CHAPITRE VIT
Oji arrwe au château.
Madame de Mirville avait bien affaire de la mettre là î Je sentais son genou , son bras ; que ne sentais -je point! Je me tournais de l'autre côté, et ce joli petit corps longeait tout le mien. Pour achever de me mettre hors de moi, je trouvai encore , par-là , le genou , le bras , le sourire enchanteur de la plus parfaite des femmes. J'invoquais ma raison , et je ne me sentais pas la force de combattre. J'étais dans une ivresse, un délire!... Je parlais sans m'entendre, et il fallait que mes discours et ma figure fussent bien extraordinaires, puisque madame d'Ermeuil me rit au nez, mais d'un rire inextinguible. Soulanges avoua que depuis dix minutes il se mordait les lèvres, et il éclata aussi. Madame de Mirville ne riait point : une femme est toujours flattée du désordre où elle nous jette, et elle s'attribuait exclusivement le mien , tandis que . . . Ah , mon Dieu !
« Mademoiselle Fanchette, rangez donc vos ge- « noux. — Monsieur, ils touchent au marche-pied. «Ah, pardon, pardon. » Je vis une larme rouler dans ses yeux... N'allais-je pas l'embrasser, pour la consoler de ma dureté? Hé, vite, je me tourne encore, et je rencontre la joue de madame de
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Mirville, précisément sous mes lèvres : je m'y collai. Mademoiselle Fancliette verra, me disais-je, qu'on ne gagne rien à suivre un homme malgré lui. ce Mais mon ami, vous êtes fou; je ne vous (c ai jamais vu dans cet état d'exaspération. — Ma « chère amie , il faut épouser ce beau garçon-là : « c'est le seul moyen de vous en défaire. — En ce «cas, madame la comtesse, je ne l'épouserai « jamais. Mais finissez donc, monsieur; vous me «mangez. » Je sens l'inconvenance de ma conduite; je me tourne une troisième fois... Fanchette rougissait, pâlissait; sa poitrine était gonflée; les larmes, qu'elle retenait, la suffoquaient. « Madame la comtesse , vous ne voyez pas que « Fanchette se trouve mal. — Ce ne sera rien , « monsieur. Le peu d'habitude d'être dans une (c voiture fermée... — Arrêtez, postillon, arrêtez « donc. Quelqu'un ici est incommodé. Venez, ma- « demoiselle , venez prendre l'air sur le bord du « chemin. — Bien , mon ami , bien. Vous gagnez « chaque jour dans mon esprit. » Elle m'estime ; elle me loue à présent, quand je mérite...
« Hé , mademoiselle , puisque vous ne pouvez « descendre, laissez-vous aller dans mes bras. — « Tenez , mon ami, voilà mon flacon.» Son flacon ! pour Fanchette ! Il fallut bien le prendre ; il n'y en avait pas d'autre.
(C Ah , mademoiselle , quel mal vous me faites î « — Je croyais souffrir seule. — Pourquoi avoir « pris un semblable parti ! Qu'attendez - vous ,
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u qu'espérez-voiis , que voulez- vous ? — Je n'at- « tends, je n'espère rien ; j'ai voulu vous voir K encore; est-ce un crime? — Un crime, non. « Mais j'aime passionnément madame de Mirville, « et je ne sacrifierais pas cet amour-là à la plus u belle, à la plus grande princesse de l'univers... «Hé bien... Elle se trouve plus mal, tout-à-fait « mal, elle perd connaissance... Fanchette, revenez «à vous. Je crois que je vous aime aussi... Oui, ce je vous aime... » Je ne sais ce que je dis; j'extravague... heureusement elle ne m'entend point. Je la repris dans mes bras; je la reportai dans la voiture. « Mon ami, elle ne peut soutenir sa téte; «prenez-la sur vos genoux. » Sur mes genoux! c'était jeter de l'esprit de vin sur du feu; je n'y tenais plus. «Mon ami, coupez son lacet. » La jolie commission !
Et elle était sur mes genoux! et pour couper le lacet, il avait fallu soulever le fichu!... « Pos- « tillon , je descendrai à la première poste. — « Pourquoi cela, mon ami? — Je courrai à bidet. « — En bas et en culotte de soie ? — C'est égal. « — Bien déchirés. — C'est égal. — Vous vous « exténuerez. — Hé, vous ne voyez pas que Fan- « chette me tue ?
