‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 54 sur 59 · RAPPORT* DE, L ART · texte numérisé non relu

RAPPORT* DE, L ART

pas le moindre signe qm. rappetite te sérieux, la dignité de la chose ; on entre là comme à l'estaminet* et ftra se met à écouter comme on se met à boire aa cabaret

Tonte la justice était entourée de formalités qui étaient aussi de la poésie r cela est réduit à l'exprèssic» la plus simpte.

Beaucoup de ces usages antiques ne pewvent se* rétablir ; jadis sérieux et dignes ils nous paraîflwnent puérils et ridicules. Bhisnous ne* pouvons rester sans compensations* I/iarrt, predtait et excitateur de la eonseience, naît avec l'homme et la société. Dès le pre*mier jour il se révèle, dm à titre (te fantaisie, mais comme faculté sérieuse, manifestation essentielle de l'être, condition de sa vie; Rentre dans lia réaMIfé/ dans l'intimité de l'existence ; Part enveloppe comme d'un manteau de gloire lTtemanité : c- fest sa dtestinée ; c'est son but. Tente notre vie, nos paroles,, nos actions, même les plus vulgaires, nos habitations, tout ce que nous faisons, tout ce que nous sommes,, appelle Fart et demande à être relevé partaL C'est foi qui nous saura de la grossièreté, <fe la banalité, de la vulgarité, de la trivialité, de l'indignité \ lui qui mus civilise, nous -- urbanise, nous' pofit, nous ennoblît.

On chantera un jour à la moisson, à la fenaison, à la vendange, aux semailfes, à Fécole, à l'atelier. Aujourd'hui nous ne chantons plus, si ce nfest des gaudrioles et de plates inepties j nous haïssons les^

tofs, nous défigurons notre prose, et aoos dansons la eaneaik

Neas ne pouvons vivre daas cette barbarie-, il faut rous en relever à tout prix/ tant en eqnservaût notre gravité seientifiqtte et notre ptgàt&visafce industriel.. Ce sont d'autres moyens à employer, d'autres formes à créer, d'autres agencements à imaginer. Il faut que la terre devienne, par la culture, comme un immense jardin, et le travail, par son organisation, un vaste concert.

Quel concours l'art nous apporte-t-il dans cette entreprise de rénovation? Aucun; nous n'avons pas de production artistique nationale , pas même de critère pour l'appréciation des œuvres produites, parce qu'il n'y a, au fond de la conscience publique, que doute, scepticisme, absence de principes, oubli du droit, esprit d'agiotage, de parasitisme, d'arbitraire; dédain de toute philosophie et religion; impudicité, vénalité, prostitution.

La bourgeoisie contemporaine, grossière et fastueuse, s'imagine qu'elle peut tout avec des écus; qu'il n'y a qu'à offrir des encouragements, distribuer des prix, des croix, des pensions; faire des lois sur la propriété littéraire, pour susciter des écrivains et des artistes. Elle est toujours comme M. Jourdain, demandant qu'on lui mette en style à la mode sa déclaration d'amour : « Belle marquise, vos beaux yeux...» Com-

Il est de la dignité d'un peuple civilisé d'avoir des musées d'antiques. Cela importe à l'histoire, au sentiment de notre progrès, à l'intelligence de l'art à ses ■diverses époques, et conséquemment à la nôtre, au sentiment de solidarité avec nos aïeux*.

J'approuve, en conséquence, les restaurations de cathédrales, de palais, quand les frais n'en saut pas trop élevés; tes acqiiâsîtiens de statues. Mettez ces objets dans vos musées, salles, cours et jardins ; ne les mettez, pas sur vos piaces publiques, où les momintents nationaux ont seulstéroit de figurer.

Que &it l'obélisque <te Loucpar sur la plaee-de la? CoBeofcte?... M fallait le meitre; au centime de la cour dtt Lottvre.

