‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 384 sur 441 · LISE , DUPONT · texte numérisé non relu

LISE , DUPONT

DUPONT

Hé ! c'est la femme de chambre de madame Derval.

LISE

Mieux que cela , c'est madame Derval elle-même.

DUPONT

Elle arrive ?

Elle me suit. .

DUPONT

Seule?

LISE, d'un air mystérieux.

Seule. Elle vient attendre ici quelqu'un...

DUPONT

Vous me dites cela d'un air de mystère...

LISE

Mais, c'est qu'il y en a beaucoup.

DUPONT, souriant d'un air intrigué.

Ah! vous me conterez cela, mademoiselle Lise,

LISE

J'ai pris le devant tout exprès.

DUPONT

En vérité?

LISE

Ecoutez-moi, mon cher Dupont,

DUPONT

Je ne perds pas un mot.

On a marié ma maîtresse...

DUPONT

A l'âge de dix ans. Je sais cela.

LISE

Monsieur Derval...

DUPONT

N'en avait encore que quatorze. Après ?

LISE

Mais , il donnait dès lors les plus belles espérances. C'est le fils d'un excellent officier, qui, de simple soldat , est parvenu , à force de mérite , aux grades supérieurs, et qui, je ne sais dans quelle affaire, a sauvé la vie à notre vieux maître. Enfin, c'était un de ces arrangemens d'amitié et de convenance...

DUPONT

Qui ne sont pas sans exemple. D'ailleurs, je reconnais là le cœur de monsieur d'Heynel. Je lui dois ma petite fortune, et certes... Mais, continuez mademoiselle.

L I SE

Vous concevez qu'une demoiselle de dix ans, et un jeune homme de quatorze...

DUPONT

Ne se marient que pour la forme.

LISE

C'est cela précisément. Ee jeune homme , en des-

SCÈNE V. 555 cendant de l'autel , monta dans une chaise de poste avec son gouverneur...

DUPONT

Et partit avec résignation.

LISE

Avec assez d'humeur.

DUPONT

Voyez- vous le petit espiègle.

LISE

On lui obtint du service dans un régiment de cavalerie, et au retour de ses voyages, il fut joindre l'armée devant Prague.

DUPONT

Sans voir sa femme ?

LISE

Depuis six ans, il n'a point approché Paris.

DUPONT, souriant.

Madame a donc aussi voyagé?

LISE

Elle n'a point quitté sa mère , et n'est point sortie de la banlieue.

DUPONT

Quelle patience !

Et quel ennui ! Une femme de seize ans, vive, sensible...

DUPONT, souriant.

Et peut-être un peu curieuse. Enfin ?

LISE

Derval a eu l'honneur de prendre un drapeau à la bataille de Fontenoy , il a obtenu un congé...

D UPOIVT.

Ah ! c'est trop juste.

LISE

Et il arrive aujourd'hui à Paris, avec l'empressement d'un mari de vingt ans , qui brûle de connaître sa femme, dont les lettres lui ont provisoirement tourné la tête.

DUPONT

Je ne vois rien de mystérieux dans tout cela.

LISE

M'y voici.

DUPONT

Je redouble d'attention.

LISE

Ma maîtresse, faite comme les Grâces, jolie comme les Amours, fine comme un lutin, et persuadée de ce qu'elle vaut...

DUPONT

C'est tout simple.

LISE

Se défie , cependant , de la bizarrerie des hommes.

DUPONT

Et peut-être n'a-t-elle pas tort.

LISE

Son mari s'est fait d'elle une si haute idée , qu'en dépit de sa petite vanité, elle craint parfois de ne pas réaliser la chimère qu'il s'est créée. Elle sent que

■SCÈNE y. 557

Derval, délicat, bien élevé, ne laissera rien percer des sensations qui pourraient lui être défavorables, et elle veut être bien sûre de la façon de penser de son mari. Depuis six ans, il ne l'a pas vue. Elle est devenue méconnaissable pour lui ; elle compte se présenter à son jeune époux , sans en être connue , et elle vous prie d'aider au succès de sa petite ruse.

DUPONT

La fille de mon bienfaiteur n'a que des ordres à me donner.

LISE

Elle s'appellera madame d'Alleville ; elle sera partie pour se rendre près de son mari, dangereusement blessé à Fontenoy; vous n'aurez de chevaux pour personne ; vous mettrez M. Derval dans une chambre voisine de la sienne...

DUPONT

J'y suis , j'y suis. Il s'impatientera , il tempêtera ; je le prierai de ménager l'épouse du général d'Alleville , dont la chambre touche à la sienne. En homme qui sait vivre, il demandera la permission de la saluer; madame d'Alleville l'accordera, M. Derval se présentera, et ma foi...

LISE

A merveilles, à merveilles.

DUPONT

Holà! quelqu'un. (^Un garçon entre.) Tous les postillons à cheval , tous les chevaux à la première poste, sur le chemin de Paris, un seul bidet ici pour aller chercher les autres quand il en sera temps.

( Le garçon sort. ) Vous voyez , mademoiselle Lise , que j'entends au premier mot, et que je vais au-delà de vos intentions.

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