« Uii bidet , un bidet ! — J'ai une culotte de « peau toute neuve. — Voyons la culotte de peau... « Elle m'ira. — Voulez-vous des bottes fortes ? — « Certainement. — Des gants de chamois ? — Oui. « — Une veste de nankin? — Soit. — Je vais vous
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«donner tout cela. — Partez, madame, partez. « Je vous rejoins en dix minutes. — Tl est fou. - — « Il est fou. — Il est fou. »
La voiture est à cinquante pas , et je commence à respirer. Je quitte, assez tranquillement, mes habits en guenilles , et je prends ceux de portillon. La culotte était trop large, la veste trop courte; mais au moins elles étaient neuves et propres. Je paie, et j'enfourche le bidet.
Quand le cavalier a la téte salpétrée, le cheval est toujours bon. J'allais comme le vent, et j'étais assailli d'une telle foule d'idées , incohérentes , contradictoires, que j'étais aussi incapable de ré-fléchir et de me décider à quelque chose, que de diriger ma monture.
Mon cheval arrêté au milieu d'une cour. Je descends; j'entre dans une salle basse, et je demande un verre de vin. a Et vous aussi, monsieur, « vous retournez à Paris ! Il ne nous restera pas un homme présentable. » Je n'avais' vu personne en entrant dans cette salle, et je reconnus mesdames d'Allival et Vulport. Elles causaient avec deux messieurs fort empressés, à qui elles souriaient comme... comme on sourit quand on veut qu'une affaire ne traîne pas en longueur. Allons, pensé-je, encore une distraction! madame de Mirville ne peut vivre avec ces femmes- là. Unit-on le bouton de rose aux pissenlits ?
« Non, mesdames, je ne retourne point à Paris. « Je suis distrait aussi; j'ai fait fausse route, eî
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« j'ai cela Je commun avec bien craulrcb. » J*avalai un trait de vin, et je remontai à clievaL u Comme il nous quitte! Il est fou. — 11 est fou.
((. Je SUIS fou! oui, je suis fou, dans ce nio (( ment-ci; mais j'ai des mœurs, mesdames, j'ai « des mœurs! Hé, non, je n'en ai pas. Cette femme n adorable qui croit remplir seule mon cœur, qui « est incapable de soupçonner une faiblesse... in- « grat, perfide que je suis... Ne pensons plus à « tout cela, il y a de quoi perdre la téte tout- « à-fait... Et le moyen de n'y pbis penser!... Pos- « tillon , vons direz , à la première poste, à votre « camarade, et vous le chargerez de faire passer « le mot , que je vais au château d'Ermeuil , et u non à Paris. — En ce cas, monsieur, tournons v( bride; vous allez entrer à Chantilly. — Oui , je u suis fou, décidément fou. »
Nous revmmes sur nos pas , et je crois que la vivacité de la course entretenait le trouble où j'étais. Cependant , ma pauvre tète se remit insensiblement, et après avoir couru trois postes, je m'aperçus que si le cerveau commençait à se rafraîchir, certaine autre partie s'échauffait considérablement. « Chienne de culotte, maudite eu- ^< lotte! j'y laisserai deux onces de chair. N'im- « porte, courons toujours: il n'est pas de supplice « égal à celui que je souffrais dans la berline. »
Je n'avais pas vu dans une salle deux femmes et deux hommes, et de cinq cents pas, je reconnus la maudite berline , arrêtée à la poste pro-
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chaiiie... « Que dis-je, maudite berline; et elle « renferme tout ce que j'ai de plus cher au « monde!... De laquelle parlé-je?... Allons, allons, « cela n a pas besoin d'être expliqué : madame « de Mirville seule règne sur mon cœur. »
J'arrive, et je la vois, parlant avec chaleur, et rouge... Comme l'était Fanchette... vous vous rappelez bien... « Son cheval ,se sera abattu ; il se sera « cassé une jambe, et cela par égard pour made- « moiselle Fanchette. — Croyez, madame, que je « suis aussi inquiète, aussi affligée que vous. — « Cela ne se peut pas , mademoiselle. Quelles rai- <( sons auriez-vous?... Le voilà, le voilà!... mon a ami, mon ami, d'où venez- vous? Pourquoi ce « retard de deux grandes heures ? » Je veux sauter à terre; je me sens collé à la selle , roide comme une barre de fer. Le postillon est obligé de me soutenir sous les bras. Le joli amoureux, qui marche les reins ployés, les jambes écartées; et qui n'ose détacher sa chemise, qui le tiraille dans tous les sens!