Dans l'antique Egypte* Ffenlarée d'un temple était, précédée au mmm de deux obélisques, placés (te chaque côté, m avant de la porte, comme deux sentinelles. Quelquefois, entre la perte et les ob^isquesr se trouvait une double rangée de personnages gigantesques. Or, qu'étaient ces obélisques chargés d'hier roglyphes? Des pierres portant une inscription servant à indiquer Tépoque de la construction, le nom du fondateur, l'occasion de la fondation et toutes ses circonstances : véritable notice du monument, sorte d'abrégé de son histoire, de sa destination, à peu près comme nos inscriptions tumulaires, ou comme la table placée au commencement d'un ou-

vtage, ea indiquant ta substance et en donnas* rasasse»

La ttestin&tiô» de L'afeâucp* n'éteâl <to»p«fr sente* imb* archi*ectu?ate eu «rtwtkptte ; elfe wnàk m lwtf maéawniqtie, un caractère posttiYîste. La terme étnd^ celte d*toe aîgwlltey parce que tes caractères* se UsangÉfr de haut en bas, et que l'élévation offrait ici plus. <jfatawtage à récriture que» la c&menstea horizontale. Les f>Béfisqtt«& étaient couplés comme le» deux battante ûè la porte, parée 90e la symétrie le vottlaiï ainsi

Or, voyez le singulier peuple que «eus sommés t Nous avens été chercher àl grandis frais, avec la pe*~' mission du pacha d'Egypte, Arabe ou Tare d'origine, qui se moque des antiquités, un des obélisques dtf temple de Louqsor ; nous l'avons dressé au mifieu de" Fa place de la Concorde, où il feit une aussi étrange' figure que ferait un prie-Dieu dans la salle de la Bourse; et nous avons eu grand soin de mettre sur te piédestal de ce singulier monument, d*Un côté une inscription quî indique l'année, le règne sous fequeF ftit amené Fobéfist[ue ; de loutre, la figure des machines qui servirent à son érection : en sorte que nous avons Tafar de l'avoir transporté à Paris uniquement pour neus donner le plaisirde voir comment un ingénieur, sorti de notre École polytechnique, parviendrait à le dresser ! Certes, je ne mets pas la civilisalion française au-dessous de celle des Égyptiens de

Sésostris ; mais j'ai peine à me figurer qu'ils eussent été capables d'une pareille ânerie... Quoi! sur cette place révolutionnaire, qui a changé déjà deux ou trois fois de nom, où tant de grandes scènes se sont passées, nous n'avons su élever que deux fontaines mythologiques, assez jolies du reste, et un obélisque égyptien!...

Nos arts sont du bric-à-brac. Nous faisons d'une église un panthéon aux grands hommes; nous inscrivons sur le frontispice de cette église une dédicace usurpatoire, menteuse ; car l'église de Soufflot a été dédiée à sainte Geneviève; c'est la deuxième cathédrale de Paris. Par contre, nous refaisons du temple de la Gloire, parallélogramme imité des Grecs, une prétendue église (la Madeleine), sans cloches, sans chapelles, sans horloge , sans forme chrétienne. L'ensemble de nos monuments dénote un peuple dont la conscience est vide et la nationalité morte. Nous n'avons rien dans la conscience, ni foi, ni loi, ni moralité, ni philosophie, ni sens économique, mais faste, arbitraire pur, contre-sens, déguisement, mensonge et volupté.

Traversez le pont de Solferino, et demandez-vous ce qu'il fait là. Une simple passerelle pour les piétons suffisait : elle leur eût épargné quelque cent mètres pendant que le jardin des Tuileries est ouvert. Mais le pont est bien bâti, d'une belle coupe et parait solide;

c'est donc un pont pour les voitures. Quel chemin leur épargne-t-il? Aucun. Aurait-il été uniquement construit pour recevoir le nom d'une bataille gagnée par Napoléon III î Ce qui porte à le supposer, ce sont les douze socles qu'on y avait ménagés, ■ six de chaque côté, pouvant recevoir chacun une Victoire et en porter le nom. Malheureusement les victoires qu'on a voulu illustrer ne sont qu'au nombre de six : Montebello, Palestro, Turbigo, Magenta, Melegnano, Solferino. Comment s'est-on tiré de la difficulté? En répétant deux fois chaque nom sur le monument. C'est risible f On aurait pu tout aussi bien les répéter dix fois : cela aurait fait un kaléidoscope.

Pourquoi un pont de Solferino et un pont de l'Aima; un boulevard de Magenta et un boulevard de Sébastopol? pourquoi une rue de Turbigo? On peut me répondre : Parce que nous avons déjà un pont d'Austerlitz et un pont d'Iéna; une rue de Castiglione et une rue de Rivoli. Mais pourquoi, sous Louis XIV, n'avionsnous pas une rue de Rocroi, une rue de Denain? Parce que le bon sens disait que, pour être logique, il eût fallu avoir aussi une rue de Bleinheim. On laissait aux annalistes le soin de raconter les victoires et les défaites. Pourquoi n'en avons-nous pas usé de même?Mon orgueil de patriote est satisfait de lire sur les plans de Paris les rues de Rivoli, de Castiglione, d'Austerlitz et autres. Mais, pour être justes envers l'empereur et en-

vers nous-œâmes, pou* rendre la leçon efficace,, il eût fallu avoir aussi tes nies de Trafeigar,.de Yittoria, de Leipzig, de Waterloo1.

