ACTE m, SCÈNE II. 43i
HONORINE, d'un petit air piqué.
Vous n'y gagnerez pourtant ri^n, monsieur Am° broise.
AMBROISE
Quoi! refuserez - vous de m'instruire des desseins de madame sur cette pauvre Claudine?
HONORINE
Vous instruire! vous adresser à moi, dont vous vous êtes éloigné avec affectation , que vous n'avez pas jugée digne de votre confiance ? Vous êtes perdu dans mon esprit, mais perdu sans retour.
AMBROISE
Pouvais -je vous confier un secret qui n'était pas le mien, demander vos bons offices dans une entreprise que je condamnais, et dont j'aurais voulu détourner cette infortunée? Mademoiselle Honorine, ne vous jouez pas de mon inquiétude; rassurez -moi sur le sort de cette enfant. Je vous ai laissée avec madame ; qu'a-t-elle fait? qu'a-t-elle dit? qu'a-t-elle résolu? Répondez-moi , de grâce, répondez-moi.
Ce cher Ambroise ! Dissipez vos alarmes. Une femme enjouée , sensible et généreuse concevoir une méchanceté, et la consommer froidement! cela ne se peut pas. Claudine n'a rien à craindre.
AMBROISE
Je ne sais, mademoiselle Honorine ; mais je ne suis pas sans inquiétude. Madame écoutait mon récit avec bonté ; elle paraissait touchée , lorsqu'un sentiment contraire a paru l'agiter... Elle se lève , me fait retirer...
432 CLAUDINE
HONORINE
Et se promène à grands pas dans son appartement. Elle s'assied , se lève encore, s'arrête devant une glace , se regarde avec complaisance, et dit à demi voix : Oui, je le fixerais, si un tel homme se fixait jamais. Un soupir allait s'échapper ; elle voit que je l'observe, et se met à son piano. L'instrument est sourd , discord ; deux ou trois morceaux sont détestables. On essaie des pastels; la main est pesante. On efface, on recommence , on déchire , et les crayons volent en éclats. Enfin, on s'aperçoit qu'on fait l'enfant, on en convient de bonne foi; un sourire annonce le calme, et on me fait la grâce de m'adresser la parole. On conçoit d'abord mille projets extravagans, inexécutables. On réfléchit ensuite , et on s'arrête à celui-ci. Nous avons, dans les vallées du Piémont, une jolie habitation et quelques arpens. Claudine en aura la propriété; mais elle partira sans voir Belton, et sans espoir de le revoir jamais.
AMBROISE
Non , mademoiselle , non. Claudine est malheureuse, elle n'est pas méprisable , et personne n'a le droit de l'avilir. Qui osera mettre un prix à son honneur , et se flatter de le lui faire recevoir? Tant que je lui resterai , elle ne sera à la merci de personne. Qu'on me la rende , qu'on me la rende à l'instant. Je l'arrache de cet hôtel, je la conduis hors de la ville, je lui donne tout ce que je possède au monde , et je me repose sur l'active et bienfaisante providence du soin de la soutenir et de la consoler.