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PARMI LES RUINES

Huit jours ! Huit fois vingt-quatre de ces heures comme il en passait depuis qu’il avait quitté Palerme dans l’agonie de la plus mortelle inquiétude, voilà ce qu’annonçait à Francis la

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lettre qu’il reçut de Mme Scilly au lendemain de cette nouvelle explication échangée entre la mère et la fille. Mais cette incertitude, c’était encore de l’espérance, et le jeune homme était sincère en répondant comme il répondit : « Je vous remercie d avoir plaidé ma cause avec tant d' amitié, que vous m’avez déjà gagné cette semaine. Je sais si bien quel avocat j’aurai en vous durant ces journées dont je vais essayer de supporter l’horrible anxiété! J'y réussirai. On a toujours plus de force qu’on ne croit pour être malheureux , surtout quand au terme de ce malheur il y a encore cette possibilité d’une telle consolation. . . » Tout son cœur tenait dans ces quelques phrases, avec le mélange de découragement et de vaillance, de résignation et de fièvre, qui lui aurait rendu insupportable tout autre cadre autour de sa peine que celui de T étrange ville où les circonstances l’emprisonnaient. Il devait au contraire se rappeler plus tard, avec une certaine douceur, ses longues et solitaires promenades dans cette sauvage campagne des environs de Gatane, qui se développe entre le pied du colossal volcan et le bord de la mer, tant il est vrai que, même dans nos plus mortelles crises, nous demeurons sensibles au mystérieux accord ou au désaccord de la nature environnante avec notre état intérieur. Autant l’horizon de Palerme, si paisible, si riant, lui avait été un supplice, au cours de ses luttes morales et durant ses obsédantes angoisses, autant cette farouche contrée Etnéenne s’harmonisait avec ses pensées de maintenant, et dans cette harmonie il goûtait, non pas un apaisement à cette fièvre d’attente dont il était consumé, mais cette sorte d’endormement que procure la solitude devant un paysage où nous retrouvons le symbole de notre désolation intime. Il quittait Catane en voiture et il jetait au cocher un nom quelconque, sûr de rencontrer une place où s’arrêter et rêver longtemps. Autour de lui, et sitôt la voiture hors de la ville, toutes choses racontaient le drame formidable des éruptions anciennes et récentes. C’étaient de noirs écueils, bavure de lave vomie par la montagne jusque dans la mer, contre lesquels brisait monotonement la lame bleue. C’étaient des

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vallées où des aloès et des cactus colossaux poussaient, dans un amas de sombres rochers, fleuve de feu aujourd’hui refroidi en une coulée de scories démesurées et chaotiques. C’étaient des ceps de vigne gros comme de jeunes chênes et plantés dans des carrés de cendre noire. Et toujours ce sable et la lave, cette lave et le sable alternaient, attestant le travail ininterrompu du Mongibello , comme dit le patois des Siciliens demeuré à demi arabe. Sur ce sol de désastres, agité sans cesse par le frisson du tremblement de terre, une végétation violente d’orangers, de citronniers et de châtaigniers grandissait de toutes parts, des jardins fleurissaient, des villas blanchissaient, comme pour révéler la lutte obstinée de la vie contre la formidable et monstrueuse bouche de feu que le jeune homme apercevait, dans les jours clairs, toute chargée de fumée par-dessus l’immaculée blancheur des neiges. Durant des lieues et des lieues, il allait ainsi, dispersant son âme dans ces horizons toujours convulsés, où il lisait l’œuvre séculaire des grandes puissances irrésistibles de la nature, et, par une analogie à laquelle il s’abandonnait douloureusement, le tragique aspect de ce coin de terre lui représentait l’image gigantesque de ce qu’était en petit sa propre destinée. Comme sur ces jardins fleuris de roses, sur ces bosquets d’arbres chargés de fruits, sur ces villas claires, le fleuve de feu roule tout d’un coup, desséchant les plantes et les bois de sa brûlante haleine, noyant les maisons de sa masse liquide, étendant une nappe de lave stérile à la place où le travail humain rêvait de se faire un abri heureux et paisible, ainsi des abîmes d’un passé qu’il croyait à jamais éteint, un flot de sentiments destructeurs avait jailli, dévorant tout, dévastant l oasis où il souhaitait de reposer sa fin de jeunesse; et les déserts de roches sauvages où il se plaisait à s’égarer n’étaient pas plus désolés que l’avenir qu’il entrevoyait, si le funeste sort achevait son travail de ruine. Il trouvait, dans la sensation de cette étrange et presque surnaturelle correspondance entre ce pays et ses désastres de cœur, une volupté amère qu i! se plaisait à redoubler en s’enfonçant dans une solitude

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plus farouche encore. Il abandonnait la voiture et il marchait jusqu’à quelque point d’où il pût apercevoir la montagne à la fois et la ligne de la mer, et là, couché sur un des blocs lancés autrefois par le volcan, ayant autour de lui ce panorama de destruction, il songeait, songeait indéfiniment.

Que de souvenirs l’assiégeaient dans ces minutes-là! Il s’y attardait avec cette espèce de dédoublement que les vastes horizons de nature favorisent d’une façon si particulière. Il lui semblait presque assister en pensée aux actions d’un autre, tant il percevait avec une lucidité et une acuité surprenantes le long enchaînement logique de ses actions et de ses passions. En même temps il éprouvait devant le tableau ainsi déroulé de ses jours une sorte de sentiment nouveau pour lui et qui marque en effet chez tous les hommes le point précis où la vie tourne, où nous commençons vraiment de voir la descente fatale, notre jeunesse finie, la vieillesse si voisine, et l’autre rivage. Il se rendait compte quil avait vécu , qu’il avait eu son lot, bon ou mauvais, au jeu étrange de l’existence, qu’il en avait connu ce qu’elle peut donner d’émotions amères ou douces, et surtout qu’il avait amassé sur sa tête assez de responsabilités pour suffire à ce qui lui restait d’années. Combien encore? Depuis les quelques mois qu’il aimait Henriette, il avait oublié, dans l’ivresse de son renouveau intérieur, les expériences passionnelles traversées autrefois. Son existence d’adultère et de libertin s’était évanouie pour laisser la place seulement au fiancé respectueux et ravi, à l’adorateur pieux d’une vierge pieuse. Il avait cru de bonne foi s’être désaltéré à une Jouvence libératrice. Quelle illusion, et comment avait-il pu la concevoir quand il était si vieux, si chargé du poids de ces souvenirs qui se faisaient si nets en ce moment, presque si palpables! Il réfléchissait alors aux événements qui l’avaient brusquement acculé à sa situation actuelle. Ce qu’il y avait en eux d’impossible à prévoir était précisément ce qui lui donnait la plus forte impression qu’une incompréhensible puissance les avait dirigés l’un après l’autre.

