pas à la guerre civile. Nous pourrons bien avoir quelques petites émeutes, mais rien de bien formidable.

Jacques me conseille de quitter Paris en ce moment. C'est assez difficile de voyager en ces temps incertains et troublés. On ne peut sortir de la ville sans avoir des papiers, un passeport. Quand je suis arrivé en France, on ne demandait ni passeport ni papier. J'es-

père qu'avant longtemps, tout rentrera dans son état normal et que nous pourrons voyager librement, comme avant la guerre

AUX MEMES

Paris, 20 mars 1871.

Mes chers frères,

Je n'ai pas reçu de vos nouvelles depuis vos lettres du 17 février. Un paquet de journaux portant les dates du 3 au 8 septembre, m'a été remis hier

Nous sommes dans un joli pétrin. L'émeute est triomphante à Paris. Le gouvernement est à Versailles, et M. Assy, l'ouvrier qui a fait les émeutes du Creuzot, trône à l'Hôtel de Ville, sur lequel flotte le drapeau rouge.

La ligne a fraternisé avec les émeutiers, et toute la' ville est, depuis hier matin, soumise au caprice du mob.

Il y a des barricades à tous les coins des rues. Les omnibus ne marchent plus. Depuis hier matin, tout est relativement calme. On dit que cent cinquante mille gardes nationaux vont partir demain pour aller visiter Versailles. Si, malheureusement, ils réussissent à renverser l'Assemblée nationale, nous aurons les Prussiens dans Paris avant quatre jours. Vous pensez bien que Bismark, qui a traité avec M. Thiers, ne doit

avoir qu'une confiance très limitée dans la solidité du gouvernement de M. Assy pour le paiement des cinq milliards.

Déjà les Prussiens ont réoccupé Saint-Denis qu'ils avaient évacué, il y a une dizaine de jours, et le mouvement de retraite de l'armée allemande s'est arrêté immédiatement à la nouvelle des événements de Paris. Si le gouvernement de Versailles est renversé, les soldats de Guillaume, qui occupent tous les forts de la rive nord, nous bombarderont sans merci dans le cas où la population parisienne serait assez insensée pour vouloir lutter avec le vainqueur.

On dit que le gouvernement proclamé, hier, sous le nom de Comité central, est en pourparlers en ce moment, pour arriver à une entente avec les autorités de Versailles. On espère que la crise sera terminée pacifiquement avant quarante-huit heures.

Fasse le ciel qu'il en soit ainsi !

On assurait, ce matin, que les chemins de fer avaient été coupés par les Prussiens. Je suis allé à la poste ; on m'a répondu que l'on n'en savait rien, mais qu'il fallait s'attendre à voir les communications interrompues avant vingt-quatre heures, si un arrangement n'avait pas lieu avant demain matin.

Je suis rentré chez moi pour vous écrire ces lignes à la hâte, afin de profiter de la circulation de la voie ferrée, si elle se fait encore.

Je vous envoie ?.es journaux d'hier et de ce matin. Le Figaro et le Gaulois ont été saisis ce matin comme

réactionnaires. Quelle jolie chose que la république ! On commence déjà à regretter tout haut Napoléon

Ma santé est bonne. On ne dort guère depuis trois jours : le tocsin, le clairon et le tambour font un tarage d'enfer.

AUX MEMES

Paris, 27 mars 1871.

Mes chers frères,

J'ai reçu, vendredi matin, vos lettres du 10 mars, ainsi que les journaux. J'espère que, désormais, j'aurai le bonheur de vous lire chaque semaine.

Je suis désolé de vous avoir, par ma lettre du 22 février, causé de l'inquiétude. Heureusement que tout a tourné pour le mieux et que vous savez maintenant que la traite que mon bon frère Jacques m'a adressée, est arrivée à bon port.

Jacques m'annonce la mort de M. de Gaspé. C'était un bien brave homme. Comme littérateur, il a été un peu inventé par M. Casgrain. Cependant, son livre restera dans notre répertoire canadien, moins comme œuvre de style que comme tableau de mœurs du temps passé.

Vous connaissez, au moment où je vous écris, l'horrible fusillade de la place Vendôme. Nous sommes en

pleine terreur, moins la guillotine. L'émeute, maîtresse de la capitale, fait arrêter qui bon lui semble. Il est vrai qu'à moins d'être une notoriété publique, on en est quitte pour une nuit passée au poste. Il ne faut pas dire un mot de blâme sur la conduite de nos seigneurs et maîtres, ou gare les coups de crosse des gardes nationaux de Belleville et de la Villette, qui, avec la clique Montmartre, régnent en despotes sur la capitale du monde civilisé. L'Assemblée nationale ne sait pas où donner de la tête. Sur sept cent cinquante députés, on compte près de six cent cinquante ennemis de la république qui ne voient dans la crise que nous traversons qu'un moyen d'arriver plus vite au gouvernement de leurs rêves : la monarchie.