Trawsgortoûs-aous à laptaâe Vendôaa, et tenons tes yeux vers, le couronnement de. l'édifier

La statue de Napoléon, avec le pet& chapeau et la nedingele grise, était belle, noasara majesté, et d'un; grand caractère, de ptais populaire. Cette statue était vraie;; ou n'en a pas voulu* Il est» certain que: Napoléon. Ier lui-même, simple, naturel, et grand parfit dans sa. vie qpotidieaae, sous ces rapports vraiment sculptural, avait Tajadur des costumes et des déguisements. Mauvais goût assurément.

Mais pousquai Na^oiéon n'a-t-il pas adopté, au Heu de la pourpre romaine, la chape de Charlemagne* le restaurateur de Tempire romain, l'intermédiaire entre César et Lui : Charlemagne, avec qui Napoléon> soutien de l'Église, vainqueur des coalitions étrangères», eut

1. L'histoire de Paris était écrite dans les anciens noms des rue» et des plaoes. Ces nonu», par eux-mêmes, étaient véridiques, sincères, impartiaux; ne trahissant ni orgueil ni chauvinisme; ne mentant pas. Si quelque accessoire venait s'y ajouter, il n'altérait en rien les témoignages antérieure : U ne faisait qu'y joindre le sien. L'arc de triomphe de Louis XIV prenait le nom de porte ï Saint-Denis. Le monument parlait assez par lui-même; personne ne songea à donner à- la rue SainUDeais le nom de rue- Louis XIV, ou de SteasJmurgrou de Flandre. Ce serait détruire l'histoire que de changer les noms des rues d'Enfer, de Vaugirard, Mouffet&rd, âftintJaoques, Laharpe, des Prouvairee, et tant d'autres jusqu'à présent respectés.

plus de rapport q.u'ayee César, conquérant çte la Gaule, mais ehef de parti, vainqueur du patmciat, dictateur perpétuel?— C'est que, dans te- monde féoh dal ou moyen âge* la France est,. somme royaume, l'antithèse de l'empire^ et qu'en ftn de compte Charte* inagne n'est pas gaulois ; il n'est pas de la rafle» de Ift civilisation gallo-romaine : il est germanique.

Pourquoi alors Napoléon* s'il tenait à affirme» coaArft le gemanisme la prépotence gallo-latine* ne. s'esfc-U pas simplement posé en continuaie&rdeHu^sGaftet,. Louis le Gros, Philippe-Auguste, saint Louis, Charles Y, Louis XJ> Louis XII, François V, HenrilV, Bàchelien. et Louis XIV? Pourquoi cette contrefaçon de l'empire roatain,, cette renonciation à la succession de Chartemagne, à la royauté française?

Combien- de mensonges, d'inconséquences, de-contoesens» déboursera; accumulés pour se donner un titre et un costume de- fantaisie, et faire de l'art faux, aoti^ national, impopulaire, absurde t....

. On vient de rendre à Napoléon le cosftume des empereurs romains. Je ne comprends absolument rien à cette restauration. J'ai regardé da mieux qjaei'aipu cette incroyable statiue; je l'ai regardée du jardin des Tuileries;, je l'ai regardée de la place meuve.; je l'ai regardée de droite et de gauche» par devant et par derrière, et le scandale n'a faU qpe s'accroître : contrer sens, ridicule, fausseté, laideur, tout s'y trouve.

Napoléon est représenté en empereur romain, diton ; pourquoi pas plutôt en empereur des Français? Que signifie cette allusion aux Césars? Est-ce parce que Napoléon III écrit l'histoire du premier d'entre eux? Est-ce un pronostic? un symbole? un mythe? une espérance?...

