UNE MAC É DOUVE. I
lement. La douleur m'arrache un cri, et me fait lâcher le fagot. Je me baisse, je me frotte les jambes... mon étonnement ne peut se rendre... mon fagot remue, et d'une manière sensible. Je venais de le faire ; je l'avais cueilli brin à brin ; aucun animal d'un certain volume n'y était sans doute enfermé... L'ainais-je jeté sur un sanglier, sur un loup?... il y en a dans cette foret. Si madame de Mirville était rencontrée...
Le danger où elle peut être exposée, me frappe et me donne des ailes. Je cours, je vole... je ne trouve plus ma charmante amie. Un loup n'avale pas une femme comme un poulet. Je pensai qu'effrayée par le cri qu'elle avait entendu, elle s'était levée , et courait sans savoir où. Elle ne pouvait être loin; je l'appelai, et j'entendis courir trèsvite. Je me précipitai, et au moment où je croyais la toucher, lui parler, la rassurer, un homme, que me cachait la femme qui courait devant moi , se montre tout à coup, s'arrête, m'attend, et rit aux éclats en me reconnaissant.
C'était Préval. Madame de Valport, un peu plus embarrassée, voulut me faire croire qu'elle était enchantée de m'avoir retrouvé. Que m'importaient son embarras et les belles choses qu'elle me disait ? Je ne pensais qu'à madame de Mirville; je les priai de la chercher avec moi. Ma^ dame de Valport répondit qu'elle était excédée, qu'elle ne pouvait aller plus loin. Préval me fit observer qu'il ne pouvait abandonner madame
de Valport, aussi peureuse gue madame de Mirville. « Au moins, lui dis-je, venez avec moi, que «je relève un fagot de branchages que jai laissé «tomber sur je ne sais quoi de très- remuant. « Vous avez votre sabre , et il serait singulier de « faire chasse au milieu de ce désordre. » Préval éclate de rire de plus belle, et me dit d'être tranquille; que le fagot que Lubin avait fait pour Annelte , n'était pas tombé sur une béte fauve. Madame de Valport ne rit pas , ne dit rien , prit son bras, et l'emmena d'un autre côté, probablement pour chercher où se reposer à son aise. A quelque chose malheur est bon, disais-je en retournant à mon fagot.
J'étais inquiet, très-inquiet, et on m'aurait offert un trône pour m'éloigner, sans avoir retrouvé madame de Mirville, que je ne l'aurais pas accepté. En marchant, je regardais autour de moi; je cherchais à percer les ténèbres qui m'environnaient ; je ne cessais d'appeler ; j'avais la gorge déchirée, et madame de Mirville ne répondait pas. Exaspéré, furieux, je m'arrêtai tout à coup, je frappai du pied , et je jurai à faire trembler la forêt : im homme bien élevé jure quelquefois comme un autre. J'entendis à terre, tout près de moi, un bruit sourd, qui n'était pas celui des feuilles. Je regarde ; je distingue quelque chose de blanc qui sort de dessous un buisson. J'y porte la main ; je reconnais au toucher de la percale et de la dentelle. « Allons , dis-je , encore un couple
UNE MACÉDOINE. Ul
a qui se repose ici. Au nom du bon Dieu, ne «me tuez pas, dit une petite voix douce et trem- <( biotante. » C'était celle de mon amie.
Je me nommai, je l'encourageai, je la consolai. c( Je ne suis qu'une pauvre petite femme, me dit- « elle. La crainte a été plus forte en moi que Ta- « mitié. Je vous ai cru en danger, et au lieu d'aller K au secours de mon ami , j'ai pris la fuite , et je u nje suis cachée ici. »
J'avance la main pour retrouver la sienne, et l'aider à se relever; je me sens piqué, égratigné de toutes parts. «Hé, madame, comment êtes- « vous entrée là ? Yous êtes sous un buisson, garni «d'épines, de deux pouces de longueur. — Je ne « sais comment j'ai fait ; mais à présent que la téte « se remet, je crois sentir de vives douleurs... Oh, «oui, j'en éprouve par tout le corps. A-t-on « jamais vu aussi faire de pareilles foHes le lende- « main d'un dimanche de Quasimodo? mon cher « ami , tirez-moi de là. »
Mon cher ami! ce mot-là m'eût fait passer en enfer. Je travaille avec ardeur à écarter les branches ; je m'enfonce des épines dans les mains , dans les bras, dans les jambes. Mes gants, des bas et une culotte de soie sont en lambeaux, et je ne me rebute pas.
