‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 6 sur 82 · U N E M A C É D G J IS E · texte numérisé non relu

U N E M A C É D G J IS E

il tira le fanieiix livre de sa poche ; il l'ouvre à l'article Perdrix aux choux. « Je ne me suis point «écarté du maître, pas seulement d'un tour de (( casserole, et j'avoue que mon plat ne vaut rien. « Il est d'une douceur fade , qui répugne. Il y a « là-dessous quelque chose que je ne conçois pas. « Passez-moi cette gibelotte. »

Elle était aigre, à agacer les dents, pour deux jours. Le fricandeau semblait être à l'absinthe , et non à l'oseille. La sauce des deux poulets en fricassée était tournée ; on ne pouvait manger de rien.

Qu'un homme se mêle de cuisine et n'y entende rien, cela n'est pas plus extraordinaire que de trouver un fripon parlant probité, une coquette pudeur , un avoué désintéressement. Qu'il gâte un plat ou deux , passe ; mais qu'il mette dans ses sauces des ingrédiens qui répugnent au palais le moins délicat , voilà ce qui n'est pas supposable, ce qui n'est pas même possible. Ce raisonnement profond , développé , répété, commenté par chacun de nous, jusqu'à satiété, on en tira une conclusion fort simple : c'est qu'on avait fait à du Reynel une niche qui retombait sur nous tous , puisque le mauvais plaisant nous mettait tous à la diète.

Le capitaine , qu'avait interpellé le cuisinier de la maison, l'aperçut allongeant le nez par l'ouverture de notre porte entrebâillée , riant sous cape, et jouissant de rhumiliation de du Reynel.

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« Je connais le coupable , s'écria l'officier. Je vous « demande pardon , mesdames , mais il faut châ- « tier ce coquin-là. » Il s'élance, prend le gargotier par une oreille, et l'apporte auprès de la table. « Allons, drôle, avoue ton méfait, et demandes-en a pardon.» Le cuisinier criait et niait; le capitaine tirait plus fort. Le bout de l'oreille n'était plus qu'à deux pouces de l'épaule. A mesure qu'elle allongeait d'une ligne, le capitaine répétait son interpellation. Le cuisinier touchait au moment d'être traité comme Malchus, et chacun tient à ses oreilles. Il criait, en faisant une grimace épouvantable , qu'il allait tout révéler. Le capitaine lâcha prise, et l'accusé convint que, piqué, enragé contre du Reynel , il avait jeté, pendant qu'il faisait sa toilette , une livre de cassonade sur les perdrix, une demi -pinte de vinaigre dans la gibelotte, et une poignée de coloquinte sur le fricandeau.

Nous n'étions pas plus avancés pour avoir convaincu notre homme. Nous ressemblions à ceux qui ont reconnu leur voleur ; mais dont les effets restent au greffe. Un aveu ne vaut pas une éclanche, pour des gens qui ont faim.

La maîtresse de la maison accourut , au tapage infernal qu'on avait fait. Lorsqu'elle sut de quoi il était question, elle prononça avec beaucoup de gravité, qu'un voyageur a le droit d'apprêter son souper, sans que monsieur le chef puisse y trouver à redire; que nuire aux intérêts de la

UNE :\r A c it 1) o 1 IV e. 3c) maison où l'on est , c'est vouloir se faire renvoyer , et qu'en conséquence monsieur le chef irait coucher où bon lui semblerait.

Madame de Mir ville appela de la sévérité du jugement. Elle représenta que l'espèce de question qu'avait subie le cuisinier était une punition suffisante. Du Reynel , dont la réputation était sauvée par la confession de son émule en ragoûts, déclara qu'il faut que chacun fasse son métier ; qu'il avait eu tort de se défier de l'habileté de monsieur le chef; qu'il reconnaissait l'avoir provoqué d'une manière sensible; enfin il demanda sa grâce , et il l'obtint.