« Mon ami , je vous défends de remonter à che- « val. — Je ne remonterai pas dans la berline. — « madame d'Ermeuil donnera un cabriolet à Fan- « chette; Baptiste y montera avec elle, et lui « donnera des secours, si elle. en a besoin. — Bap- K tiste! Baptiste, dites-vous?... Non, qu'il coure, « puisque sa culotte est doublée de tôle. Prenons, « vous et moi, le cabriolet. J'ai tant de choses à « vous dire ! — J'aurai tant de plaisir à vous en- « tendre ! »
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Nous trouvons une méchante calèche ; on y met deux chevaux; madame de Mirville s'élance; je m'accroche, je me guindé, me voilà assis, nous partons. Je fais, vous le voyez, tout ce qui est en moi pour me conduire en honnête homme.
La berline courait devant nous, et Fanchette tenait constamment sa téte hors de la portière. Le prétexte, et toute femme en a toujours un à sa disposition , le prétexte était sans doute le besoin d'air. Cette téte me donnait d'insupportables distractions. Elle rentra cependant , car enfin on ne pousse pas la persévérance, ou l'opiniâtreté, jusqu'à se casser le cou. « Mon ami, j'entends fort « bien ce que me dit votre main ; mais n est -il « pas un langage plus positif? »
Je m'aperçus que je la tenais, cette main, et je la pressais, en regardant Fanchette, avec un sentiment, une force!... Oh, les hommes, les hommes ! J'ai bien peur que nous soyons tous des coquins.
N'est-il pas un langage plus positif, a-t-elle dit? j'avais craint d'alarmer sa modeste sensibilité; je voulais lui laisser deviner mon amour; je me flattais que son cœur la trahirait enfin, et que dans un de ces momens fortunés , où la pudeur ne tient plus qu'aux formes, elle me dirait : Sois mon époux. Où est maintenant le danger de parler? N'a-t-elle pas lu dans mon cœur, et dépendil d'elle de ne pas lui répondre ? N'est-il pas un langage plus positif, a-t-elle dit ? N'est-ce pas tout
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dire? Sollicite-t-on un aveu après lequel oii n'a pas soupiré?... Heureux mortel;, regardez -la; voyez comme elle vous regarde elle-même ; tressaillez en sentant cette main , si douce, qui, à son tour, caresse la vôtre; appréciez votre félicité, et profitez-en.
« Oui, j'en profiterai, lui dis-je, comme si je « lui avais adressé ce que je venais de me dire. — « Et de quoi profiterez-vous, mon ami?— D'une « occasion, peut-être unique, car nous sommes « continuellement obsédés. Je brûlais de parler (( dans cette foret, où les ténèbres, . l'isolement , « votre frayeur m'étaient si favorables; mais je me « suis dit : Abuser des circonstances est lâcheté.
Je veux que madame de Mirville m'estime ; elle « m'aimera après , si elle me juge digne de l'être. « — Vous êtes un homme accompli. Vous l'êtes « au point de dissiper cette timidité, qui m'est nac( turelle, et inutile près de vous. Oui, mon ami, « je vous aime, et je ne veux de sauve-garde que « vous. Vous êtes un dieu tutélaire , à qui j'ouvre (( mon cœur, à qui je confie ma faiblesse, et qui « me donnera la force d'y résister. »
Oh, il n'existait plus de Fanchette pour moi. L'échange de nos aveux venait de me lier irrévocablement. J'étais à elle, tout à elle. L'idée, la seule idée de partager mon cœur me paraissait un forfait. Je ne pouvais tomber à ses pieds. Je repris sa main, je la couvris de baisers. Elle me présenta la joue: « Embra^^sez votre amie »... Oh, oui, je l'embrassai, je l'embrassai encore , si volup-
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tueusement*,si... hé bien , ne voilà-t-il pas ce nialhenreux postillon qui se tourne, qui voit, qui sourit, qui... J'avais une humeur, mais une humeur!,..
