‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 35 sur 59 · LA FILEUSE · texte numérisé non relu

LA FILEUSE

La Fileuse,

Aux Paysans qui reviennent de la foire se rattache, par l'analogie de l'idée, la Fileuse endormie, excellente peinture où Courbet a de nouveau montré comment, dans les scènes de la vie populaire, il entend le but et la dignité de l'art. Donnez à un autre ce sujet si simple, la Fileuse endormie, et je serai bien trompé si, obéissant aux préoccupations de la vieille école et au goût détestable de l'époque, il ne vous fabrique une petite personne à figure de nymphe, taille svelte, jambe fine, doigts de fée, comme répètent à satiété les gens de lettres, lorsqu'ils parlent des travaux de l'ouvrière; bref une vraie poupée, paysanne de Florian et de l'Opéra. Il n'oubliera pas non plus de soulever un peu la jupe, d'écarter la cuisse, de découvrir la gorge, enfin de donner à l'abandon de la dormeuse toute la grâce possible. Une fileuse qui dort ne peut pas otre dans la tenue sévère de la ménagère qui tient le baiai. Ne faut-il pas d'ailleurs que l'artiste vous émoustilie, qu'il éveille en vous un certain idéal î Sans cela vous ne vous soucieriez point de sa fileuse : qu'y a-t-il de commun entre la quenouille et l'art? Le critique dont j'ai cité plus haut l'opinion à propos du Retour de la foire dit de la Fileuse i « Figure simple, solide, noire et lourde.» Il estclair que, regardant à travers le binocle à la mode, il a pris pour un défaut un effet voulu de l'artiste, et

n'y arien compris. Mais laissons ces gens à leurs imaginations aussi absurdes, aussi laides qu'elles sont indécentes.

Courbet, qui n'a pas vu les dieux, qui ne confiait que les hommes, excelle à rendre la beauté physiologique, au sang riche, à la vie puissante et calma; beauté qui, représentée, et fixée par l'art, produit, sur les sens un effet analogue à celui de la beauté idéale des statues grecques. C'est que la vérité est aussi un idéal, qui par lui-même nous affranchit des titillations de la chair et des orages delà concupiscence, et qu'une imagination dépravée peut seule rendue dangereux. Quelle magnifique créature que cette fileuse, et comme elle dort! Le fil est tombé de sa main; on croit entendre sa respiration lente à la place du bourdonnement du rouet Tous les jours elle se, lève de grand matin; elle se couche la dernière ; ses fonctions sont multipliées, son action incessante, pénible : c'est aux instants perdus qu'elle prend sa quenouille, travail minuscule dont la ténuité et le petit bruit ne sauraient tenir éveillée tarabuste campagnarde. Comprenez-vous maintenait pourquoi Courbet a fait de sa fileuse une franche paysanne? Sans cela elle serait k contre-s^ns; je (Us plus, elle tomberait dans l'iadéoencç. Il y a be^u temps que les châtelaines ne filent plus; Les bourgeoises n'ont jamais filé ; les ouvrières des grandes villes n'ont pas même appris; on a bâti des filatures qui tes çn dispensent;:

L'EHTïïRREHENT A 0B"NÀNS 207

aussi bien elles n'y gagneraient pas leur vie. Toutes d'ailleurs sont artistes; elles ne supporteraient l'ennuyeuse quenouiHe que si la coquetterie y trouvait son compte, derrière une vitrine, en vue du boulevard. Là vous les veniez, {(Tnne main preste et iêgère, tirer leur îin. Sortez-la de son village, de son foyer champêtre : l'idée de la ffleuse succombant au sommeil ne sera plus qu'une image de la paresse domestique; par conséquent, comme je le disais tout à l'heure et comme le veut la logique de notre feux goût, une provocation à la luxure. La fileuse de Courbet est brune, bien assise, bien colletée; elle a la taille puissante, les bras rebustes, les doigts nourris, la figure candide; au sein du sommeil, ses habitudes de modestie ne la trahiront pas. La vérité pouvait seule ici, écartant toute pensée impure, suggérer à la fois une idée et un idéal, bors desquels l'art, réduit l'arbitraire, à ïînsigmfjance, disparaît.

USaterremeut à Ormtm.

C'est surtout dans Y Enterrement que la pensée de Courbet sfest révélée avec le plus d'audace : je n'excepte pas même le Retour de h conférence, dont je parlerai phis bas. On a rendu généralement justice à cette came, quant au talent de l'artiste, à l'énergie de son pinceau; et il faut que ce talent soit bien réel pour que la critique se soit laissée aller à de tels aveux: car,

pour le sujet lui-même et pour la manière dont il est traité, on n'y a rien compris du tout. L'auteur des Artistes français étudiés d'après nature* M. Th. Sylvestre, a fait de l'Enterrement une description qui est une caricature. Et, je l'avouerai, le contraste entre les figures et le motif pieux qui les réunit est d'une telle violence, que je ne pense pas, quoi que nous puissions dire, nous autres hérauts et vulgarisateurs de Tidée nouvelle, que de longtemps le public puisse comprendre et supporter une pareille leçon, ni l'artiste compter, pour de tels essais, sur le suffrage des masses.

De tous les actes de la vie, le plus grave, celui qui prête le moins à l'ironie est celui qui la termine, c'est la mort. Si quelque chose doit rester sacré, aussi bien pour le croyant que pour l'incrédule, ce sont les derniers instants, le testament, les adieux solennels, les funérailles, la tombe. Tous les peuples ont senti la majesté de ces scènes; tous les ont entourées de religion. Le même sentiment a de tout temps inspiré les artistes qui, dans ce cas, peut-être le seul, ont su tout à la fois obéir à l'idéal de leur époque et rester dans la vérité éternelle de leur mission. Il semble qu'en effet aucune aberration de l'art ne soit possible dans cette solennité déchirante, où une famille, entourée des amis et des proches, assistée du clergé, va mettre le sceau à la grande séparation, en rendant à la terre le cadavre

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