Ce prétendu empereur romain porte le globe surmonté de la croix. De mauvais plaisants ont dit qu'il ressemblait à un homme en déshabillé, tenant son bougeoir à la main et qui allait se coucher. Comment cet empereur prétendu romain peul-il être orné de cet insigne, qui fut celui de Charlemagne, l'empereur catholique, et de ses descendants? Quel est ce mélange d'empire chrétien, papal, et d'empire césarien, polythéiste ? Car c'est bien pour tout le reste un empereur romain qu'on a voulu faire, à l'instar de ceux dont il nous reste des effigies : cuirasse sur la poitrine, jupe, jambes nues. Ici la cuirasse bombée semble empruntée aux musées impériaux; la jupe, montée trop haut, jusqu'au creux de l'estomac, comme les robes affreuses du premire empire, donne à l'empereur la tournure d'un cuisinier. Vu de loin, on le prendrait pour un zouave, à la veste collante par en haut, flottante par en bas, qui se confond avec le large pantalon, au-dessous duquel paraissent les jambes; et la tête emmanchée sur un long cou, comme celle d'un vautour sur son cou pelé.

La nouvelle statue de Napoléon est un signe du temps. En France, depuis Louis XIV, l'architecture, la statuaire, la peinture, ont de plus en plus dépouillé tout caractère de nationalité. Qu'est-ce que la colonne de la place Vendôme? Une très-servile imitation de la colonne Trajane. Qu'est-ce que la Bourse? qu'est-ce que la Madeleine? qu'est-ce que Notre- Dame de Lorette? qu'est-ce que Sainte-Clotilde ? qu'est-ce que l'Arc de triomphe de l'Étoile , et celui du Carrousel ?

Ce qu'il y a de mieux dans les embellissements de Paris, ce sont, avec les halles centrales, dont je parlerai tout à l'heure, les squares, d'importation anglaise, et les bancs sur les boulevards, dont nous n'avons pas non plus l'initiative. En 1858, il n'y en avait point à Paris ; à la même époque, je les ai trouvés à Bruxelles partout.

Ici je prévois une objection.

Les Grecs, va-t-on me dire, nous ont laissé cinq ordres d'architecture. Les Romains ont inventé la voûte ; puis est venu le roman. Les races du nord , dont les pignons étaient fort élevés en vue des eaux de pluie et des neiges, ont inventé l'ogive et le gothique. A partir de la Renaissance, on a mis la voûte romaine sur l'entablement grec, et l'on a fait Saint-Pierre de Rome, les Invalides et le Panthéon. C'est bien beau, assurément, d'autant mieux que Ton paraissait être à

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bout d'art. Que voulez-vous qu'on invente «encore? Il n'y a pas trente-six manières de filer et de détacher «des colonnes, de leur donner une base, nu chapiteau; d'élever un dôme ou une cave., d'établir un pont, un aqueduc... Nous nous obstinons à demander du nouveau aux architectes :: ils ne peuvent nous donner msonnabtement que de l'ancien. Après nous Avoir fait du .grec-et du romain, ils nous ont fait 'du gothique et de la Renaissance. Maintenant que nous sommes blasés sur toutes ces imitations, ils nous donnent de l'oriental. A la ,place de la voûte ronde, ovale ou surbaissée 7 ils nous font des oignons, des bulbes de tulipes. Pkis nous leur demanderons du nouveau , plus , pour nous satisfaire, ils tomberont dans l'irrationnel et «dans l'absurde, dans le ridicule et dans le laid.

Sans doute ! mais que prouve tout ceci? Que son (but une fois rempli , Yutile une fois réalisé , l'art , . comme recherche d'expression, doit savoir s'arrêter; qu'autrement il dégénère en enfantillage; que, dans le régime actuel, les encouragements, fort mal entendus, encore plus inutiles» donnés k l'art, sont une mystification.

Rendons -nous compte des choses en les prenant de plus haut.

Quel est le but de ce grand développement de (littérature, auquel nous assistons en France depuis de dixseptième siècle?

C'est de nous apprendre ceci ; qu'un honnête homme

doit savoir pariera écrive «correctement dans sa langue, s'éâenoer avec darté et précision; et, suivamt sa profession, être «a état de rédiger, wec ordre, élégance, un procès-verbal, on rapport, une proclamation ; formuler et motiver son opinion , soutenir une conversation. S'il est professeur, il 'doit s'élever plus haut encore : raconter Hes modèles, les expliquer..