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Cette sensation subie, durant sa nuit de Monreale, d’une mys-^ térieuse justice toujours à la veille de frapper les coupables bonheurs, le reprenait avec plus de force encore. En vain sa raison se révoltait-elle contre une semblable idée. On n’est pas impunément le fds d’une époque où c’est un lieu commun de la philosophie et de la science que la négation de toute cause providentielle dans les affaires du monde. Combien davantage dans les humbles et obscures destinées individuelles! Francis s’appliquait à se démontrer que des hasards seuls après d’autres hasards avaient gouverné la suite des circonstances contraires où il s’était débattu. C’était un hasard que la comtesse Scilly et Mme Raffraye eussent été atteintes toutes les deux du même mal; un hasard que deux médecins, à cent lieues de distance, eussent choisi le même séjour d’hiver parmi vingt autres pour ces deux malades ; un hasard que des indications de guide eussent réuni les deux femmes dans le même hôtel; un hasard que la ressemblance de la petite Adèle avec sa sœur Julie fût effrayante jusqu’à l’hallucination. C’était un hasard que les soupçons d’Henriette eussent été provoqués et confirmés comme ils l’avaient été par la]rencontre dans le jardin avec la petite fille, puis par cette conversation entre la comtesse et lui surprise d’une manière si foudroyante. Il ne pouvait cependant pas supposer que chacune des mailles de ce réseau de faits eût été nouée par une volonté supérieure en train de veiller à une distribution de douleurs qui n’était même pas équitable, puisque sa malheureuse fiancée n’avait commis, elle, aucune faute. Il raisonnait de la sorte, puis il retrouvait en lui, aussi invincible et aussi intacte, cette impression que ce mot de hasard lui servait seulement à déguiser son ignorance des causes véritables et secrètes dont le jeu avait gouverné ce détour subit de son existence. Une fois écarté le point particulier qui concernait Henriette, n’était-il pas contraint de reconnaître qu’il n’avait, lui, rien subi que de mérité? Que signifie le mot de hasard quand, parmi l’innombrable série des événements possibles, ceux-là seulement se produisent qui se produiraient

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si un juge souverain était chargé de les répartir? Qu’avaientils fait, ces hasards successifs, sinon de mettre face à face son présent et son passé, l’homme qu’il rêvait, qu’il souhaitait de devenir, et l’homme qu’il avait été? Il n’avait eu devant lui que ses propres actions, incarnées d’une part dans la femme dont il avait été l’amant et dans la fille, d’autre part, née de leur liaison. Et cette femme n’avait pas poursuivi un plan de vengeance, cette fille ignorait qu’il fût son père. Elles avaient v paru, et leur présence avait suffi pour que les actions d’autrefois, dont il s’était cru à jamais dégagé, se dressassent aussi devant lui... C’est donc vrai que l’on ne refait pas sa vie? C’est donc vrai que notre passé nous poursuit sans cesse dans notre avenir? Est-on coupable cependant, lorsqu’on s’est tant condamné soi-même, tant débattu contre la souillure intérieure, oui, est-on coupable de désirer se rajeunir en rencontrant dans un être pur et simple précisément ce que l’on n’a plus, ce que l’on n’aura jamais plus en soi? Quels sont les hommes qui arrivent au mariage, ayant vécu de manière à ne pas rougir devant leur fiancée si elle est ce qu’était Henriette, vraiment une fiancée, l’être à qui l’on peut dire du fond de son cœur : « C’est toi que je cherchais à travers mes égarements?... « Dans ces méditations d’une sincérité égale à celle qu’il aurait eue devant la mort, Francis se rendait compte qu’il n’avait pas le droit de se comparer à

ces autres hommes. Les anomalies de ses fiançailles lui étaient

aussi claires maintenant qu elles lui avaient été cachées au moment même où il s’engageait avec la jeune fille. Sans doute il avait été bien sincère en s’attachant à Henriette, mais un peu de son passé se cachait dans la résolution qu’il avait prise de lier sa jeunesse finissante à cette jeunesse commençante. Il y avait eu dans la fièvre avec laquelle il s’était engagé à la jeune fille comme une fuite de ses trop vivants souvenirs. Il l’avait moins aimée, qu’il n’avait aimé à l’aimer. C’avait été, avec une fougue qui l’avait étourdi lui-même, une nouvelle, une dernière espérance du rêveur romanesque qu’il était au temps où il avait rencontré Pauline. Il restait bien le même

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rêveur, malgré ses trente-cinq ans. Ce qui l’avait précipité vers Henriette, c’était bien le même appétit d’émotion, le même désir passionné de sentir qui l’avait jadis précipité vers l'autre. Il avait marché vers le mariage, comme jadis vers l’adultère, poussé par cet amour de l’amour qui dans les deux circonstances avait aboli en lui tout scrupule. Il n’hésitait plus à se condamner, en reconnaissant qu’il n’avait jamais eu le droit de se fiancer sans avoir conquis la preuve définitive, d’abord qu’il n’avait plus dans son cœur même la place pour une rancune ou pour un remords à l’égard de Pauline, ensuite et surtout qu’il n’avait aucun devoir vis-à-vis de la petite Adèle. Comme il avait agi d’autre sorte! Son crime visà-vis d’Henriette était là, dans cette inconscience où il avait voulu se plonger. Il avait fait les ténèbres en lui sur les portions misérables de son cœur et qui l’auraient forcé à reconnaître qu’il n’était pas certain de son absolue indépendance. Hélas! il n’était même pas certain de son indifférence. Il le comprenait maintenant, mais trop tard : certaines maladies morales condamnent ceux qui en sont les victimes à ne pas en infliger le contre-coup à d’autres êtres. Son âme sans discipline morale, dépourvue de volonté, flottante à toutes les impressions, avait perdu ce pouvoir de se dominer qui permet les contrats loyaux et irrévocables. Il en résultait que cette âme, pareille à certains organismes consumés, était incapable de refermer ses plaies comme ils sont incapables de refermer les leurs. Il l’avait trop constaté à la première épreuve : à la place où Pauline l’avait touché autrefois, la blessure saignait toujours. Aurait-il de même subi d’une manière si étrange cet éveil de sa paternité à la seule vue d’Adèle, si depuis des années il n’eùt gardé à cette place aussi une autre blessure toujours saignante? L’incohérence de sa vie sentimentale lui causait alors, quand il descendait à cette profondeur dans sa conscience, un frisson d’épouvante. Il reportait ses yeux sur le vaste et formidable paysage pour s’oublier, et c’était pour se retrouver encore. Il regardait la mer de Calabre là-bas, dont la nappe bleue brillait au soleil. Des vaisseaux s’y déta-

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chaient, ouvrant leur voilure au vent qui souffle d’Afrique. Ils allaient, remués, battus par les vagues, comme sa jeunesse l’avait été par les passions, et quand il avait voulu descendre du bateau qui avait tant roulé sur la haute mer, pour se construire une maison sur le rivage, il avait choisi une plage aussitôt secouée d’un tremblement de terre qui avait tout jeté à bas, et il était là, gisant parmi les décombres, avec l’attente d’une ruine plus définitive, s’il ne trouvait pas dans le pardon d’Henriette le seul recours qu’il pût espérer... Un recours, oui, mais non plus une guérison! Lui rendrait-elle, sa pauvre fiancée, la paix du cœur vis-à-vis de la petite fille dont il se savait le père? Même la tête posée sur le cœur de sa femme, s’il l’épousait, oublierait-il le cri qu’il avait entendu s’échapper de la poitrine déchirée de Pauline, ce cri de l’être qui va mourir, qui ne ment pas, qui ne peut pas mentir, et qui proteste n’avoir pas mérité le coup dont on l’a frappé? Oublierait-il ce maigre, ce misérable corps, soulevé dans cette minute d’agonie, et la preuve qu’il avait tenue de son œuvre de bourreau? Oublierait-il sa vie passée? S’oublierait-il?... O flamme cachée de l’âme de l’homme, la colonne de feu qui sourd des entrailles profondes du sol et qui répand la dévastation autour d’elle produit plus d’épouvante que toi, qui ne ravages que le silence d’un cœur solitaire. Tes désastres taciturnes, et qui ne laissent pas après eux de décombres visibles, sont pourtant les plus tragiques, ceux qui protestent le plus contre cet horrible cauchemar d’un ciel vide où ne serait caché aucun Juge, aucun Consolateur!