Rien ne lui échappait. « Remettez-vous, me « dit-elle, et soyez sans inquiétude pour moi : « quand le cœur est pur, on ne redoute pas les « témoins. Dans ce moment, un des plus doux que « j'aie passés de ma vie, je paraîtrais devant Dieu, « sans remords et sans crainte. Remettez-vous , « vous dis-je, et écoutez-moi.
« Mon ami , je me mariai à un âge où on ne « soupçonne pas ce que c'est qu'un engagement. « M. de Mirville était jeune, beau, aimable... « comme vous. Il me plut... comme vous me plai- « sez; il m'aimait autant que vous peut-être, et « je volai au-devant du joug que me présentaient « mes parens. L'amour de mon époux s'affaiblit « bientôt, et l'année n'était pas écoulée, qu'il me « donnait publiquement des rivales. Je descendis « en moi-même; je m'interrogeai, et je ne trouc( vai pas de reproches à me faire. Tendresse , « abandon, volupté, égards, prévenances, soins « continus, je lui avais tout prodigué, et celles « qu'il me préférait n'avaient pas même ces char- « mes, que vous voulez bien me reconnaître. Je « conclus de mes observations, qu'un homme « doué d'une belle figure ne peut être constant , a et vous êtes trop bien, mon ami. — Comment, « ma Sophie, vous croyez... — Je fais plus, je préce vois. Quand je perdis M. de Mirville , je me
« promis de ne jamais m'attacher. Si je ne peux « surmonter le penchant que vou's m'inspirez, je (c veux au moins y mettre des bornes, et voici la « résolution que j'ai prise à votre égard : vous se- « rez toujours le plus cher, le plus précieux de « mes amis. Préférence absolue , confiance sans « réserve, caresses innocentes, que je serai tou- « jours prête à recevoir, à accorder, cela me suf- « fira , et doit nous suffire , si vous n'avez pas la « manière d'aimer de M. de Mirville. — Quoi! « madame, vous réduisez mon cœur... — Il n'est « que ce moyen pour que vous m'aimiez toujours. « Promettez-moi, mon ami, de vous contenter « d'une félicité imparfaite , mais durable. »
Un sot eût combattu son système , et cherché à l'en faire revenir. Je pensai , moi , qu'un caprice dure en proportion du plus ou du moins de bi- ♦ zarrerie, et celui-ci était si extraordinaire, qu'il ne me parut pas même inquiétant. J'avais obtenu l'aveu le plus clair, je devais en attendre la suite naturelle de mes soins , du temps , et surtout de ces caresses innocentes , qui mènent toujours une femme plus loin qu'elle ne veut. Un moment de délire , d'oubli , forcera tôt ou tard celle-ci à me suivre à l'autel, et si je l'aime constamment, uniquement, si je verse sur sa vie le bonheur dont elle embellira la mienne, quels reproches aurat-elle à me faire?
Quelle horreur! à quoi pensé-je? Moi, concevoir, suivre , consommer un projet de séduction !
jamais, jamais. Oui, je serai son ami, son ami le plus cher; ce titre glorieux me suffit, et je n'en solliciterai pas un autre, qu'elle ne m'accorderait qu'à regret.
Ma téte se monte à cette sublime idée. Abnécfation de moi-même , renonciation à mes facultés physiques, je consens à tout, je promets tout, avec une véhémence , une satisfaction qui enchantent mon amie, et lorsque ses lèvres purpurines m'accordaient le prix du plus grand, du plus inconcevable sacrifice , pan... une soupente casse , la voiture tombe sur un côté, Sophie a peur, je tremble pour elle. Les amans sont bien maladroits, ou bien heureux. Je ne sais comment les choses s'arrangèrent; mais en cherchant à nous entr'aider, ma bouche se trouve sur la sienne, et nos mains... où elles ne devaient pas être... Elle rougit; ses yeux se voilent; je ne calcule , je ne connais plus rien, et, sans la présence du postillon, le traité platonique, que nous Venions de jurer, était formellement violé.