Il était temps que les plaidoyers finissent. Nous ne trouvions rien de restaurant dans des phrases, et les orateurs eux-mêmes n'étaient soutenus que par la satisfaction , assez commune , de croire jouer un grand rôle dans une petite affaire. «Mais, « madame , que nous donnerez - vous , criâmes- « nous tous à la fois ? — Hé , messieurs , mon (( garde-manger est vide, et que voulez-vous que «je trouve à minuit? — Comment, morbleu , nous « sommes réduits à du pain sec ! — Ah , j'ai encore c( sept à huit pots de confitures, des prunes et des «pèches à l'eau -de -vie. — Hé, madame, on ne « soupe pas avec des confitures, quand on a fait « dix lieues en poste, et deux ou trois à pied. »

Pendant que nous discourions, un joli souslieutenant avait fait passer un mot, et tous nos . officiers étaient disparus , sans que nous sussions

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pourquoi. Angélique et Louison jugèrent le moment favorable pour essayer les habits qu'elle^ venaient de fabriquer à la hâte. On nous intima Tordre de sortir, quoique plusieurs de ces dames n'eussent rien de caché pour quelques-uns d'entre lions : il est reçu , dans un certain monde , que les mœurs sont inutiles , mais qu'il est bon de paraître en avoir.

Nous fûmes agréablement surpris en rentrant. Ces demoiselles avaient donné de la grâce à ces robes d'un genre nouveau. Avec des serviettes elles avaient chiffonné des espèces de turbans. L'étoffe était grossière; mais une jolie figure relève tout , et la grisette , dans son bonnet rond , gagne en agrémens ce qu'un diadème donne en majesté. Madame de Mirville avait quelque chose d'aérien dans ce costume. Elle me rappelait les ombres heureuses errantes dans les Champs-Élysiens; elle en avait la blancheur, la pureté, les charmes.

Nous avions à peine repris nos fracs , qu'un hussard parut , la tète surchargée d'un énorme panier. Un second, un troisième, suivirent bientôt. Nos regards avides cherchaient à percer à travers le linge qui couvrait l'osier; notre impatience • fut promptement satisfaite. Nos officiers rentrèrent , et chargèrent notre table de provisions. Ils avaient couru toutes les auberges du lieu, et vidé jusqu'à la cantine du régiment. Il était impossible de ne pas reconnaître de pareils soins. L'invita-

lion de s'asseoir avec nous n'était pas terminée, que ces messieurs étaient placés , auprès des dames , vous vous en doutez bien. Le mouvement avait été si prompt , que je n'avais pas eu le temps de reprendre mon siège. Je restais comme un sot , derrière madame de Mirville , fêtée , adulée , pressée par deux des plus jolis hommes du régiment. J'avais de l'humeur, mais une humeur... et une faim! Je fus, en murmurant tout bas, me placer vis-à-vis d'elle, puisque je ne pouvais plus être à côté.

Nous mangeâmes enfin. Tovit était froid, et tout nous parut excellent. L'appétit, qui se calmait, faisait place à la saillie, au bon mot, à la galanterie. Les deux voisins de madame de Mirville me paraissaient avoir de l'esprit comme Voltaire , et n'en avaient peut-être pas plus que moi. Elle leur accordait une attention qui ressemblait à de l'intérêt; je voyais ainsi, du moins, et je devins plus bête qu'à l'ordinaire. J'entendais mal , je répondais de travers ; on me regardait avec étonnement; je ne m'en apercevais pas.

Il n'y a pas de magicienne qui devine son homme comme la femme que nous aimons. Madame de Mirville, sans affectation, sans paraître y penser, parvint à généraliser la conversation. Elle m'adressait , de temps en temps , de ces regards qui veulent dire : Que vous êtes enfant ! que vous êtes injuste î Je les interprétai ainsi , et quel gré je lui sus de sa condescendance !

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On parla de notre position actuelle. Nous avions soupé ; mais quel parti allions - nous prendre ? Mesdames d'Allival et de ValpiDrt voulaient remonter en voiture. On ne trouve pas tous les jours , disaient-elles , l'occasion de se faire planter des mais. Madame d'Ermeuil répondait qu'elle aimait beaucoup les mais ; mais qu'elle leur préférait sa fraîcheur et le sommeil. Madame de Mirville jugea qu'on avait fait assez de folies, et qu'il était temps de se conduire en femmes raisonnables. Il n'y avait point encore de majorité : nous fûmes consultés. Je fus de l'avis de madame de Mirville, c'est tout simple. Soulanges adopta l'opinion de madame d'Ermeuil, et je crois qu'il avait aussi ses raisons. Préval et Mautort pensèrent comme leurs complaisantes beautés. C'est du Reynel qui seul allait régler les destins du reste de cette nuit. Il prononça qu'après avoir bien soupé , ce qu'on a de mieux à faire est de bien dormir.

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