Ils avaient déroulé leurs tristes heures, à travers ces pensées, les huit jours annoncés par Mme Scilly, et sauf une lettre de cette dernière qui lui disait encore de s’armer d’espérance et de courage, Francis ne savait rien de Palerme ni des scènes où se jouait son avenir. Toutes les réflexions auxquelles il s’abandonnait dans sa solitude l’enveloppaient de cette vapeur de fatalisme dont certains hommes sont d’autant plus possédés qu’il s’agit pour eux d’intérêts plus essentiels. Mais sur quel

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champ aurait-il pu appliquer son énergie, maintenant que le drame de sa destinée était engagé comme il l’était? Quelles paroles aurait-il prononcées, plus touchantes que celles de cette indulgente et sainte mère de qui le pardon était pour Henriette le gage le plus sûr qu’il méritait d’être plaint? Il gardait dans cette intervention de la noble femme, dont il avait tant redouté l’implacable rigueur et qui lui avait montré cette compatissante charité, une confiance presque superstitieuse, et quoique le tremblement intime de tout son être se fit plus douloureux à mesure que la semaine avançait, il espérait en effet, dans la mesure où il lui était permis d’attendre un adoucissement du sort. Cependant, lorsque le matin du huitième jour eut passé sans qu’il eût reçu un télégramme de la comtesse lui disant de revenir par le train de l’après-midi, il commença de tomber dans une si cruelle appréhension, qu’il lui fut impossible de ne pas télégraphier lui-même pour implorer une réponse par la même voie. Que devint-il en ne trouvant dans cette réponse, qui lui arriva le soir, qu’une prière d’attendre une lettre partie de Palerme le jour même? Mme Scilly ne le rappelait pas immédiatement. Elle ne lui indiquait par aucun mot la solution définitive de ses efforts auprès d’Henriette. Avait-elle donc échoué? Ou bien la jeune fille avait-elle demandé un délai plus long? Quel mystère cachait ce silence? Certes, Francis croyait s’être blasé depuis six semaines sur l’odieuse sensation de l’incertitude. Il en avait tant souffert, mais jamais comme durant cette nuit qui sépara cette dépêche de la lettre qu’elle annonçait. Quand, au lendemain de cette nuit de fièvre, il tint l’enveloppe entre ses doigts, comme il tremblait en la déchirant! Il vit qu elle contenait un billet très court de Mme Scilly, et une seconde enveloppe ouverte, sur laquelle n’était aucune adresse. Les premiers mots de la mère de sa fiancée le bouleversèrent au point qu’il dut s'asseoir, et ce fut avec des yeux brouillés de larmes qu’il lut les quelques phrases, décisives comme un arrêt de mort, dont l’écriture trahissait l’émotion avec laquelle la pauvre femme les avait tracées :

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« Je ne peux rien vous écrire ciujourd’ hui, mon cher Francis. Je suis désespérée. La lettre ci-jointe et que fai promis de vous envoyer vous apprendra dans quelles dispositions f ai trouvé Henriette. Tout ce qu’une mère peut dire à une fille dont elle voudrait, au prix de son sang , changer la résolution, je le lui ai dit. Tout a échoué. Nous partons après-demain pour Tunis, puis pour Alger. Avant mon départ f aurai la force de vous rapporter le détail de notre dernier entretien et les raisons qu elle m'a données d’une rupture que je m'obstine à ne pouvoir accepter comme irrévocable , pas plus que je ne peux me ranger aux idées que lui inspire une exaltation religieuse dont je me reproche d' appréhender l’excès. Ce sont d'autres nouvelles que f espérais vous envoyer , et la pensée de ce que vous éprouverez au moment où celles-ci vous arriveront me donne une émotion qui ne me permet aujourd' hui de vous dire qu un mot , mais il est bien vrai : tout mon cœur de mère est avec vous.

« Louise S. »

Le jeune homme resta longtemps à prendre et à reprendre ces lignes si brèves, mais dans lesquelles il sentait réellement la vérité d’une affection qui devait s’être heurtée à une volonté bien inflexible pour n’avoir pas triomphé. Qu’allait-il trouver dans l’autre lettre qu’il n’osait pas ouvrir, tant il redoutait l’impression qu’allait lui donner encore, même dans son chagrin, l’évidence de la métamorphose des sentiments d’Henriette à son égard? N’allait-elle pas lui être rendue comme perceptible par la manière seule dont sa fiancée l’appellerait? Il finit par se décider cependant, et voici les pages dont la lecture acheva d éteindre la faible lueur d’espérance qui aurait pu encore subsister en lui après le billet de la comtesse. '

« Palerme, 11 janvier.

« Je viens de demander à mon crucifix le courage d' écrire ce que je dois écrire à celui dont j’ai rêvé de porter le nom , à celui

que fai aimé comme je n aimerai jamais plus, et je veux qu’il sache que, séparée de lui par la plus irrévocable des résolutions , je ne cesserai pourtant pas de penser à lui comme à ce que fai de plus cher après ma mère . Je veux qu’il le sache, et qu ayant été sa fiancée, je ne serai plus celle de personne ici-bas. Je lui garderai jusqu’au tombeau la foi que je lui ai jurée, quoique d’une manière qui n est pas celle du monde. Mais je peux dire de moi-même ce que disait de ses disciples le divin ami, le consolateur dont j’ ai l’image devant moi: « Je ne suis vlus du monde. » Si je n avais à remplir mon devoir envers ma sainte et douce mère , je pourrais dire ces mots avec plus de réalité encore , sinon avec plus de vérité. C’est dans cet esprit que j’ essayerai d’ écrire ces pages , et je désirerais qu elles fussent lues ainsi par la personne à qui elles seront remises dans quelques heures, avec ce sentiment particulier qui rend le vœu d’une morte plus respectable et plus solennel. Peutêtre ai-je le droit de demander qu’il en soit de la sorte, car, si c est la souffrance qui donne à la mort ce caractère sacré pour tous , je crois que fai souffert autant qu’une créature humaine peut souffrir. Du moins je n avais ni connu , ni seulement imaginé une telle douleur.

