CLXXXVIII
La santé de l'âme n'est pas plus assurée que celle du
corps, et quoique l'on paraisse éloigné des passions, on n'est pas moins en danger de s'y laisser emporter que de tomber malade quand on se porte bien.
Il semble que la nature ait prescrit à chaque homme, dès sa naissance, des bornes pour les vertus et pour les vices.
Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands défauts.
On peut dire que les vices nous attendent dans le cours de la vie, comme des hôtes chez qui il faut successivement loger; et je doute que Texpérience nous les fît éviter, s'il nous était permis de faire deux fois le même chemin.
Quand les vices nous quittent, nous nous flattons de la créance que c'est nous qui les quittons.
11 y a des rechutes dans les maladies de l'âme comme
dans celles du corps. Ce que nous prenons pour notre guc-
rison, n'est le plus souvent qu'un relâche ou un changement
de mal.
Les défauts de l'âme sont comme les blessures du corps :
quelque soin qu'on prenne de les guérir, la cicatrice parait
toujours, et elles sont à tout moment en danger de se
rouvrir.
Ce qui nous empêche souvent de nous abandonner à un
seul vice , est que nous en avons plusieurs.
UÉFLEXIONS MORALES. 8.**
Nous oublions aisément nos fautes lorsqu'elles ne sont sues que de nous.
Il y a des gens de qui Ton ne peut jamais croire du mal sans l'avoir vu; mais il n'y en a point en qui il nous doive surprendre en le voyant.
Nous élevons la gloire des uns pour abaisser celle des autres : et quelquefois on louerait moins M. le Prince et M. de Turenne, si on ne les voulait point blâmer tous les deux*. -
Le désir de paraître habile empêche souvent de le devenir.
ce.
La vertu n'irait pas si loin, si la vanité ne lui tenait compagnie 2.
Celui qui croit pouvoir trouver en soi-même de quoi se passer de tout le monde, se trompe fort; mais celui qui croit qu'on ne peut se passer de lui , se trompe encore davantage.
Les faux honnêtes gens sont ceux qui déguisent leurs dé-
* Populus neminem sine cemulo sinit. (Tacite, Annales, XIV.)- « À tout grand homme, ropinion publique oppose un rival. » ^ Toile ambiUonem et fastuosos spiritus, nullos habebis nec Platones,
ncc Catones, nec Scsevolas, nec Scipiones, nec Fabricios. (Sénèque.) « Supprimez Fambition et Torgueil, et vous n'aurez ni Platons, ni
Gâtons, ni Scévolas, ni Scipions, ni Fabricius. »
8tS RÉFLEXIONS MORALES.
fauts aux autres et à eux-mêmes; les vrais honnêtes gens sont ceux qui les connaissent parfaitement et les confessent.
Le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien.
La sévérité des femmes est un ajustement et un fard ([u'ellcs ajoutent à leur beauté.
L'honnêteté des femmes est souvent Famour de leur réputation et de leur repos.
C'est être véritablement honnête homme que de vouloir être toujours exposé à la vue des honnêtes gens.
La folie nous suit dans tous les temps de la vie. Si quelqu'un parait sage, c'est seulement parce que ses folies sont proportionnées à son âge et à sa fortune.
Il y a des gens niais qui se connaissent et qui emploient habilement leur niaiserie.
Qui vit sans folie , n'est pas si sage qu'il croit.
En vieillissant, on devient plus fou et plus sage.
Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles, qu'on ne chante qu'un certain temps.
La plupart des gens ne jugent des hommes que par la vogue qu'ils ont , ou par leur fortune.
L'amour de la gloire, la crainte de la honte, le dessein de faire fortune, le désir de rendre notre vie commode et agréable , et l'envie d'abaisser les autres , sont souvent les causes de cette valeur , si célèbre parmi les hommes.
La valeur est dans les simples soldats un métier périlleux qu'ils ont pris pour gagner leur vie.
La parfaite valeur et la poltronnerie complète sont deux extrémités où l'on arrive rarement. L'espace qui est entre deux est vaste et contient toutes les autres espèces de courage. Il n'y a pas moins de différence entre elles qu'entre les visages- et les humeurs. Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au commencement d'une action , et qui se relâchent et se rebutent aisément par sa durée. Il y en a qui sont contents quand ils ont satisfait à l'honneur du monde, et qui font fort peu de chose au delà. On en voit qui ne sont pas toujours également maîtres de leur peur. D'autres se laissent quelquefois entraîner à des terreurs générales; d'autres vont à la charge, parce qu'ils n'osent demeurer dans leurs postes. Il s'en trouve à qui Thabitude des moindres périls affermit le courage , et les prépare à s'exposer à de plus
grands. 11 y en a qui sont braves à coups d'épée, et qui craignent les coups de mousquet ; d'autres sont assurés aux coups de mousquet, et appréhendent de se battre à coups d'épée. Tous ces courages de différentes espèces conviennent, en ce que la nuit augmentant la crainte et cachant les bonnes et les mauvaises actions , elle donne la liberté de se ménager. Il y a encore un autre ménagement plus général : car on ne voit point d'homme qui fasse tout ce qu'il serait capable de faire dans une occasion, s'il était assuré d'en revenir; de sorte qu'il est visible que la crainte de la mort ôte quelque chose de la valeur.
La parfaite valeur est de faire sans témoins ce qu'on serait capable de faire devant tout le monde.
L'intrépidité est une force extraordinaire de l'âme qui l'élève au-dessus des troubles , des désordres et des émotions que la vue des grands périls pourrait exciter en elle ; et c'est par cette force que les héros se maintiennent en un état paisible , et conservent l'usage libre de leur raison dans les accidents les plus surprenants et les plus terribles.
L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu.
La~ plupart des hommes s'exposent assez dans la guerre pour sauver leur honneur ; mais peu se veulent toujoui-s exposer autant qu'il est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel ils s'exposent.
La vanité, la honte, et surtout le tempérament,, font souvent la valeur des hommes et la vertu des femmes.
CCXXh
On ne veut point perdre la vie, et on veut acquérir de la gloire : ce qui fait que les braves ont plus d'adresse et d'esprit pour éviter la mort, que les gens de chicane n'en ont pour conserver leur bien.
Il n'y a guère de personnes qui, dans le premier penchant de l'âge, ne fassent connaître par où leur corps et leur esprit doivent défaillir.
CGXXIIl.
Il est de la reconnaissance comme de la bonne foi des marchands : elle entretient le commerce ; et nous ne payons pas parce qu'il est juste de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des gens qui nous prêtent.
Tous ceux qui s'acquittent des devoirs de la reconnaissance, ne peuvent pas pour cela se flatter d'être reconnaissants.
Ce qui fait le mécompte dans la reconnaissance qu'on attend des grâces que l'on a faites, c'est que l'orgueil de celui qui donne, et l'orgueil de celui qui reçoit, ne peuvent convenir du prix du bienfait.
Le trop grand empressement qu'on a de s'acquitter d'une obligation » est une espèce d'ingratitude.
Les gens heureux ne se corrigent guère ; ils croient toujours avoir raison , quand la fortune soutient leur mauvaise conduite.