Ce point obtenu dans une mesure suffisante, l'hontnête homme laissera aux écrivains de profession la .ppose et les vers, tes romans et tes drames ; aux professeurs rérudition, l'archéologie, les annales. .M'oéoasion, son éloquence naturelle, soutenue dune raison saine 'et d'une conscience forte, saura se faire jour :: il laissera l'art oratoire aux avocats et aux artistes, qui ne l'égaieront jamais,

Souvent il arrive qne le goût commande d'eœpQojser pour tout idéal la vérité nue, l'idée ou réalité pore. Cette règle est surtout 4e «mise en littérature, oh le stylesimpl^cUûr, précis, correct, dépourvu «de %ares, doit, autant que possible, former la majeure partie du discours. Il en est de ce style comme de la plastique des Grecs, qui dédaignait les ornements, «t, dans les moindres choses, brillait toujours de la seule beauté de la forme. Ce style , qui se dissimule en quelque sorte lui-même pour ne laisser voir que son iâéa, est <le pins idéal des styles. C'est celui qui fait la supériorité de voltaire. C'est aussi le plus difficile à atteindre. Une

idée ainsi exprimée est comme un diamant taillé qui , aussi limpide, aussi transparent que l'air, est pourtant facilement aperçu dans ce même air; tandis que la flamme d'une bougie, portée au grand jour, est éteinte.

Il est vrai qu'un pareil style suppose une idée qui le soutienne ; sans cela on n'a que des mots. Aussi la plupart des écrivains font autrement. Soit impuissance, soit manque d'idées, soit mauvais goût,— car la simplicité du style exige plus d'art que les figures et images, — ils se livrent à toutes les fantaisies, à tous les exercices inimaginables.

Ce que je dis de la littérature, je le dis des arts plastiques , de la peinture, de la statuaire, de l'architecture.

Si la valeur décorative d'un monument est de révéler par l'extérieur sa destination, les deux chefs-d'œuvre arcbitectoniquesde Paris sont, sans contredit, la prison Mazas et les halles centrales.

Quand on regarde, du haut du chemin de fer de Vincennes, les longues galeries rayonnantes de la nouvelle Force, avec ses murs sans crépi, ses douze cents cabanons, ses jours de souffrance, ses barreaux serrés, ses promenoirs de dix mètres carrés, on sent comme un froid au cœur, une constriction à l'estomac : on devine que tout ici a été combiné avec science et patience, afin de rendre aux malheureux, détenus derrière ces grilles, la vie aussi insupportable qu'elle peut l'être

dans une société où les corrections corporelles ont fait place aux tortures morales. Et quand on songe que les ^prisonniers enfermés dans ce gigantesque tombeau sont des prévenus, c'est-à-dire des accusés présumés innocents jusqu'à jugement contradictoire , on se demande quel châtiment la loi réserve aux condamnés, aux criminels, et quelle idée morale préside au régime des prisons en France. Mazas est une conception architecturale digne de prendre place à côté des œuvres les plus philosophiques de l'école critique. La vue de ce monument ne peut que hâter, par l'horreur qu'il inspire, la réforme des lois et coutumes de nos gouvernements, en matière de prévention comme de répression. Qu'on me cite un monument à nos gloires d'un idéalisme aussi saisissant, d'un enseignement plus profond I

Les halles centrales ont causé grand scandale dans la gent académique, élèves et maîtres. Là, en effet, pas de colonnes, pas de pilastres, pas de corniches, pas d'attiques ; ni chapiteaux, ni modillons, ni cartouches, ni statues , ni bas- reliefs; de la pierre dans les fondations, du fer depuis le sol jusqu'à la couverture, une toiture de verre et de zinc : rien de tout cela n'a été prévu par l'Institut et l'École. Aussi les halles sontelles un monument de la barbarie ; un vol fait aux artistes pour lesquels les travaux de la ville et de l'État sont une propriété ; un détournement de commande au

.profit des modestes dessinateurs, modeleurs et fondeurs de l'usine de Matières.

Mais le public s'est rangé du côté des industriels contre les artistes, et il a eu raison. L'idéal d'un marché y où s'entassent des matières .promptement putrescibles, serait qu'il fût à ciel ouvert ; l'inclémence de notre climat ne le permettant pas, le mieux serait que la couverture fût en quelque sorte suspendue par une attache en haut, comme une lampe au plafond; le point d'appui manquant encore de ce côté, les colonnes destinées à soutenir le toit doivent tenir aussi peu de place que possible; beaucoup d'air, beaucoup d'eau, tel était le programme utilitaire, sanitaire. L'ingénieur des halles centrales l'a compris : rien de trop dans son monument; il n'a cherché que le simple, et il a trouvé le grandiose. Que les académiciens préfèrent un entassement de pierres, plus ou moins, symétrique, sans air, sans lumière, avec le typhus en permanence, comme dans l'espèce de bastille ou de prison qui subsiste encore en face de l'église Saint-Eustache, ou les autres marchés de Paris clôturés de murs : le public sait ' maintenant ce que peut et doit être un monument d'utilité publique,, et il ne sera plus dupe àes charlatans de la forme et de l'idéal, sans conscience et sans idée.

