Barbouille, ou, peut-être, fait bouillir complètement
204 Gringore.
Fondre les verrez comme glace.
C'est trop joué de passe passe.
Le Deuxiesme Sot.
Qu'on rompe, qu'on brise, qu'on casse, Qu'on frappe à tort et à travers ; A bref, plus n'est requis qu'on face Le piteux ; par Dieu, je me lasse D'ouyr tant de propos divers.
Le Troisiesme Sot.
Sotz estranges si sont couvers Et doublez durant la froidure Pour cuyder estre recouvers ; Mais ilz ont esté descouvers Et ont eu sentence bien dure.
Le Premier.
Nostre Prince est saige.
Le Deuxiesme.
Il endure.
Le Troisiesme.
Aussy il paye quant payer fault.
Le Premier.
A Boullongne la Grasse , injure *
l. Année 1506. Voyez, pour ce siège de Bologne, les chap. IV, V et VI de la sixième partie des Chroniques de Jean d'Authon , surtout le chapitre V : « Comment messire Charles d'Amboise, lieutenant du roi delà les monts, fit marcher son armée droit à Bologne pour secourir le pape» (t. 3, p. 176 et suiv. des Chroniq. de J. d'Authon. Sylvestre, 1855). Il est aussi parlé de ce siège de Bologne dans le discours prononcé en 1 507, par Guill. Briçonnet, évêque de Lodève, devant le pape Jules II, au nom et pour les intérêts de Louis XII.
Sottie. 205
Firent au Prince, mais , j'en jure, Pugnis furent de leur deffault.
Le Deuxiesme.
Tousjours ung trahistre à son sens fault; Ce sont les communs vireletz '.
Le Troisiesme.
Aussi on fist sur Peschaffault , Incontinent, fust froit ou chault, Pour tel cas , des rouges colletz 2.
Le Premier.
Tant il y a des fins varletz !
Le Deuxiesme.
Tout chascun à son prouffit tend.
Le Troisiesme.
Espaignolz tendent leurs filletz.
Le Premier.
Mais que font Angloys à Callais !
Le Deuxiesme.
Le plus saige rien n'y entend.
Le Troisiesme.
Le Prince des Sotz ne prétend Que donner paix à ses suppotz.
1. Comme on dit en commun, en brief langaige, dira Gringore dans d'autres passages, pour désigner une phrase proverbiale.
2. Ou bien des cardinaux à tête rouge, comme disoient un siècle auparavant les mauvaises gens de la commune Rémoise , qui profitoient des guerres des Armagnacs et des Bourguignons pour faire noises, brigues et hutin, et menacer de la décapitation les grands bourgeois de la cité.
206 Gringore.
Le Premier.
Pource que l'Eglise entreprent Sur temporalité , et prent , Nous ne povons avoir repos.
Le Deuxiesme.
Brief , il n'y a point de propos.
Le Troisiesme.
Plusieurs au Prince sont ingratz.
Le Premier.
En fin perdront honneur et lotz.
Le Deuxiesme.
Et doit point le Prince des Sotz Assister cy en ces Jours Gras ?
Le Troisiesme.
N'ayez peur, il n'y fauldra pas ; Mais appeller fault le grant cours , Tous les seigneurs et les prelatz , Pour délibérer de son cas , Car il veult tenir ses Grans Jours.
Le Premier.
On luy a joué de fins tours.
Le Deuxiesme.
Il en a bien la congnoissance ; Mais il est sy humain tousjours , Quant on a devers luy recours , Jamais il ne use de vengeance.
Le Troisiesme.
Suppostz du Prince , en ordonnance !
Pas n'est saison de sommeiller.
Sottie. 207
Le Seigneur du PontAlletz1.
Il ne me fault point resveiller :
Je fais le guet de toutes pars Sur Espaignolz et sur Lombars Qui ont mys leurs timbres folletz 2.
Le Premier.
' En bas , Seigneur du Pont Alletz K Le Seigneur du Pont Alletz.
Garde me donne des Allemans ; Je voy ce que font les Flamens Et les Anglois dedans Calletz.
Le Deuxiesme.
En bas. Seigneur du Pont Alletz.
Le Seigneur du Pont Alletz.
Se on fait au Prince quelque tort , Je Iuy en feray le rapport ; L'ung suis de ses vrays sotteletz.
1 . Voir, sur ce célèbre joueur et compositeur de farces et de moralités, une note de M. Ed. Fournier, dans le t. } des Variétés Historiques et Littéraires (Biblioth. elzev.), p. 141, et une note de la pièce des bons Facteurs de Pierre Grosnet (Anciennes poésies françoises , t. 7, p. ). Elles résument ce qui a été dit sur Pontalais. Dans la pièce {Lettres Nouvelles, etc.) à laquelle appartient l'une de ces notes, Pontalais est arrivé à la position de cardinal çn compagnie de Plat d'Argent et de La Lune.