Cependant mon enthousiasme chevaleresque céda enfin à la force du mal, et je sentis la nécessité d'attaquer raisonnablement ce malheureux buisson. Je cherchai, en tâtonnant, le bas des.
22 UJNE MACÉDOINE.
branches traîtresses , qui retenaient la beauté captive, et qui, à la naissance de la tige, sont dépourvues d'épines. « Prenez donc garde , mon « cher ami ; ceci n'est point une branche. » C'était une jambe moulée, que je touchais bien innocemment.
Avoir du penchant à la dévotion, c'est déjà aimer quelque chose, et il ne reste plus qu'à passer de l'illusion à la réalité ; mais cette seule idée fait trembler une dévote de dix-neuf ans , bien candide , bien pure , et à qui une glace perfide répète sans cesse : Défiez -vous de cette figure-là. Que de péchés elle fera commettre!
Je me hâtai de retirer ma main , en balbutiant des excuses, tandis qu'au fond du cœur, je m'applaudissais de mon larcin involontaire. Je pris mon mouchoir, ma cravate, je les attachai ensemble; je les passai autour du buisson, dont je comptais ainsi relever et presser les branches. Hélas! il s'en fallait- d'une demi-aune que je pusse joindre les deux bouts! « Ah, m'écriai-je , si j'avais a une jarretière î — Je n'ai pas les mains libres; je « ne peux détacher la mienne. — Et moi je n'en « porte point. — Mon Dieu ,. comment donc faire? « — ^11 y a bien un moyen, mais je n'ose vous le « proposer. — Oh, je ne m'y prêterais pas. — Ge- « pendant vous souffrez ; vous ne pouvez rester «là. — Si je pouvais m'appuyer de quelque exem- « pie respectable ! mais je ne me souviens pas « d'avoir vu dans les écritures... — Hé , madame ^
UJVE MACÉDOINE. Li3
(( rappelez -VOUS qu'à toutes les noces on prend « la jarretière de la mariée , et qu'y a-t-il de plus « respectable qu'une noce , qui consacre l'union « de deux êtres aimables , et qui leur impose le « devoir si doux de " s'aimer ? — Au moins , mon « cher ami , soyez prudent ; souvenez-vous de vos « promesses. » Elle n'avait pas fini , que la jarretière était enlevée.
Je noue, je tire, je comprime; je fais tout céder à ma force et à mon ardeur. Mon amie est dégagée , elle est debout , mais dans quel état ! la robe, la chemise sont déchirées du haut en bas; le fichu est resté clans les épines. Elle est dans le désordre d'une Spartiate, et elle a, sur la beauté antique , l'avantage de la pudeur. C'est dans mes bras, c'est sur mon sein qu'elle penche sa jolie téte, et qu'elle cache son trouble et sa rougeur.
J'étais dans un état impossible à décrire... Je fus prêt à tout oser. Une voix intérieure me dit : Jouit-on de celle qui ne se donne pas ?
Malheureusement pour la pauvre petite , la lune vint accroître son embarras. Elle me pria de m'éloigner, en ayant soin cependant de ne pas la perdre de vue ; j'obéis , et je la vis s'asseoir. Je l'entendis déchirer son mouchoir ^ dont sans doute elle allait faire des cordons protecteurs de mille charmes secrets. Je m'approchai d'elle a reculons, et je jetai derrière moi mon mouchoir et ma cravate. Je gardai sa jarretière; je l'ai encore; je la conserverai toujours.
Elle me remercia du service, et surtout de la manière dont je le lui rendais. Son ton, trèsaffectueux, avait cette expression de vérité, que la coquetterie a perdu, dont elle sent tout le prix , qu'elle voudrait en vain retrouver, et qu'elle imite si gauchement!
J'attendais qu'elle me rappelât, lorsque la foret parut tout en feu, et que le bruit de plusieurs cors se fît entendre. Mon amie, effrayée, accourut chercher un asile près de moi. Je remarquai en elle confiance et estime ; je pensai qu'un sentiment en amène nécessairement un autre , et qu'on peut espérer le plus délicieux de tous, quand on a inspiré les deux premiers.