Le but de l'art est de nous apprendre à mêler l'agréable à l'utile dans toutes les choses de notre exis-

tence ; (F augmenter ainsi pour nous la commodité des objets, et par là- d'ajouter à notre propre dignité.

La première* chose qu'il nous importe de soigner est r habitation. La* grande affaire est que le peuple soit bien logé : chose d'autant plus conveHaMe qu'il* est souverain et? rot

Or, là demeure1 dtr citoyen ; die l'homme moyen* n'a pas encore été trouvée. Nous n'avons pas Ife minimum de logement, non plus que le minimum de salaire'. Les artistes demandent des travaux;, c'est-à-dire* des patois, des églises, des musées, dfes tfléâtres;, dfcs monumente; leur art n'a pas abouti à nous loger; au contraire, le luxe des bâtiments auquel ils nous poussent est devenu un auxiliaire de misère.

Il faut comparer une ville de Hbllande, dfe SuisBe, avec lès cités espagnoles ouj orientales : c!est* là qu'on devinera la destinée de Parti

L'art n'a rien fait des Grecs, des Raiiens, des Espagnols, demeurés iconolâtres. Voyez eonstantinople, Home et Napies» Pour que Fart accomplisse sa destinée, qu'il atteigne sa dernière limita et) remplisse son but, il1 faut que l'homme ait appris à estimer son âme et s» conscience plus: que son corps.

Voyez le ménage d'une femme des Pays-Bas, et comparez ce ménage avec celui d'un basèleu ou d'une eourtisone. Voyez aussi les villages protestante de Suisse (Vaud et Neuchâtel), et comparez-les avec

les villages catholiques français qui les touchent.

La liberté, la personnalité, la dignité de caractère, qui distinguent les Suisses, les Hollandais, c'est de I'art rentré. Or, cet art-là est fort négligé en France, il faut le dire.

Je laisse de côté la question du bon marché, sans lequel la vie n'est qu'une servitude. — Si la république n'est pas le droit, me disait un honnête homme, je me moque de la république. — Je dis de l'art et des villes : si l'art et l'édilité ne savent pas nous loger à bon marché, je me moque de l'architecture et de l'édilité. Or, nous sommes bien loin de là.

En vain nous engouffrons dans ces maisons monstres un mobilier plus ou moins somptueux et artistique : buffets, bahuts et tables sculptés, tableaux f statuettes, pianos, etc. La belle compensation î c'est la fiction que nous prenons pour la réalité.

Je donnerais le musée du Louvre, les Tuileries, Notre-Dame,— et la Colonne par-dessus le marché,— pour être logé chez moi, dans une petite maison faite a ma guise, que j'occuperais seul, au centre d'un petit enclos d'un dixième d'hectare, où j'aurais de l'eau, de l'ombre, de la pelouse et du silence. Si je m'avisais de placer là dedans une statue, ce ne serait ni un Jupiter ni un Apollon : je n'ai que faire de ces messieurs; ni des vues de Londres, de Rome, de Constantinople ou de Venise : Dieu me préserve d'y demeurer! J'y met- *

trais ce qui me manque : la montagne, le vignoble, la prairie, des chèvres, des vaches, des moutons, des moissonneurs, des bergerots.

Comment ne voyons-nous pas que ce débordement d'œuvres d'art, de monuments des arts, n'a d'autre but, par une affreuse ironie, que de nous entretenir dans notre indigence? Si notre éducation était faite, si nous exercions nos droits, si nous vivions de la vie libre, est-ce que nous aurions besoin d'écoles d'art et de prix de Rome? Est-ce que ce nouveau Paris ne nous ferait pas horreur? Nous nous serrons le ventre, et, faute de consommations plus réelles, nous nous repaissons de spectacles!

Une agglomération de mille petits propriétaires, logés chez eux, exploitant, cultivant, faisant valoir chacun leur patrimoine, leur industrie et leurs capitaux, s'administrant et se jugeant eux-mêmes, ce chefd'œuvre politique, dont tous les autres ne sont que des accessoires, voilà ce que nous n'avons jamais su réaliser.

Artistes, professeurs et prêtres, académiciens et philosophes, tous font également mal leur devoir; ils se sont faits instruments de misère et de dépression.

Il faut mesurer le degré d'abaissement des masses chez un peuple par l'exagération de ses œuvres d'art et l'importance donnée à ses artistes. C'a été le secret

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