2. Qui ont mis leurs têtes folles , qui ont arboré les signes de leurs folies.
3 . Il faut comprendre , je pense , que les Sotz se trouvoient d'abord dans la partie basse du théâtre; les personnages survenants se tenoient un instant sur le haut, et, après quelque colloque avec les Sotz déjà en scène, venoient les rejoindre.
208 Gringore.
Le Deuxiesme.
En bas , Seigneur du Pont Alletz , Abrège toy tost, et te hastes.
Le Seigneur du Pont Alletz.
Je y voys, je y voys
Le Premier.
Prince de Nates!
Le Prince de Nates p.
Qu'ella ? qu'ella ?
Le Deuxiesme.
Seigneur de Joye2!
Le Seigneur de Joye.
Me vecy auprès de la proye , Passant temps au soir et matin Tousjours avec le femynin.
Vous sçavez que c'est mon usage.
Le Troisiesme.
Cela vient de honneste courage.
i . Ce prince de Nates paroît vouloir symboliser les banquets, les dances, toute fête pendant laquelle l'on semoit sur les parquets des herbes, des fleurs, en paquets, tressées, etc. Peut-être fait-il tout humblement allusion aux tas de paille qui servoient de tapis aux escoliers de l'Université écoutant les leçons des professeurs. Peut-être encore y a-t-il quelque souvenir du mot latin nates. La première explication nous paroît d'autant plus vraisemblable que nous retrouvons dans le Moologue des Sotz joyeulx (Ane. poès. franc, Bibl. elzev., t. 3, p. n) ce prince de Nattes en compagnie du seigneur des Jonchées
Soingneux vous servir d'herbe verte.
i. Ce seigneur de Joye est devenu marquis dans le Monologue, et, dans les Lettres Nouvelles, évoque, en compagnie de Gayetté et de Platebourse.
Sottie. 209
Le Prince de Nates.
Mainte belle d'amy matée J'ay souvent en chambre natée, Sans luy demander : que fais tu }.
Le Premier.
Vêla bien congne le festu ' !
Le Seigneur de Joye.
Nopces, convis, festes , bancquetz, Beau babil et joyeulx caquetz Fais aux dames, je m'y employé.
Le Deuxiesme.
C'est tresbien fait, Seigneur de Joye.
Le Seigneur de Joye.
Fy de desplaisir, de tristesse , Je ne demande que lyesse ; Tousjours suis plaisant où que soye.
Le Troisiesme.
Venez à coup, Seigneur de Joye ; Prince de Nates, tost en place.
Le Prince de Nates.
Je m'y en voys en peu d'espace, Car j'entens que le Prince y vient.
Le Seigneur de Joye.
Joyeuseté faire convient ;
En ces Jours Gras, c'est l'ordinaire.
1. Locution proverbiale, fainéant qui se préoccupe de niaiseries, pourfendeur de brins de paille. Il y a là un double jeu de mots qui s'appuie sur le sens habituel du mot cogner dans les auteurs erotiques , et sur le nom même du prince de Nates.
Cringore. I. 14
2\o Gringore.
Le General d'Enfance '.
Quoy ! voulez vous voz esbatz faire Sans moy ! Je suis de l'aliance.
Le Premier.
Approchez, General d'Enfance, Appaisé serez d'ung hochet.
Le General.
Hon hon, men men, pa pa, tetet, Du lo lo, au cheval fondu.
Le Deuxiesme.
Par Dieu , vêla bien respondu En enfant.
Le Troisiesme.
Descendez tost tost , Vous aurez ung morceau de rost , Ou une belle pomme cuyte.
Le Prince , devant qu'il anuyte , Se rendra icy, General.
Le General.
Je m'y en voys. Çà mon cheval,
Mon moulinet , ma hallebarde ;
Il n'est pas saison que je tarde ;
Je y voys sans houzeaulx et sans bottes.
Le Seigneur du Plat2.
Honneur partout! Dieu gard' mes hostes!
i. Ce général, que nous retrouvons dans les Lettres Nouvelles , est destiné à symboliser cette sorte particulière de sottise qui tourne à la niaiserie, à la naïveté badaude et légèrement idiote.
2. Ce seigneur, devenu cardinal dans les Lettres Nouvelles, est, dans le Monologue, l'humble compagnon du seigneur de Rien, tristement chargé de préparer le banquet des Sotz.
Sottie. 211
En vecy belle compaignie.
Je croy, par la Vierge Marie, Que j'en ay plusieurs hébergez.
Le Premier.
Entre vous qui estes logez Au Plat d'Argent , faictes hommage A vostre hoste ; il a de usaige De loger tous les souffreteux.
Le Seigneur du Plat.