C'est sans doute un témoin bien incommode qu'un postillon : il en survint un autre que je redoutais bien davantage. Mademoiselle Fanchette, qui voit tout, qui est à tout ce qui a avec moi quelque rapport direct, mademoiselle Fanchette est sortie de la berline , je ne sais par où; elle court comme Atalante, elle laisse Soulanges bien loin derrière elle. Encore des mains agissantes, qui ne sont pas douces comme celles
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de mon amie; mais Fanchette a une manière de vous regarder qui fait qu'on ne s'occupe pas de ses mains. Soulanges et elle nous tirèrent de notre boîte , et nous accablèrent de questions sur notre santé : jamais je ne m'étais si bien porté, aux écorchures près dont vous avez connaissance. Sophie était confuse, en dépit de son axiome : Quand le cœur est pur, on ne redoute personne. Elle prit mon bras, et me dit à l'oreille : «Plus de cette amitié-là, elle est trop « dangereuse. Nous ne nous verrons désormais « qu'en public. »
Pauvre Sophie ! que de peines elle se donnait pour se conserver pure ! autant , au moins , que j'en prenais pour me conduire en homme de bien. Mais opposer des réflexions, des raisonnemens à la jeunesse et à l'amour, c'est vouloir élever un mur pour arrêter un torrent. Le moment n'était pas propre à ouvrir une discussion sur la métaphysique du cœur. Je ne lui répondis rien; je la mis dans la berline , et , sourd aux représentations, aux petits mots caressans, je montai un des chevaux qui tiraient notre triste calèche, et je laissai le postillon s'arranger comme il l'entendrait.
Le premier quart d'heure fut dur à passer. Les excoriations s'étaient refroidies, et le frottement d'une mauvaise selle, et un trot, dur à faire cracher le sang, me causèrent d'abord des douleurs intolérables. Je devais faire des grimaces affreuses, et je n'en continuai pas moins ma route à
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hidet. Je ne voulais plus être martyr de deux temmes : mes forces ne suffisaient pas à ce que j'éprouvais près d'elles.
Je dépassai la berline, d'où on m'appela en vain. Je dépassai du Reynel, qui ne pouvait me prendre avec lui, parce qu'à sa droite et à sa gauche il ne restait de place que pour son mouchoir et sa tabatière : je crois vous l'avoir dit.
Je demandai une voiture, à la première poste; j'en demandai une à la poste suivante. Demander à vingt heues de Paris autre chose que des chevaux de charrette, on ne vous entend pas plus que si vous parliez goth. Il fallut courir à cheval, et à chaque relais , deux postillons enlevaient ma selle et moi dessus , et nous juchaient sur un autre cheval, qui, pour être frais, n'en était pas plus doux.
Enfin je distingue un château, une ferme, des bois, des eaux. « Me voilà sans doute à Ermeuil? « — Non , monsieur. Il vous reste encore quatre « lieues à faire. — J'en mourrai. — Oh, que non. « — Et puis, mourir de cela ou d'autre chose, (c qu'importe , quand il faut s'en aller ? — Mon- « sieur, voilà la diligence d'Amiens là-bas, devant « nous , au haut de la colline. — Passe-t-elle au château d'Ermeuil ? — Oui, monsieur. — Ah, « mon ami, mets-moi dans cette diligence. — Sur tf votre selle ? — Butor ! — C'est que vous ne pou- « vez quitter les étriers que pour vous mettre au « lit. Gomment vous asseoir dans l'état où vous
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« êtes ? — Tu as raison. — Ah , on vous couchera a sur l'impériale. — Six francs pour boire, quand « j'y serai. »
Je pousse mon malheureux bidet;, nous joignons cette diligence, et à mesure que nous en approchons, je contemple cette impériale, avec le ravissement d'un navigateur qui va toucher la terre, à laquelle il n'espérait plus aborder. Mon postillon négocie l'affaire avec le conducteur; il ne reste plus qu'une difficulté à surmonter : comment me perchera-t-on là-haut?