Entre la réaction blanche qui siège à Versailles et la terreur rouge qui trône à l'Hôtel de Ville, la pauvre France roule au fond de l'abîme qui doit l'engloutir. Après avoir vainement essayé d'obtenir aide et protection de l'assemblée nationale, les mairies des vingt arrondissements de Paris, pour éviter une collision sanglante, ont accepté les élections pour la commune. Elles ont eu lieu hier. Nous n'en connaissons pas encore le résultat. Au reste, ces élections ont été faites au milieu d'un calme parfait.

Il est très probable que les hommes du 18 mars auront une grande majorité : les conservateurs s'étant abstenus, Blanqui serait élu à une immense majorité dans le dix-huitième arrondissement (Montmartre). Flourens et Pyat seraient également élus.

Tout cela ne présage rien de gai pour l'avenir. Et nous ne sommes qu'au prologue. Tant que la garde nationale ne sera pas désarmée, nous aurons l'émeute à jet continu. Non seulement la voyoucratie des faubourgs est armée jusqu'aux dents, mais elle possède encore quatre cent quatre-vingt-onze canons et mitrailleuses, sans compter un certain nombre d'obusiers. Il faudra donc que la province, comme aux journées de juin 1848, vienne livrer bataille dans les murs mêmes de Paris, à l'anarchie qui menace de faire de la France une seconde Pologne. La lutte sera formidable. Je crois que la lutte définitive restera aux partisans de l'ordre, mais au prix de quels sanglants sacrifices, Dieu seul le sait !

Le comité central, désespérant d'entraîner la France dans la voie républicaine, veut faire des grandes cités, Paris, Lyon, Bordeaux, Marseille, etc., des villes libres comme Hambourg, Brème, Lubeck, etc. Ce serait tout simplement le démembrement à l'intérieur après le démembrement de la frontière par la Prusse. En attendant, la Prusse tient tout le nord de Paris sous le feu de ses canons. On doit payer cinq cent millions le 1er avril. On comptait, pour se procurer cette somme, sur les banquiers étrangers. L'anarchie qui règne depuis dix jours a considérablement refroidi la confiance des capitalistes anglais et hollandais. Si, le 1er avril, les Prussiens n'ont pas reçu le demi-milliard qui leur est dû, ils seront dans leur droit en entrant dans Paris. On parle déjà du prince Frédéric-Charles

comme gouverneur de Paris. Je crois que ces craintes sont exagérées.

Dans mon quartier, nous sommes tranquilles. Quelques sons de trompette, quelques roulements de tambour nous réveillent bien un peu la nuit, mais c'est là un petit malheur.

Je vous envoie une botte de journaux qui vous diront les faits et gestes de notre gouvernement. Par ces temps incertains et troublés, j'aime mieux rester chez moi que d'aller chercher les émotions de la place publique, émotions sur lesquelles je suis blasé maintenant.

Je suis bien portant; l'appétit me revient; j'ai toujours faim et je travaille à combler le déficit causé par les privations du siège.

AUX MEMES

Orléans, 3 avril 1871.

Mes chers frères,

Depuis hier, je suis clans la ville de Mgr Dupanloup. La situation de la capitale est tellement grave que j'ai cru prudent de prendre congé de messieurs de la Commune.

La poste ne fonctionne plus depuis jeudi, le 30. Je voulais aller à La Ferté, mois le chemin de fer de l'Est ne marche plus depuis vendredi. Le chemin d'Orléans

étant encore libre, je me suis mis en route à midi et je suis arrivé ici à trois heures.

Tous ceux qui peuvent quitter Paris s'empressent de fuir en province. On évalue à près de deux cent mille le nombre des personnes qui ont abandonné la capitale depuis le 18 mars.

A Orléans, tout est plein. J'ai eu beaucoup de peine à trouver une petite chambre. La vie est aussi chère, sinon plus chère qu'à Paris. Je ne sais combien de temps je resterai ici. Aussitôt que les affaires auront repris leur cours normal, je retournerai à la capitale afin d'exécuter les commandes dont Joseph me parle dans sa dernière lettre.