Pipeux, joueux et hazardeux, Et gens qui ne veullent rien faire , Tiennent avec moy ordinaire ; Et Dieu scet comme je les traicte, L'ung au lict , l'autre à la couchette. Il y en vient ung si grant tas Aucunesfois , n'en doubtez pas , Par Dieu , que ne les sçay où mettre.
Le Deuxiesme.
Descendez , car il vous fault estre Au conseil du Prince
Il a une apparence plus joyeuse dans la sottie de Gringore, et cela est de bon augure pour la position des Sotz. Ce Seigneur symbolise en effet , selon toute apparence , ce genre particulier de sottise qui portoit les hôteliers à faire crédit aux Enfants sans Soucis ; il représente la Mangeaille, et peutêtre est-il , comme Pontalais , un personnage réel , un hôtelier non mythologique, le maître de la taverne où les Sotz se rassembloient volentiers, la victime en titre d'office de cette espèce d'escoliers. Cette enseigne du Plat d'Argent étoit du reste bien reçue à titre d'amère ironie, et Roger de Collerye, persécuté par Plate Bourse, n'a besoin pour indiquer son triste sort , que de dire :
Au Plat d'Argent je fais ma résidence.
Chacun sait ainsi qu'il y demeure en compagnie de Faulte d'Argent.
212 gringore.
Le Seigneur du Plat.
Fiat.
Puis qu'il veult tenir son estât , Je y assisteray voulentiers.
Le Seigneur de la Lune1.
Je y doy estre tout des premiers , Quelque chose qu'on en babille.
S'on fait quelque chose subtille Je congnois bien se elle répugne *
Le Troisiesme.
Mignons qui tenez de la Lune*, Faictes luy hardiment honneur; C'est vostre naturel seigneur, Pour luy devez tenir la main.
i . Avoir un quartier de lune en la tête , avoir de la lune , tenir de la lune , ces locutions populaires désignèrent toute bizarrerie, toute originalité, toute fantaisie, toute folie, et, hélas! toute poésie. La Mère Folle de Dijon, comme nous allons le redire tout à l'heure, appeloit sous l'abri de ses jupes les lunaticques, ecervelez , esventez , poètes de nature. Le seigneur de la Lune est donc le représentant de cette sottise qui pousse les esprits élevés en même temps que les imbéciles à sortir des habitudes de la vie vulgaire. Il faut reconnoître d'ailleurs que Gringore, avec les idées de la bourgeoisie du Moyen Age, et de la bourgeoisie de tout temps, du reste, pense surtout aux imbéciles, quand il songe à symboliser l'originalité.
2. On sait que le cours de la lune exerçoit une grande influence dans les idées du Moyen Age, non-seulement sur l'hygiène de l'homme, sur la naissance de l'enfant, mais même sur les entreprises à commencer ou à retarder.
3. A tous foux, archifoux, lunatiques, heteroclytes, esventez, poètes de nature, bizarres, durs et bien mois, almanachs vieux et nouveaux, passés, présents et à venir, salut (Recept. du P. de Condè parmi les mirelificques loppinans de l'Infanterie Dijonnoise). Ne sont-ce pas là tous les mignons qui tiennent de la Lune ?
Sottie. 213
Le Seigneur de la Lune.
Je suis hatif, je suis souldain, Inconstant, prompt, et variable, Liger d'esperit, fort variable; Plusieurs ne le treuvent pas bon.
Le Premier.
Quant la Lune est dessus Bourbon , S'il y a quelq'un en dangier.
C'est assez pour le vendengier ; Entendez vous pas bien le terme ' ?
Le Seigneur de la Lune.
L'ung enclos, l'autre je defferme; Se fais ennuyt2 appoinctement Je le rompray soudainement, Devant qu'il soit trois jours passez.
Le Deuxiesme.
Seigneur de la Lune, pensez Que nous congnoissons vostre cas.
i . Nous avouons que non. Y a-t-il là une allusion politique à la folie que, selon Gringore, auroit montrée Pierre de Bourbon, mari d'Anne de Beaujeu, fille de Louis XI, en poursuivant Louis d'Orléans, actuellement Louis XII ? Les passans, à certain temps de la nuit ou de l'année, se trouvoient-ils en danger dans le voisinage de l'hôtel de Bourbon ? La Lune et Bourbon avoient-ils un sens particulier dans l'argot des Enfans sans Soucis ? Ces vers se réfèrent-ils à quelque phrase proverbiale dans la bourgeoisie parisienne, qui leur donneroit le sens de être en colère, ainsi que semblent l'indiquer d'autres passages contemporains? Faut-il rapprocher ce passage du chap. 6, liv. 2, de Rabelais, dans lequel l'escholier Limosin cite, parmi les Lupanaires qu'il invise, le cul-de-sac de Bourbon? Le champ des conjectures, comme on voit, est assez large, et les commentaires seraient facilement longs, même sur ces Sotties; nous en avons voulu donner cette preuve.