Nous croyons, nous autres gens d*un certain ton, que ceux qui n'ont pas lu Voltaire, Buffon, Rousseau, ne sont que des bétes, et moi qui les ai lus, je ne trouvais pas de moyen de mettre, en plein champ , sur une impériale , un homme qui ne peut s'aider d'aucun de ses membres. En revanche, je savais fort bien qu'il faut faire un menuisier de l'aîné d'une bonne maison; je connaissais le degré d'intelligence de l'éléphant; je possédais ma Henriade; mais à quoi tout cela m'eût-il servi , si j'eusse été à la place de Robinson?*
Mon postillon et son camarade de la diligence , qui peut-être ne savent pas lire, mais qui se servent fort bien de leurs bras , m'enlèvent avec ma selle; le conducteur fait jouer sous moi le cric qui remédie en route aux accidens, qu'il vaudrait mieux prévenir, et me voilà comme ce paysan, resté sur son bât, que soutiennent deux bâtons, pendant qu'on emmène son âne.
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t)n me passe une sangle sous chaque aisselle ; on me tient d'aplomb du haut de la diligence, je monte doucement, commodément. Une troisième sangle supplée au défaut de longueur du cric; elle m'enlève sous les cuisses, et me voilà sur de la paille fraîche, mollement couché !sur un côté, et regardant comme un bien inestimable cette impériale que j'aurais dédaignée le matin. Rien de tel que la misère, pour nous apprendre ce que valent un pain, un chou, un radis.
Cette grande opération avait demandé du temps, et mes camarades de l'intérieur ne compatissaient que très- faiblement aux peines d'un honnête homme, qui s'était mis le postérieur en lambeaux pour conserver le peu de vertu qui lui reste. J'entendais des murmures sourds pendant qu'on dessanglait les chevaux, des plaintes positives, pendant qu'on me guindait, et plein de mes auteurs, je parodiai d'un ton énergique ce mot du célèbre Vautour: « Messieurs, quand on ne veut pas s'ex- « poser aux retards de tout genre , qu'éprouvent «les voitures publiques, on a un carrosse à soi. «Il a raison, dit l'un. Il a parbleu raison, dit cf l'autre ; hé , oui , reprit une voix clairette ; mais « si j'avais prévu que cela dut être si long, j'au- « rais descendu mon petit chien. — Ah , madame, « qu'a-t-il fait ! Ma culotte de Casimir noisette , « que je n'ai pas mise dans mon porte-manteau , « de peur de la chiffonner... — Ah, monsieur, que «je vous demande de pardons! — Hé, madame.
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<c tous VOS partions me rerulroiit-ils ma culotté» Pendant que le petit chien et la culotte de Casimir font une révolution dans l'intérieur de la voiture, je jouis sur mon impériale de la plénitude du repos. J'en jouis au point de ne pas m'occuper de la manière dont on me descendra.
Oh, cela fut bien plus facile. La grande échelle tlouble du jardin, la corde et la poulie du puits, un lit de sangle , firent l'affaire. La poulie fut fixée au haut de l'échelle, le lit de sangle monté au niveau de l'impériale , votre serviteur placé dessus, descendu sur la pelouse, et enlevé par trois hommes, comme un malade qu'on porte à l'Hôtel-Dieu.
Telle fut mon entrée au château d'Ermeuil. Elle n'annonçait pas un homme aimé, fété des belles, et en vérité je n'en avais pas l'air. Ma culotte de peau et ma veste de nankin ne contribuaient pas à rendre mon extérieur plus recommandable. Aussi le concierge, qui ne m'avait jamais vu, trouva très-mauvais qu'on lui eût emprunté une échelle et des cordes, pour un homme comme moi. Il ne voulait pas me recevoir. Je lui disais que je suis l'ami particulier de madame d'Ermeuil ; il haussait les épaules , et ne me répondait rien. Il ne manquait plus, pour compléter les mille et une infortunes de ce voyage, que de rester à la porte du château , étendu sur un lit de sangle, livré à la curiosité, et peut-être aux railleries des passans.
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Cependant l«i résistance du concierge ne me faisait pas oublier ce que je devais à ceux qui m'avaient si adroitement monté et descendu. Je tirai ma bourse, et je les payai en grand seigneur. Ce procédé opéra un changement subit sur la physionomie de mon cerbère. Elle se dérida, elle s'épanouit, je vis mon homme sourire.
L'or, même à la laideur, donne un teint de beauté, Et tout devient affreux avec la pauvreté.
Ce que c'est qu'avoir lu ! on se sert de l'esprit des autres, on cite à propos, on peut au besoin faire nn journal ; mais , je le répète , on ne sait pas mettre un paralytique sur une impériale.