» Quoiqu une telle parole soit dure à entendre et bien dure à prononcer , il faut que j’ y insiste , car je dois parler comme avec moi-même , comme je parle devant ma conscience . Oui , cette douleur a été affreuse, parce que j’ai été contrainte de reconnaître tout d’un coup et sans aucune préparation que je vivais depuis des mois dans une chimère, et que je ne connaissais rien du passé de celui que j’ aimais , je peux presque dire rien de son caractère. Il avait eu, durant des années , des émotions , des joies, des chagrins dont f ignorais tout. Il gardait en lui le souvenir d’actions dont je jugeais un honnête homme si incapable , qu encore à V heure présente, il me faut les tristes évidences dont je suis accablée pour être certaine que c’est bien vrai , que je n ai pas été le jouet d’un monstrueux rêve. Je ne le juge pas. Je ne le condamne pas. J’ ai compris, par les réponses de ma mère, que la jeunesse de la plupart des hommes cache des secrets pareils . Je n’ai pas cru qu’il fut pareil à la plupart des hommes. J’étais si f ère de lui, si f ère de sa noblesse Romans. — IV. 17

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cl’ âme, si persuadée que f aurais pu tout savoir de sa vie , dans le passé comme dans le présent, heure par heure , minute par minute, — tout en savoir et trouver toujours dans chacune de ces révélations un motif de l’aimer, de l’estimer , de l’admirer davantage. Ah ! j’avais lu dans les livres auxquels f aurais dû croire qu’il ne faut attendre des affections terrestres que tritesse et désolation, j’avais lu qu’il est insensé de mettre dans un autre que le Sauveur sa confiance et sa joie. Au lieu de m appliquer ce conseil , je vous remerciais, mon Dieu, chaque jour , d’avoir rencontré uniquement dans mon existence de cœur des êtres en qui je pouvais avoir celle confiance, de qui je n aurais jamais que de la joie. Mon cher bon Dieu, si c’était un aveuglement d’ orgueil, que f en ai été punie ! J’ai vu mentir celui que f aimais , j ê V ai vu me mentir ! Je l’ai entendu confesser devant moi des actes dont la honte me poursuit avec obsession, fai su qu’il me trahissait depuis des semaines sans avoir même cette générosité de l’aveu qui m’eût épargné l’horreur de cette découverte. Il feignait de vivre de notre simple et paisible vie, tandis qu’à côté et en silence il en vivait une autre. Chacun de ses sourires, chacune de ses paroles, chacun de ses regards, pendant plus d’un mois, fut une hypocrisie . Quand il n’y aurait rien que cela entre nous, que la mémoire de ce rôle quil a pu soutenir des jours et des jours, remettre ma main dans la sienne comme auparavant me serait impossible. Ce n est pas de jalousie que je souffre, quoiqu’il soit trop cruel dépenser que la même bouche a dit les mêmes phrases à une autre , qu’une autre a été aimée comme l’on s’est crue aimée, et que rien , rien ne saurait effacer cela . Ma peine la plus profonde n’est pas celle-là. Elle est de ne plus estimer celui que je n ai pas cessé d’aimer.

“ Sij e me suis laissée aller à me plaindre de cette peine dans ces pages destinées à la personne qui l’a causée , ce n est pas que je me révolte. J’ai accepté ma croix. C’est par la certitude que seule cette personne peut adoucir celte peine en se conduisant de manière que je pense à elle , sinon comme je pensais auparavant, du moins autrement que je ne pense aujourd’hui. Non, je ne me révolte pas contre ma souffrance, et je crois même que je la bénirais s’il doit en sortir un bien pour trois âmes , toutes trois en péril , celles de

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deux coupables et une autre qui est innocente. Quoique en reprenant ma liberté vis-à-vis de celui à qui fêlais engagée je lui aie rendu la sienne, quoiqu'il ait le droit de ne pas tenir compte de ce dernier soupir que j'aurai poussé vers lui, je sais cependant que tout n a pas été mensonge dans la tendresse qu'il disait me porter, et je suis sûre qu'il ne le méprisera pas, ce dernier et profond souvir.. . Il y a pour lui une route à prendre qui n'est plus la même que la mienne, mais ou je Le suivrai, qu'il le sache bien, de tout mon cœur , de toutes mes prières. S'il a pu croire , lorsqu’il a voulu me donner sa vie, que cette vie lui appartenait, il ne peut ne plus le croire aujourd’hui. Il existe une pauvre et fragile enfant qui aurait le droit, si elle aussi savait tout, de réclamer son appui Ar Il existe un malheureux être dont il a été le bourreau. Il ne convient pas que j'en dise davantage ; mais si f apprenais un jour que celui qui a été mon fiancé a réparé ce qu'il pouvait encore réparer de cet horrible passé, je le répète, je bénirais le coup qui, en nous séparant, l'aurait rendu à un absolu, à un inévitable devoir. J'ai ^ trop de confiance dans la parole : « Tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom vous sera donné » , pour n être pas sûre qu'il en sera ainsi, et que deux âmes qui se sont fait tant de mal seront sauvées par le sentiment de leur commune responsabilité envers une autre qui est leur épreuve et qui peut être leur rachat. Oui , j'ai prié pour qu'il en fût ainsi, malgré des obstacles qui semblaient infranchissables . Le seul qui dépendît de moi est désormais levé, puisque notre mariage est définitivement rompu. Les autres le seront, je lien veux pas douter, et ce jour-là je ne regretterai pas mes larmes. J'en ai pourtant pleuré beaucoup et de bien amères. Mais l'on donne sa vie pour sauver celle de celui qu’on aime. Ne peut-on donner ses larmes avec 'une joie pareille, pour sauver ce qui est plus précieux que la vie qui passe si vite? Et c’est à ce salut que j’ai voulu que ma douleur sei'vit. Voilà pourquoi j'ai cru qu’il me fallait écrire mes pensées et mes sentiments dans toute leur vérité. Je remercie Dieu d'en avoir eu la force.

« Henriette JScilly. «

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Cette lettre naïve, où la pauvre enfant avait mis tout ce qu’elle pouvait mettre de son cœur, ressemblait si peu à ce que Francis attendait, qu’il dut s’y reprendre à deux fois pour se convaincre, lui aussi, qu’il n’était pas le jouet d’un songe. Mais non. C’était bien l’écriture d’Henriette, c’étaient bien ses façons de parler un peu gauches et embarrassées quand elle avait une idée à exprimer qui lui coûtait un effort. C’était sa façon de sentir surtout, cette délicatesse souffrante qui la rendait si froissable aux moindres nuances. — Elle n’avait employé la troisième personne que pour éviter au jeune homme ce changement d’appellation qu’il avait tant appréhendé. — C’était sa ferveur religieuse, exaltée par la souffrance jusqu’à cette folie de la croix, qui, mêlée chez elle à son amour brisé, l’avait conduite à cette conception follement romanesque, à cette idée d’un mariage entre celui qu’elle aimait et son ancienne maîtresse. Elle avait raison, que de larmes elle avait dû verser pour réaliser seulement l’imagination d’un pareil projet! Quelle tendresse aussi dans cet aveu de sa passion qu’elle laissait échapper de nouveau à l’instant même où elle renonçait pour toujours aux bonheurs que cette passion lui avait donnés et pouvait lui donner encore !... Pour toujours?. . . A la pensée que ces pages où se révélait le charme souverain de cette âme innocente et sublime étaient aussi des pages d’adieu, Francis fut envahi d’un accès de révolte désespérée comme nous en avons tous connu devant la mort. Une de ces indomptables frénésies s’empara de lui, qui précipitent un homme sur un bateau, sur un wagon, sur un cheval. Il faut qu’il aille, qu’il dévore l’espace et le temps, qu’il arrive auprès d’une certaine personne avant une certaine heure. On marcherait pieds nus et sur des charbons brûlants, dans ces moments-là, pour ne pas manquer cette occasion d’étreindre une main, de jeter ces mots : « Ne t’en va pas, ne me laisse pas!... » Cri stérile le plus souvent et qui n’empêche pas l’inévitable séparation! Mais on veut l’avoir poussé. Francis regarda sa montre. Il était près de midi. Le train qui va de