Je n'ai pas reçu de nouvelles de vous depuis le 10 mars, ce qui s'explique facilement par l'interruption du service des postes. Comme la crise actuelle peut durer longtemps et que je ne resterai pas plus de trois •semaines ou un mois ici, continuez à m'adresser vos lettres, rue de l'Entrepôt, 34, Paris. Elles me parviendront à Orléans aussitôt que les communications postales seront rétablies. Dans tous les cas, je les retrouverais à Paris, à mon retour.

Je n'ai pas encore eu le temps de rien voir ici, si ce n'est l'église, où je suis arrivé à temps pour entendre la fin des vêpres et le sermon. Je vous en parlerai plus au long dans ma prochaine.

Orléans, qui a été occupé pendant trois mois par les Prussiens, est aujourd'hui débarrassé de la présence des troupes du roi Guillaume. Tout est parfaitement tranquille, comme dans le temps jadis.

Comme nous ne recevons plus de journaux de Paris, nous n'avons à nous mettre sous la dent que les récits des voyageurs. Ce matin, on nous annonce que Neuilly a été bombardé et que trois bataillons de la garde nationale ont été faits prisonniers par les zouaves pontificaux. Est-ce vrai? J'en doute.

Vous devez être mieux renseignés à Québec sur Paris que nous à Orléans. La Commune est perdue nécessairement. Si ïhiers ne réussit pas, les Prussiens se chargeront de l'affaire et occuperont la capitale. Ici, en province, il se fait une petite réaction en faveur de Napoléon III. A l'hôtel où je mange, des voyageurs qui arrivent de l'Ouest et du Nord nous affirment que, depuis l'établissement de la Commune, les neuf dixièmes des paysans et des habitants des petites villes demandent un plébiscite pour rappeler le régime impérial. Décidément, ces pauvres Français ne sont que de grands enfants qui ne sauront jamais ce qu'ils veulent et qui seront constamment ballottés entre l'anarchie et la réaction.

A la semaine prochaine.

AUX MEMES

Orléans, 9 avril 1871.

Jour de Pâques.

Mes chers frères,

Comme les postes ne marchent plus régulièrement, je vous écris un peu plus tôt afin que ma lettre voua

arrive par le steamer canadien qui laissera Liverpool le 13. Je vous envoie en même temps les journaux d'Orléans.

Tous les matins, nous recevons les dépêches télégraphiques de Versailles qui nous mettent au courant des événements de Paris. La fameuse sortie en masse sur Versailles a été un véritable fiasco. Les insurgés sont battus dans toutes les rencontres. La ligne tient bon et ne lève plus, comme à Montmartre, la crosse en l'air. Hier, le pont de Neuilly, que le citoyen général Bergeret (lequel Bergeret n'a jamais vu le feu ailleurs que dans une compagnie d'assurance où il était employé) déclarait inexpugnable, a été enlevé haut la main par les troupes de Versailles. Les fédérés ont perdu au moins huit mille hommes dans ces différentes rencontres. La terreur règne dans la capitale.

Mgr Darboy, archevêque de Paris, Mgr Sura, le général des dominicains, sont en prison. Toutes les communautés sont pillées ainsi que l'archevêché de Paris.

On vient de décréter une loi des suspects qui pourrait rendre des points à celle de 93. Tout cela ne peut durer longtemps. Les chefs de la Commune s'emprisonnent les uns les autres; bientôt ils se battront entre eux dans les murs de Paris.

Je n'ai pas besoin de vous dire que le commerce n'existe plus. Les familles les plus à l'aise se trouvent dans l'embarras. Un de ceux qui m'ont prêté de l'argent pendant l'investissement, n'a pu trouver cinq mille

francs à emprunter sur cent mille actions. Il lui fallait douze cents francs pour envoyer sa femme et ses enfants en Normandie. Il a dû emprunter cette somme à ses amis, qui étaient aussi embarrassés que lui. J'ai été très heureux de lui prouver ma reconnaissance pour les services qu'il m'avait rendus pendant le siège, en lui prêtant quatrs cents francs. Il me rendra cette somme à la fin du mois, car la comédie sanglante qui se joue à Paris ne peut pas durer plus de huit jours maintenant. La Commune n'a plus le sou. Elle fabrique bien des espèces d'assignats qu'elle impose le pistolet sous la gorge, mais, comme la terreur qu'elle inspire ne dépasse pas les murs de Paris, elle ne peut plus se ravitailler. Les fournisseurs de farine, de viande, etc., qui ne veulent pas de cette monnaie de singe, n'expédient plus à la capitale, et comme il n'y a pas pour quinze jours de provisions dans Paris, il est certain que la Commune devra capituler avant la fin du mois. Il peut même se faire que l'armée de Versailles entre de force dans Paris avant cette époque. Les chefs de l'insurrection savent bien que la partie est perdue, mais avant de s'avouer vaincus, ils veulent emplir leurs poches et celles des frères amis, par le pillage des établissements religieux ou civils qui sont supposés renfermer des richesses.

