LA REINE D ANGLETERRE MARIE-CLEMENTINE ET LES DERNIERS STUART
Les relations intimes qu'entretint notre Saint avec la reine Marie-Clémentine, dont le nom revient fréquemment dans ses lettres, nous obligent de suppléer lesilence de son historien à l'égard de cette princesse, plus auguste
encore par ses malheurs et par ses vertus, que par le rang qu'elle occupa.
On sait que Jacques II, roi d'Angleterre, après quatre années d'un règne plus ou moins agité, se vit détrôné à cause de son attachement à la religion catholique, et fut obligé, en 1688, de prendre la fuite avec la reine, son épouse, la vertueuse Béatrix d'Esté, sœur du duc régnant de Modène, et Jacques, son fils, qui venait de naître. La royale famille fut accueillie par Louis XIV, qui la traita avec les égards dus à une si grande infortune. Jacques II tint une petite cour à Saint-Germain, où il passa le reste de ses jours, se consolant de ses revers par les principes de sa religion. Ce monarque mourut en 1701, à l'âge de 68 ans.
Son fils, Jacques III, alors âgé de 13 ans, fut reconnu Roi de la Grande-Bretagne par le Pape, par Louis XIV et par plusieurs autres souverains de l'Europe. Ce princo valeureux, plus connu sous le nom de Chevalier de Saint-Georges, fit plusieurs tentatives hardies pour recouvrer son trône ; mais toutes échouèrent. Enfin, après avoir couru mille dangers, il accepta la généreuse hospitalité qui lui était offerte par le pape Clément XI. Un somptueux palais à Rome, une campagne à Albano et un subside convenable, lui furent assignés aux frais du trésor public. Les successeurs de Clément XI imitèrent sa magnificence envers la royale famille déchue, et continuèrent à lui déférer les titres et les honneurs dus aux têtes couronnées. Ils conservèrent même à Jacques III le droit de nommer aux évêchés d'Irlande, et créèrent des cardinaux à sa demande.
Ce fut grâce a l'intervention du Pape Clément XI, que Jacques III obtint en mariage, en 1718, la princesse royale Marie-Clémentine, fille de Jacques Sobieski, prince de Pologne, dont nous avons particulièrement à nous occuper ici.
La princesse Marie-Clémentine s'adonna à la piété et aux bonnes œuvres, et fit, sous la direction de saint Léonard, de grands progrès dans la perfection. Elle mourut à Rome, le 18 janvier 1735, âgée de 30 ans environ. Elle avait fait l'édification de la capitale du monde chrétien pendant sa vie; elle en fut pleurée à sa mort, et le Pape fit célébrer ses obsèques avec une pompe vraiment royale.
Saint Léonard en parle comme d'une sainte et il ne craint pas de dire qu'il a été plus douloureusement affecté de sa perte que de celle de ses plus proches parents. Lorsqu'il était éloigné de Rome, il entretenait avec elle une correspondance assez suivie; mais, chose regrettable, il brûla toutes les lettres qu'il en avait reçues et fit brûler toutes celles qu'il lui avait adressées, comme on le voit par les lettres 16, 17 et 18. Les sentiments d'attachement et de vénération qu'il portait à la Reine sont principalement consignés dans les lettres qu'il écrivit à la duchesse Strozzi, qui paraît avoir été attachée à la personne de cette princesse. En outre, il la cite comme un modèle connu de dévotion envers le Saint-Sacrement dans un de ses opuscules, le Trésor caché (Œuvres complètes, lom. II de la présente collection). Voici en quels termes il s'exprime :
<• Les exemples des Grands ont coutume de nous toucher davantage que ceux des particuliers, si extraordinaires qu'ils soient, tant est vrai l'axiome reçu : Régis ad exemplar totus componitur orbis. » Puis, après avoir cité entre autres l'exemple du pieux roi d'Angleterre Henri III, il ajoute : « Mais pour mettre en évidence la piété des monarques anglais et leur assiduité à entendre la sainte Messe, il n'est pas nécessaire de recourir aux siècles passés ; il suffit de jeter les yeux sur cette grande âme dont la ville de Rome n'a pas encore fini de pleurer la perte, je veux dire la pieuse Reine
Marie-Clémentine. Cette princesse, comme elle a eu la bonté de me le confier maintes fois, faisait ses plus chères délices d'assister au saint Sacrifice; aussi entendait-elle chaque jour le plus de messes qu'elle pouvait. Et elle y assistait immobile, à genoux, sans coussin ni appui; on l'eût prise pour une statue de la piété. Une assistance si fervente au saint Sacrifice embrasa tellement son cœur d'amour envers Jésus, que chaque jour elle voulait se trouver présente à trois ou quatre saluts du Saint-Sacrement, qui avaient lieu dans des églises différentes, faisant lancer ses chevaux à toute bride dans les rues de Rome, afin d'arriver à temps partout. Oh ! que de larmes cette vertueuse Dame ne répandit-elle pas pour obtenir de pouvoir rassasier la faim qu'elle éprouvait du Pain des Anges ! faim si dévorante, qu'elle la faisait languir nuit et jour. C'est que son cœur se sentait constamment transporté là où elle avait fixé son amour. Et cependant Dieu permit que ses pressantes instances ne fussent pas exaucées, et il le permit afin de rendre son amour plus héroïque, ou plutôt afin d'en faire une martyre de l'amour; car, selon moi, c'est ce qui accéléra sa mort ; j'en ai la preuve évidente dans la dernière lettre qu'elle m'écrivit, déjà mourante. Ce qu'il y a de certain, c'est quejsi on lui ôta la communion fréquente, on ne lui en ôta pas le mérite ; car cet épanchement d'amour qu'elle ne pouvait avoir dans la communion sacramentelle, elle se le procurait dans la communion spirituelle, qu'elle renouvelait, non seulement chaque fois qu'elle assistait à la Messe, mais plusieurs et plusieurs fois le jour, avec un contentement intérieur inexprimable. » Le Saint ajoute en outre que cette vertueuse princesse se plaisait à confectionner de ses propres mains des ornements pour les églises pauvres, et que son exemple fut imité à Rome et ailleurs par beaucoup de Dames du premier rang.
Jacques III survécut à sa vertueuse épouse jusqu'en 1766. Il en avait eu deux fils : Charles-Edouard, comte d'Albany et prince de Galles, qui mourut à Rome en 1788, et Henri Benoît, duc dTorck, et cardinal, mort également à Rome, en 1807. Avec eux s'éteignit l'illustre et infortunée famille des Stuart.