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Messine à Palerme et qui s’arrête à Gatane passait dans deux heures. Il serait au Continental à dix. Les dames Scilly partaient le lendemain matin. C’était encore de quoi livrer une dernière bataille... Qu’il les trouva longues ces deux heures, et lentes les roues du wagon quand il eut pris place dans cet express sicilien! Il eût voulu le train rapide comme le passage des oiseaux qu’il regardait voler dans le ciel par la fenêtre ouverte du compartiment où il se rongeait. Et surtout, quand, la nuit une fois tombée, il n’eut plus même le déroulement monotone du paysage pour distraire sa pensée, que de funestes pressentiments le tourmentèrent, jusqu’à s’imaginer que, la fatalité s’acharnant contre lui, le train déraillerait avant qu’il fût arrivé, que la voie serait interrompue! Cette espèce d’hallucination d’impatience devint si folle qu’il voulut voir un présage de réussite dans le fait seul de se retrouver sans accident sur le quai de la gare de Palerme. Enfin il était dans la même ville qu’Henriette, il allait la voir.

Il y a dans ces insensés voyages entrepris de la sorte, avec l’égarement d’une passion qui ne peut plus supporter l’absence, une minute toujours affreuse. C’est celle qui succède immédiatement à l’arrivée, alors qu’éperdus d’impatience, dévorés d’une ardeur qui touche au délire, nous nous heurtons à quelqu’un de ces petits obstacles matériels qui mettent encore une dernière et nouvelle distance entre nous et la personne vers laquelle l’amour nous précipita de cette course affolée. Pour Francis, l’énervement de ces derniers petits obstacles fut d’autant plus cruel que des subalternes s’y trouvaient mêlés. Ce fut d’abord le concierge du Continental , dont la surprise mal dissimulée fit comme une piqûre de plus dans la grande plaie saignante du cœur du jeune homme. Le drame de sa vie ne pouvait cependant avoir échappé tout entier aux serviteurs de cet hôtel, c’est-à-dire d’une maison ouverte de toutes parts aux curiosités et aux commentaires. Nayrac le savait d’avance, et il en souffrit. Et davantage de se retrouver devant Vincent qu’il fit appeler aussitôt pour le prier de re-

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mettre à la comtesse un billet hâtivement griffonné. Durant ses longues et tendres fiançailles, il avait goûté une douceur intime à la familiarité de vieux domestique avec laquelle le traitait l’ancien soldat. La contrainte et l’étonnement qu’il lut sur cette physionomie du fidèle valet de chambre renouvelèrent son horrible sensation des choses les plus vivantes et les plus délicates de son cœur jetées en pâture à des racontars d’office. Et puis quel contraste entre ses habitudes d’autrefois, quand il entrait dans le salon de Mme Scilly comme si c’eût été le sien propre, et cette obligation aujourd’hui de s’y présenter comme un étranger! Il avait regagné sa chambre pour attendre la réponse à son billet. Tandis que la servante d’étage préparait son lit et que le garçon allumait le feu, il se rappela comment, au matin de sa première arrivée, quand il venait de Paris rejoindre sa fiancée, il avait trouvé cette chambre parée de fleurs, si gaie, si coquette dans la lumière bleue du matin. Qu’elle était triste à regarder maintenant à la lueur des bougies, dans le désordre de cette rentrée improvisée ! Et pourquoi Vincent tardait-il tant à revenir? Enfin le brave homme retourna pour l’avertir que la comtesse l’attendait. Que n’eût pas donné Francis pour savoir si Henriette était là !.. . Il ne pouvait pas même poser cette question ! Mais déjà la porte de l’antichambre s’ouvrait devant lui, puis celle du salon. Cette grande pièce vide lui serra le cœur de la même façon que tout à l’heure sa chambre, mais plus douloureusement encore. Une seule lampe en éclairait la nudité, affreuse à voir à cause de son luxe criard, maintenant qu’on en avait retiré la masse des petits objets féminins qui lui donnaient une physionomie vivante. Tout avait disparu : les étoffes qui voilaient de leurs nuances passées l’éclat battant neuf du meuble rouge, les portraits qui rendaient personnel le moindre coin de table ou de console, les bibelots qui rappelaient dans ce salon de hasard l’autre salon, celui du vrai home, les livres qui aidaient à charmer la longueur des veillées, les bouquets dont le rangement révélait seul le gracieux génie d’Henriette. Au milieu de ce qui était pour Francis un véritable désert, la

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comtesse se tenait debout, mais seule, et le visage bouleversé d’inquiétude :

— « Ah ! mon pauvre enfant » , dit-elle en s’avançant vers le jeune homme, « vous n’avez donc pas reçu nos lettres ?. . . »

— « C’est parce que je les ai reçues que je suis venu » , répondit-il. « Je veux parler à Mlle Scilly une fois encore. Je ne peux pas me séparer d’elle ainsi, et elle ne peut pas non plus ne pas penser qu’un accusé a pourtant le droit de se défendre... Je vous en supplie, faites qu’elle m’écoute, quand ce ne serait que cinq minutes, ici, devant vous... Ensuite, je vous en donne ma parole, quoi qu elle ait décidé, je n’essayerai plus de la fléchir, mais par pitié, cette fois encore, cette dernière fois. . . »

— « Hélas! » répondit la mère en secouant la tête, «je viens d’essayer, moi, tout à l’heure, quand j’ai reçu votre petit mot. . . Vous ne savez pas contre quelle implacable résolution je me suis de nouveau brisée. Elle m’a déclaré qu’elle ne sortirait plus de sa chambre que pour aller au bateau. Je ne peux pourtant pas, moi non plus, la contraindre à vous parler, et vous êtes trop honnête homme pour vouloir l’aborder en public et malgré elle... Écoutez, Francis », continua-t-elle, « si j’ai vraiment été bonne pour vous comme vous me le disiez encore dans votre dernière lettre, si vous avez pour moi les sentiments de reconnaissance dont vous m’assuriez, c’est moi qui vous en supplie, laissez-nous partir sans tenter un effort pour la revoir, qui n’aboutirait qu’au plus inutile des scandales. Et j’ajoute au plus dangereux... Elle a été si souffrante ! Elle est encore si nerveuse ! — Ah ! ne me la tuez pas, et pour rien, car je vous le jure, et j’ai le droit de vous demander de me croire, elle mourrait avant d’être revenue sur une volonté que le temps seul a quelque chance d’amollir... »