Flourens a été tué. Ce n'était pas un coquin, c'était un fou. Fils du défunt secrétaire de l'Académie française, il avait trente mille francs de rente. Don Qui-

chotte de la démocratie radicale, il courait le monde pour soulager les douleurs du peuple souverain. Il avait armé à ses frais une compagnie de palicares pour aller combattre en Crête l'autorité du sultan. Mêlé à tous les complots contre Napoléon III, il a été condamné à mort trois ou quatre fois par contumace. Cette vie agitée et fiévreuse a été tranchée à Rueil par le sabre d'un officier de gendarmerie qui, d'un seul coup, lui a défoncé le crâne. C'était le seul honnête homme de la bande, aussi il s'est fait tuer après s'être battu bravement. Pour les autres chefs, les quatre cinquièmes ont eu des malheurs en police correctionnelle, quelques-uns même en cour d'assises.

Le bruit court ici que l'on se bat dans l'avenue de la Grande-Armée et que les troupes de Versailles sont en ce moment dans Paris. Il paraît que l'on pille maintenant les maisons particulières. J'ai laissé à Paris quelques vieilles nippes et pour une centaine de francs de livres, achetés pour Joseph dans le cours de l'été dernier et que l'investissement m'a empêché d'expédier. Je ne crois pas que les communeux jettent un regard de concupiscence sur ces bouquins. Ce qu'il leur faut, ce sont les victuailles, les billets de banque et les belles robes de soie pour mesdames leurs épouses, toutes choses qui sont aussi rares dans ma chambre que le merle blanc.

M. Thiers est obligé d'agir rapidement et vigoureusement, car les Prussiens le poussent l'épée dans les reins. Bismark veut être payé de ses cinq milliards et

il sait bien que si la France ne travaille pas, il attendra longtemps sous l'orme le courrier qui lui apportera ses milliards.

Si Versailles ne réussissait pas à dompter Paris, l'armée allemande se chargerait de la besogne et occuperait la capitale pendant au moins trois ans. Espérons que cette dernière et suprême humiliation sera épargnée à notre pauvre France.

Orléans est tout à fait remise des émotions de l'invasion. Sur quelques portes on lit encore des inscriptions allemandes à la craie indiquant le nombre de soldats que chaque habitant devait loger. A cela près, on ne dirait pas que l'intérieur de la ville a été occupé pendant quatre mois par les Prussiens.

Les commerçants Orléanais ne se plaignent pas trop de l'occupation prussienne. Ils n'ont jamais tant vendu que pendant les quatre mois qui ont vu le drapeau blanc et noir flotter sur leur Préfecture. Les officiers et les soldats prussiens pillent les châteaux et les villages et dépensent l'argent dans les villes. Cependant un certain nombre d'Allemands avaient apporté de l'argent de leur pays, car ils ont laissé dans l'Orléanais une quantité considérable de thalers, or, argent et billets de banque.

Je suis allé visiter le faubourg Récamier. C'est là qu'ont été livrés les combats qui ont précédé les deux occupations d'Orléans. La rue de ce faubourg est très longue. Elle a plus de deux kilomètres et compte près de cinq cents numéros. Toutes les maisons sont

criblées de balles. Le clocher de l'église, défoncé en deux endroits par les obus prussiens, menace ruine. C'est à l'extrémité de ce faubourg qu'a eu lieu l'un des plus brillants faits d'armes de l'armée de la Loire. Quatre mille hommes ont soutenu, pendant sept heures, le choc de l'armée allemande, forte de quarante mille hommes. Les Français ont perdu deux mille combattants, mais ce sacrifice héroïque a permis aux vingt-cinq mille soldats qui se trouvaient dans l'intérieur de la ville, de traverser la Loire et de se replier sur Blois, afin de protéger Tours, où se trouvait alors la délégation du gouvernement de la défense nationale.

Comme toutes les villes de province, Orléans semble bien déserte et bien silencieuse quand on sort de la fournaise parisienne. Cependant, je ne regrette nullement le brouhaha de la capitale. Au moins ici je dors bien. Depuis le 18 mars, on ne dormait pas quatre heures par nuit, dans la rue de l'Entrepôt. Le tambour et le clairon battant la générale nous horripilaient le tympan depuis le soir jusqu'au matin. Dans les dernières semaines de l'investissement, j'avais également perdu le sommeil. Les viandes mangeables coûtaient trop cher, le cheval et le chien me donnaient des nausées. Je vivais de riz et de café, dont je prenais douze à quinze tasses par jour pour me soutenir. Le système nerveux, ébranlé par ce régime, ne me laissait guère fermer l'œil. Arriva l'amnistie et, avec le ravitaillement, le sommeil.

