‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 8 sur 82 · XV · texte numérisé non relu

XV

5o UNE MACÉDOINE.

« salle à manger, nous y ferons du feu... — Il s'é- « teindra pendant que vous dormirez ; vous vous « réveillerez transi , et vous serez malade le reste « de la journée. — Comment donc faire? — Venez « avec moi. » Pendant ce dialogue, sa main était restée dans la mienne. Je ne pensai pas à la quitter; elle ne la retirait point. Que peut-on faire de la main d'une jolie fille? La presser, la caresser, et c'est ce que je faisais en me laissant conduire.

«Où sommes -nous donc, Fanchette? — Dans « le grenier au foin. Arrangeons-y chacun notre « place; ne craignez rien pour vos habits; je les « secouerai quand vous vous lèverez. »

Je n'avais jamais couché dans un grenier à foin ; mais, ma foi, je me résignai, et je m'arrangeai de mon mieux. Je vis bientôt que ce lit en vaut un autre, et a, de plus, l'avantage de ne point exiger d'apprêts. Une chaleur douce ranima mon sang, et ne provoquait pas le sommeil. Je sen* tais quelque chose... Le voisinage de Fanchette...

Quand on ne dort pas, et qu'on est sans lumière, ce qu'on a de mieux à faire, c'est de parler, a Que faisiez-vous, Fanchette, avant d'entrer « dans cette maison? — J'étais chez une tante, «marchande mercière à Senlis. — Pourquoi n'y « ètes-vous pas restée ? — Elle a mal fait ses af- «faires, et quoique j'entendisse bien son com- « merce , je n'ai pas trouvé à me placer, w Ce genre de conversation m'ennuya bientôt , et j'aimai mieux me taire que parler d'autre chose....

UNE3IACÉDOINE. 5l

Je me tournai, je me retournai... impossible de dormir. «Est -il bien vrai, Fanchette, que « vous avez toujours été sage ? — Oui , monsieur. « — Cependant, le métier que vous faites... — Ne «rend pas la chose très - croyable , n'est-il pas « vrai ? — Je ne dis pas cela ; mais il me semble «qu'il se présente tant d'occasions! — Rien n'o- « blige à en profiter. — Et puis les hommes sont « si entreprenans... — Dites si grossiers, et c'est là « précisément ce qui les empêche d'être dange- « reux. — Vous n'avez donc jamais aimé? — J'a- « vais vingt ans, et je ne me doutais pas que je «pusse éprouver...» Elle s'arrêta, comme quelqu'un qui craint de dire trop.

«•Et quand avez-vous eu vingt ans, Fanchette? o Hier à midi, monsieur. — Et depuis hier à midi?...» Elle ne me répondit pas.

Ce silence expressif m'agita, me tourmenta; j'étais brûlant. Je voulus me découvrir un peu , et en étendant les bras autour de moi , je rencontrai encore cette main... Cette main pressa la mienne, et bientôt j'y sentis des lèvres... Nous nous trouvâmes l'un à coté de l'autre , et ce n'était plus ma main qu'on baisait.

« Oui , Fanchette , vous étiez sage. — Je ne mens « jamais. — J'ai commis une grande faute. — ^ Je ne « vous la reproche pas. — Je me la reprocherai « toujours. — Et par quelle raison? — Je ne peux « vivre avec vous. — Je le sais bien. — Dans quel-

« qites heures je vous quitterai. — Je le sais bien, « — Que vous restera- t-il ? — Votre image , et le « souvenir d'une nuit de bonheur. »

Comment ne pas s'oublier tout-à-fait?... Prêcher la retenue et l'empire sur soi-même est bien louable , sans doute ; mais compter être plus fort que la nature, combattre toujours, toujours, et par ses combats même se convaincre de sa faiblesse... Oh , je pardonne au vicaire savoyard.

Les premiers rayons du jour éclairaient un reste de délire, auquel succéda, de part et d'autre, un peu de confusion. Fanchette baissa quelque temps les yeux , et me fixa ensuite avec une expression, une tendresse! «Pauvre Fanchette! lui «dis-je, en me levant. — Je ne me trouve pas à « plaindre. — Il faut nous séparer. — J'y étais pré- « parée. — ^ Faites -moi un plaisir, Fanchette. — « Tout ce qui dépendra de moi. — Acceptez cette « bourse. — Ce que je vous ai donné , monsieur, « ne se paie pas. Laissez-moi jouir de mon sacri- « fice. — Fille étonnante, je vous laisse à regret, « surtout dans cette maison. — Je vous suivrai, si « vous le voulez. — Cela ne se peut pas, Fanchette. « — Adieu donc , monsieur. »

Je descendis , et à mesure que je m'éloignais de Fanchette, l'illusion se dissipait, et les réflexions^ commençaient à naître. Une fille d'auberge! un grenier à foin! On est si sot, quand on est mécontent de soi; si contraint, si gauche, quand

OU lie peut s'étourdir sur uue faute ! et qui n'a pas l'habitude d'en commettre, ne les oublie pas un instant.

Cependant l'amour-propre , ce mobile universel, et ce flatteur perfide de ceux qui l'écoutent, l'amour-propre me soufflait : C'est une fille d'auberge sans doute ; mais cette fille est jolie , et la beauté rapproche les distances. D'ailleurs, quelle femme ici possède ce qu'elle avait il y a trois heures, et qu'on rencontre si rarement; ce qu'elle t'a abandonné , parce que son cœur l'entraînait , et le premier des cœurs, n'est-ce pas celui qui nous aime ? Un grenier à foin ! Hé qu'importe le lieu , quand le bonheur s'y trouve? Un salon doré eùt-il ajouté quelque chose au tien , et n'as-tu pas bâillé cent fois sur la soie et le duvet , à côté de ces beautés en vogue ,

Qui ne pouvaient t'offrir que l'honneur singulier D'être le successeur de l'univers entier.

Allons, allons, me dis-je, voilà ce qu'on peut appeler une capitulation de conscience. Que j'aie eu tort ou raison , je ne peux revenir sur le passé.

Ce qu'il y a de bien certain, c'est que je ne parlerai à personne ni de Fanchette , ni du grenier au foin.

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