— « Mais, du moins » , reprit le jeune homme, « m’autorisez-vous à lui écrire?... Puis-je obtenir que vous lui remettiez une lettre avant qu’elle s’en aille?... »

— « J’y ai pensé, croyez-le » , dit la mère, « et je lui ai

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demandé ce qu’elle ferait si elle recevait une lettre de vous. — « Je la brûlerais sans la lire » , a-t-elle répondu... »

— « Mon Dieu » , gémit-il en se laissant tomber sur une des chaises de ce salon où il avait été si heureux, « que devenir alors? Depuis ces douze jours j’ai cruellement souffert, mais je vivais d’espérance. Je n’acceptais pas cette idée que tout serait rompu entre nous, sans un seul mot, rien qu’un mot, un seul. . . »

— « Il faut espérer encore » , dit la mère, « espérer et avoir confiance en moi... »

l’autre rivage de la terre promise

... Il y avait déjà cinq semaines qu’au lendemain de cet entretien la Regina Margherita , un des paquebots de la Compagnie sicilienne qui fait le service entre Naples et Palerme, puis Tunis, avait pris la mer, — une mer toute grise, à peine frissonnante, froide et comme morte, — emportant à son bord la comtesse Scilly et sa fille. Il y avait cinq semaines que Francis avait regardé, debout sur le môle, ce bateau passer, puis s’éloigner de ce mouvement uniforme et lent, comme les jours, comme les heures, et aussi cruellement irrévocable. Dieu! voir ce que l’on aime s’en aller ainsi, et sans lui avoir répété combien on l’aime, sans un serrement de main, sans une parole! Car Henriette avait tenu sa résolution, et c’était à cette silhouette d’un navire en marche, de plus en plus diminuée jusqu’à n’être qu’un point mouvant entre le vaste abîme des flots et l’immense abîme du ciel, c’était à ce flocon de fumée éparpillé dans le muet espace que le jeune homme avait dû dire un adieu désespéré qui était un adieu aussi à ses fiançailles bénies, à ce qu’il appelait sa Terre

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promise, à ce paradis une fois aperçu!... Et, après cinq semaines, il se retrouvait accoudé à ce même parapet de la même jetée, regardant un même paquebot sortir du même port, de ce même mouvement uniforme et monotone... C’était le soir, le soir d’un jour splendide de février, qui commençait d’assombrir tout le lumineux paysage, et dans cette fin d’aprèsmidi la rumeur des lames brisées contre la pierre du môle se faisait plus retentissante et plus morne, tandis que sur l’eau violette, d’un violet intense, presque noir, le bateau s’en allait, comme l’autre, éparpillant sa fumée dans le même taciturne espace. Mais à l’horizon l’or et la pourpre du soleil couchant déployaient la magnificence d’une féerie, — et quoique le regard dont le jeune homme accompagnait le paquebot révélât une émotion bien profonde, il y avait aussi dans le fond de ses prunelles comme un reflet de cette lointaine lumière de l’horizon, un mirage d’espérance dans une infinie mélancolie, — un peu de douceur dans ce frisson de la nuit où il allait être plongé avec la nature entière quand le jour serait tout à fait tombé et cette silhouette du bateau en marche tout à fait disparue...

Francis le regardait s’en aller, ce bateau, s’en aller toujours, comme il avait regardé l’autre, et il écoutait se plaindre les lames dont le sanglot s’accordait si bien au sanglot qui s’exhalait de ses pensées à lui devant ce nouveau départ, plus tragique encore que le premier. Car à bord de ce svelte vapeur qui détachait ainsi son fin gréement par le soir de ce glorieux jour de l’hiver achevé, il y avait sa fille, sa jolie et chère Adèle qu’il avait vue se tenir longtemps sur le pont, vêtue de noir, entre trois femmes, dont deux étaient les fidèles ser-^ vantes de Mme Raffraye. Mais la troisième n’était pas Mme Raffraye, et il avait vu aussi, avant le départ, les hommes qui chargeaient le bateau hisser sur ce pont et descendre dans la cale un colis de forme sinistre que ne remarquait pas la petite fille retenue à cette minute dans une autre partie du bâtiment... C’était le cercueil de cette pauvre femme dont il avait été l’amant si malheureux, si coupable, par laquelle il

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avait tant souffert et qu’il avait fait tant souffrir, de cette femme qu’il avait condamnée avec une cruauté si implacable pendant des années et retrouvée juste à temps pour l’entendre crier, du bord de la tombe, vers un peu de justice... Hélas! que pouvait-il parvenir de cette justice, maintenant à la morte, pour toujours immobile, silencieuse et sourde entre les planches de ce cercueil? Les lames enveloppaient le bateau qui l’emportait, de la même plainte douce et profonde que Francis écoutait gémir sous ses pieds. Mais cette plainte n’arrivait pas à la voyageuse qui retournait dormir son sommeil éternel dans le cimetière du pays natal, — pas plus que ne lui arriverait la voix de sa fille quand sa fille l’appellerait, — que le soupir de celui qui avait été son bourreau et qui, le front dans sa main, le cœur plein de remords, lui demandait à travers l’espace ce pardon qu’il lui avait tant refusé quand il la croyait perfide. Ah! pourquoi lavait-il retrouvée si tard? Il avait, lui, à cette suprême rencontre, perdu son bonheur, et elle, qu’avait-il pu lui donner sinon un empoisonnement de ses derniers jours en lui renouvelant dans leur terrible scène tout le martyre d’autrefois? Certes, elle était morte vengée, puisqu’elle avait pu savoir que le mariage de son ancien amant était rompu d’une rupture irréparable. Mais était-ce de quoi effacer ces neuf ans passés à se dévorer le cœur dans la solitude de sa retraite? Ëtait-ce de quoi compenser tant de douleurs, ces douleurs qui avaient peu à peu consumé sa vie au point de faire d’elle ce frémissant fantôme que Francis avait tenu entre ses bras, dont il croyait sentir encore le contact, en ce moment même où il lui disait de par delà les flots, toujours et toujours plus nombreux, cet impuissant adieu d’un inutile repentir?

Le bateau s’était éloigné encore ; mais, au lieu de tourner comme avait fait l’autre, une fois arrivé en pleine mer, pour se diriger du côté de Trapani et de l’Afrique, il allait tout droit vers l’Italie et vers Naples, de plus en plus enveloppé par la pourpre du soleil couchant qui emplissait maintenant