Le 18 mars, messieurs les émeutiers vinrent, avec leurs tambours et leurs clairons, remplacer l'effet des quinze tasses de café sur mon système nerveux. Cette recrudescence d'insomnie m'avait singulièrement abattu. Aussi, quand j'ai vu que les affaires de la capitale, au lieu de s'améliorer, prenaient une tournure de plus en plus mauvaise et ne semblaient pas me promettre un dodo prochain, je me suis empressé de venir à Orléans et j'en suis très content. Je dors bien et j'ai un excellent appétit. Dans l'après-midi, je fais de longues marches sur les bords de la Loire, qui sont très beaux et très pittoresques. Je rencontre en route beaucoup de moulins à vent qui, avec leurs grands diables de bras tournants, ont une apparence tout à fait fantastique.

On ne voit pas ici ces forts et vigoureux chevaux du Perche qui sont si communs à Paris. Dans l'Orléanais, la plus belle conquête de l'homme ressemble beaucoup à nos petits chevaux canadiens. Les ânes sont aussi bien plus petits que dans le département de Seine-et-Marne. Pas beaucoup plus gros qu'un chien de Terreneuve, un aliboron Orléanais traîne toute une famille de paysans. Il ne va pas au galop, mais il fait son petit bonhomme de chemin en trottinant.

A la semaine prochaine.

A SA MÈRE

Orléans, 22 avril 1871.

Ma bonne mère,

....Les émeutiers continuent à terroriser Paris et les postes sont toujours interrompues. Toutes les lettres de la province et de l'étranger sont dirigées sur Versailles, où elles attendent l'entrée des troupes dans la capitale. Je reste donc privé du bonheur de vous lire.

Les malheureux Parisiens subissent en ce moment la plus effroyable dictature. Les églises sont fermées, les prêtres sont jetés en prison, les maisons des riches sont livrées au pillage ; pour un mot, un geste, on vous conduit à la Conciergerie. Tous les misérables qui, dans les temps ordinaires, demeurent dans les bas-fonds de la société, remontent aujourd'hui à la surface et profitent du triomphe momentané de la canaille pour voler les riches et dénoncer leurs maîtres, souvent même leurs bienfaiteurs d'autrefois. Cette orgie de la voyoucratie touche à sa fin. Les troupes de Versailles sont aujourd'hui maîtresses de tous les environs de Paris, et j'espère que tout sera fini le 1er mai.

Ici, à Orléans, tout est très calme. Je vais maintenant chaque jour à la bibliothèque, qui est très riche en documents historiques. J'étudie les chroniques de la ville d'Orléans. Celles qui racontent le siège de 1428 et la délivrance de la ville par Jeanne d'A™ sont très

intéressantes. Le souvenir de la Pucelle d'Orléans est tenu en grande vénération par les Orléanais. Trois statues en bronze témoignent de la reconnaissance de la ville qui fut sauvée par l'héroïque jeune fille. Dans le passé, Jeanne d'Arc ; dans le présent, Mgr Dupanloup: voilà les deux grands noms de l'Orléanais.

A Paris, le clergé ne va jamais chercher le corps à la demeure du défunt. Il est conduit à l'église par l'administration des pompes funèbres, qui a le monopole des enterrements. Ici, comme chez nous, le clergé se rend à la maison mortuaire et le corps est porté à bras. La porte de l'église est tendue de noir et sur ces tentures on attache une grande feuille imprimée invitant les passants à entrer dans l'église pour y prier pour le repos de l'âme de la personne que l'on va enterrer.

Le matin, à huit heures, il y a toujours devant l'église de Saint-Paterne une dizaine de chaises à porteurs. Les vieilles marquises et comtesses (Orléans compte encore beaucoup de nobles de la vieille roche) ont conservé ce mode de transport si cher aux grandes dames d'autrefois. Seulement les porteurs ne sont plus des laquais frisés, poudrés, enrubanés, comme au temps du grand roi, ce sont tout simplement de robustes gars en blouse et en casquette. Il paraît que toutes ces dames n'ont pas leurs chaises à porteurs à elles, car il y a, dans la rue Jeanne-d'Arc, un loueur de ces antiques véhicules, si on peut donner ce nom à cette espèce de cage.

Ma santé est toujours bonne. Depuis trois jours, i] pleut à verse.

Je vous embrasse de toute mon âme.

Votre pauvre enfant.

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