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la moitié de l’immense horizon. Le contraste entre cette splendeur immortelle et la funèbre image de ce cercueil de femme emporté ainsi sur les lames sombres ne noyait pas le cœur du jeune homme de la tristesse qu’il avait éprouvée cinq semaines auparavant... Non pas qu’il eût cessé de sentir la double et saignante blessure de ses fiançailles brisées et de son remords, mais une évolution s’était faite en lui qui lui permettait de se redresser en ce moment et de regarder en face cet horizon comme il regardait sa destinée. Cinq semaines plus tôt, quand il se tenait debout à cette même place, devant le paquebot qui lui enlevait Henriette, les plus violentes révoltes de l’amour mutilé grondaient en lui. Il méditait d’agir, de poursuivre sa fiancée, de lui écrire. Il espérait, malgré l’évidence. Aujourd’hui il avait compris, il avait accepté, comme une expiation de sa terrible injustice, cet abandon de l’être si vrai, si tendre, si jeune dont la lettre dernière était devenue son unique lecture depuis cette heure de séparation, — et il avait senti peu à peu une contagion de sacrifice émaner pour lui de ces pages sur lesquelles les purs yeux bleus de la jeune fille avaient tant pleuré... Il se souvenait. Après avoir vu la Regina Marglierita disparaître derrière la pointe rouge du mont Pellegrino, il était rentré au Continental, où il avait donné l’ordre que tout fût prêt pour son départ à lui-même, décidé qu’il était à ne pas rester une journée de plus dans ce cadre de sa joie détruite. Il avait fait porter ses bagages dans un autre hôtel. Puis il avait voulu, avant de quitter Palerme, revoir du moins sa fille une dernière fois. Il était allé à la recherche de cette villa Gyané dont on lui avait donné le nom à la poste. Il avait eu tôt fait de la découvrir, cachée parmi les arbres, dans le fond du Jardin anglais, et il avait guetté dans une des allées de ce jardin, une heure, deux heures, trois heures, jusqu’à ce qu’il eût aperçu l’enfant. Elle sortait de la maison, tenant du bras droit sa grande poupée et donnant la main gauche à sa bonne. Il s’était dissimulé dans une petite allée transversale, d’où il avait pu, à travers un rideau de minces et murmurants bam-

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bous, suivre le commencement de leur promenade. A la démarche absorbée de l’enfant qui n’avait pas sa vivacité de mouvements habituelle, au souci empreint sur le visage de la vieille Annette, il s’était dit : « La mère est-elle plus mal?... » A cette question il avait senti son cœur se serrer et cette même angoisse éprouvée durant la fatale soirée de l’arbre de Noël s’emparer de lui. L’idée que sa charmante et fragile Adèle allait peut-être perdre ici, à tant de lieues de son pays, la seule protection dont fût entourée son enfance, lui avait fait trop de mal, et il lui avait été impossible de partir le soir comme il l’avait résolu. Il était rentré dans son nouvel hôtel, et il avait relu la lettre de rupture de sa fiancée. Il lui avait semblé entendre la voix de celle dont il avait perdu l’estime, revoir de nouveau ses yeux, et il avait pris la résolution de rester, pour être là en cas de malheur, comme elle lui eût certainement ordonné de le faire.

Et il était resté, et les journées avaient succédé aux journées, plus étranges encore que celles de Gatane. Il n’était plus soutenu, comme alors, par l’attente d’un rappel auprès de cette fiancée perdue. Les lettres qu’il continuait de recevoir de Mme Scilly achevaient de l’éclairer sur la profondeur de la résolution d’Henriette. Il comprenait qu’il se trouvait en présence d’un véritable vœu, c’est-à-dire de ce qu’il y a de plus invincible, de plus inébranlable dans une âme religieuse, et s’il ne se résignait pas à cette certitude d’une absolue séparation, il commençait d’interpréter cette épreuve dans le sens de cette lettre singulière dont il savait par cœur les moindres phrases. Lui aussi, quoiqu’il ne se haussât point jusqu’à la clarté purifiante du dogme catholique, il commençait de mêler un sentiment d’une mystérieuse indication providentielle à ce frisson de fatalité qui l’avait saisi dès la minute où il avait aperçu le nom de Pauline Raffraye sur la liste des étrangers dans le vestibule de l’hôtel, au retour de cette promenade traversée d’un trop funeste pressentiment. L’idée si fortement exprimée dans la lettre d’Henriette qu’il se devait d’abord et par-dessus tout à la pauvre petite fille, envahissait peu à peu

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sa conscience. L’étroite allée du Jardin anglais, parmi les bambous, les mimosas et les rosiers, d’où il pouvait surveiller la porte de la villa Gyané sans être vu, était devenue maintenant le terme de toutes ses promenades. Il y allait dès le matin et il attendait, le cœur battant, que cette porte, — une grille de fer, revêtue à l’intérieur de volets mobiles en bois peint, — tournât sur ses gonds et que son Adèle parût. C’était chaque fois une nouvelle émotion à se demander : « Sa mère sera-t-elle avec elle?... » Il en avait peur. Car de revoir Pauline maintenant lui serait si dur!... Il le désirait. Car ce serait le signe qu’il y avait un moment de répit dans la terrible maladie, et puis son imagination, exaltée dans la solitude, constamment nourrie de la lettre d’Henriette, enveloppée par une atmosphère obsédante de remords et de mysticité, allait jusqu’à concevoir les songes les plus follement, les plus surhumainement romanesques. Oui, malgré les paroles échangées dans leur dernière entrevue, malgré tant d’inexprimables rancunes et d’inguérissables blessures, il concevait la possibilité que son ancienne maîtresse lui pardonnât, qu’elle consentît à l’épouser avant de mourir, pour lui laisser légalement leur fille, et il pourrait aller auprès d’Henriette avec l’enfant, purifié par cette acceptation de l’épreuve, libre enfin de s’abandonner aux tendresses qu’il sentait toujours vivantes en lui. Rêves dedémence, alors qu’il ne lui était même pas permis de se montrer sur le passage de son enfant, de peur que Pauline ne sût cette rencontre et ne lui interdît jusqu’à cette pauvre caresse du regard, cette joie dernière, cette pâture chétive et passionnée de sa paternité...

Le bateau s’éloignait toujours. . . La plaintive mer s’assombrissait davantage, et Francis revivait en pensée les deux toutes dernières semaines. Il se revoyait rencontrant un jour devant la porte de la villa Cyané le professeur Teresi, appelé en consultation par son collègue, le médecin ordinaire de Pauline. Quel effort il lui avait fallu pour aborder cet homme qui s’était trouvé mêlé d’une manière si étroite aux dernières scènes du drame de ses fiançailles rompues! Il avait triomphé

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pourtant de cette répugnance, et c’avait été pour apprendre que le dénouement fatal approchait et que Mme Raffraye n’avait plus que quelques jours, quelques heures peut-être à vivre. Allait-elle mourir ainsi sans lui avoir pardonné? Que deviendraient ses rapports avec son enfant, avec cette fille que Pauline savait du moins être à lui? S’il pouvait lui parler une fois encore, la supplier, lui jurer qu’il donnerait toute sa vie à l’orpheline?... Mais comment être admis auprès d’une mourante quand il n’était même pas reçu à faire les visites de la plus banale politesse dans cette villa autour de laquelle il tournait maintenant, au risque d’être aperçu, des heures entières?. .. Il avait hasardé alors la seule tentative qui lui fût permise. A un moment, ayant vu sortir la vieille Annette, celle des deux femmes de chambre qui accompagnait Adèle lorsque la petite fille l’avait surpris au chevet du lit de Mme Raffraye, il l’avait abordée pour lui demander des nouvelles de la malade . La brave créature lui avait répondu avec des larmes, si bouleversée par l’agonie de sa maîtresse qu elle ne lui avait même pas, de son côté, fait de questions sur Mme et Mlle Scilly. . . Quelle angoisse il avait éprouvée ensuite à se dire : « Pauline saura que j’ai causé avec cette domestique, et elle lui défendra de se laisser aborder désormais!... » Mais non. Il avait rencontré Annette de nouveau avec Adèle, il leur avait parlé à toutes deux cette fois, et l’enfant l’avait reconnu, et la vieille femme de chambre avait répondu à ses demandes. De quelle émotion il avait été remué en touchant, par un geste de complaisance qui était pour lui un geste d’amour, les cheveux bouclés et soyeux de l’enfant! Il avait voulu reconnaître une promesse de pardon dans le fait que la défense qu’il appréhendait n’eût pas eu lieu. Et c’était vrai qu’un changement s’était accompli à son égard dans le cœur de cette femme à la veille d’aller elle-même demander le pardon d’un autre Juge. Il en eut presque tout de suite une preuve, qui devait fixer dorénavant la direction de sa vie et lui donner ce renouveau d’une espérance qui faisait qu’accoudé sur le parapet du môle et regardant le bateau disparaître, iJ n’avait pas le cœur tout à fait brisé.

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Il n’était plus, ce bateau, qu’un point dans l'espace. Mais en esprit Francis y était présent. Il voyait sa fille étendue sur la couchette de la grande cabine qu’il avait eu le droit de choisir pour elle. Pour la première fois, il lui avait rendu un de ces humbles services qu’il n’eût même pas osé concevoir comme possibles par ce matin d’il y a cinq semaines où il avait tant senti sa solitude... Et cela s’était fait bien simplement, bien tristement aussi! Quelques jours après avoir causé avec la vieille Annette et la petite fille, il avait su l’arrivée à Palerme de cette tante d’Adèle qui habitait Besançon. Il s’était demandé avec une angoisse où se résumaient toutes les autres : « Qui est-elle? » Il l’avait vue passer dans le Jardin anglais avec l’enfant, et il n’avait pu, tant son trouble était profond, juger de son caractère par sa physionomie. Mme de Raynal — tel était le nom de cette sœur aînée de Mme Raffraye — n’avait ni la sveltesse délicate, ni la beauté fine de la maîtresse torturée par Francis, mais un de ces visages unis, paisibles, presque vulgaires, qui dénoncent les lentes et longues habitudes d une existence sans tempêtes. Derrière leurs rides honnêtes les pires étroitesses d’esprit peuvent se cacher, comme les plus rares magnificences du cœur, comme aussi une bonhomie innocente et simple. Heureusement pour l’avenir de la pauvre petite Adèle et heureusement aussi pour le jeune homme, ce dernier cas était celui de cette femme auprès de laquelle il avait osé essayer une suprême tentative aussitôt qu’il avait su la catastrophe, — la mort de Pauline arrivée enfin, après cette agonie affreuse de quinze interminables jours. Il était allé, durant cette dernière période, ne voyant plus sortir la petite fille, sonner plusieurs fois à la porte de la villa Cyané pour demander des nouvelles. Ces visites, qu’autorisait aux yeux des domestiques le service autrefois rendu à la malade dans son évanouissement, rendait légitime la démarche qu’il fit au lendemain du tragique événement. Il eût tant voulu à cette seconde, et maintenant que Pauline était morte, se précipiter vers sa maison, s’agenouiller au pied du lit où elle reposait, lui demander le pardon auquel tant de souffrances ainsi accep-

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tées lui donnaient droit et emmener son enfant, la voler, la reprendre plutôt, — au lieu qu’il avait dû se contenter d’écrire à la sœur de la morte un billet de banale politesse, où il se mettait, en qualité de compatriote, à sa disposition pour l’assister dans les préparatifs compliqués où elle allait se trouver engagée dans ce coin perdu d’Italie. Que devint-il lorsque la réponse lui arriva qui commençait par ces mots : « Je savais, Monsieur , par ma chère morte , que vous étiez le frère de cette pauvre Julie Archambault que fai trop peu connue... » Quelles larmes il avait versées en lisant cette phrase si simple, mais qui lui apportait le pardon de celle qui n’était plus! Car le billet, comme il était naturel, se terminait par une prière de venir à la villa Gyané. Il allait pouvoir se rapprocher de sa fille ici d’abord, et plus tard encore, — et Pauline mourante l’avait permis. . .

C’était cette espérance de ne jamais perdre de vue tout à fait l’orpheline qui le soutenait par ce soir d’une nouvelle séparation. Dans le désarroi de ce départ et de ce deuil confondus, il avait pu être assez utile à la sœur de Pauline pour acquérir un droit à sa reconnaissance. D’elle-même Mme de Raynal avait manifesté le désir qu’il s’arrêtât quelque jour à Besançon afin que leurs relations n’en restassent pas là, d’elle-même elle lui avait demandé de surveiller l’expédition des bagages que, dans sa fuite précipitée, elle laissait derrière elle. Il lui avait été permis au dernier moment de mettre sur f la joue pâlie de sa fille un baiser dont l’émotion ne l’avait pas trahi, et il apercevait au problème douloureux dont il était le criminel martyr cette solution suprême : l’unique objet de sa vie maintenant allait être de se rapprocher de plus en plus de * la famille à qui se trouvait confiée Adèle. Il saurait s’en faire accepter lentement, discrètement, comme il convenait pour qu’aucun soupçon ne retombât jamais sur la mémoire de la morte. Il arriverait à déplacer son centre d’existence, puisqu’il était libre. Il s’installerait dans le voisinage de sa fille sous le couvert de quelque achat de campagne. Elle gran-

dirait, et il serait, lui, dans l’ombre, toujours prêt à la protéger d’une de ces protections cachées qui ne demandent rien que la joie d’être utiles... Ce ne serait pas le bonheur d’une famille avouée, — ce bonheur qu’il avait rêvé près d’Henriette. Ce ne serait pas le noble orgueil de la paternité, ni ses délices permises. C’était encore plus qu’il n’avait mérité.. . v v Et voici qu’en regardant le navire qui s’enfoncait plus loin, il lui sembla qu’à la ligne extrême de l’horizon coloré des derniers feux du soleil couchant, un rivage de lumière apparaissait, — comme une falaise d’or et de pourpre vers laquelle marchait ce bateau, et c’était le symbole du nouveau rivage, de cette autre Terre promise vers laquelle il allait marcher lui-même. N L’héroïque sacrifice de la pure Henriette n’avait pas été perdu. L’homme de désir et d'émotion égoïste, celui qui ne vivait que pour sentir, fût-ce au prix de la misère des autres, achevait de mourir en lui, et, pressant sur ses lèvres la lettre reçue à Catane, qui lui avait été un talisman de rédemption, il murmura un merci du fond du cœur, avec piété, à cette créature de noblesse qui lui avait montré la voie. Il y avait dans ce baiser une espérance qu’elle consentirait peut-être un jour à l’aider de sa présence. Il y avait la f certitude que si elle restait séparée de lui par son vœu, elle lui rendrait du moins l’estime dont il se sentait digne, ^aujourd’hui qu’il était devenu l’homme de responsabilité et de conscience, qui ne vivrait plus que pour réparer les douleurs qu’il

avait causées.

Beaulieu, septembre 1891. — Rome, avril 1892.

Romans. — IV.

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