‹ Œuvres complètes. Précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 106 sur 630 · LES DEUX AMIS, ACTE III, SCÈNE V · texte numérisé non relu

LES DEUX AMIS, ACTE III, SCÈNE V

PAULINE

Chez monsieur de Préfort... Et ne sont-ils pas bons ?

AURELLY.

Excellents , pareils à ceux dont il nie fait passer la valeur aujourd'hui. Mais tout ne m'appartient pas : il y a cent mille écus auxquels je ne puis toucher. C'est un dépôt... sacré.

Votre fortune est plus que suffisante pour assurer cette somme à son propriétaire.

AURELLY , avec chaleur.

Voulez-vous que je me rende coupable de l'abus de confiance que je reproche à ce malheureux ? La seule chose peut-être sur laquelle il ne puisse y avoir de composition, c'est un dépôt. De l'argent prêté, on l'a reçu pour s'en servir ; mille raisons peuvent en faire excuser le mauvais emploi ; mais un dépôt... Il faut mourir auprès.

PAULINE

Si l'on parlait à celui de qui vous le tenez?

AURELLY.

Apprends qu'il n'en a ramassé les fonds que pour acquitter une dette... immense. Il les destine à réparer, s'il peut , des torts!... Mais tu m'accuserais de dureté... Tu veux le voir; parle-lui , j'y consens ; il est prêt à t' entendre; et cet homme... c'est moi. PAULINE , avec joie.

Ah! je respire. Nos amis seront sauvés.

AURELLY.

Avant que d'être généreux , Pauline , il faut être juste.

PAULINE

Qui oserait vous taxer de ne pas l'être?

AURELLY.

Toi-même , à qui je vais enfm confier le secret de cet argent. Écoute , et juge-moi... Jefus jeune et sensible autrefois. La fille d'un gentilhomme (peu riche, à la vérité) m'avait permis de l'obtenir de ses parents. Ma demande fut rejetée avec dédain. Dans le désespoir où ce refus nous mit , nous n'écoutâmes que la passion. Un mariage secret nous unit . INIais la famille hautaine , loin de le confirmer, renferma celte malheureuse victime, et l'accabla de tant de mauvais traitements , qu'elle perdit la vie , en la donnant à une fille... que les cruels dérobèrent à tous les yeux.

PAULINE

Cela est bien inhumain !

AURELLY.

Je la crus morte avec sa mère : je les pleurai longtemps. Enfin j'épousai la nièce du vieux Chardin , celui qui m'a laissé cette maison de commerce. Mais le hasard me fit découvrir que ma fille était vivante. Je me donnai des soins. Je la retirai secrètement; et, depuis la mort de ma femme, j'ai pris tous les

ans, sur ma dépense, une somme propre à lui faire un sort indépendant du bien de mon fils. Voilà quelle est la malheureuse propriétaire de ces cent mille écus : crois-tu, mon enfant, qu'il y ait un dépôt plus sacré?

PAULINE

Non;... il n'en est pas.

AURELLY.

Puis-je toucher à cet argent ?

PAULINE

Vous ne le pouvez pas. Pauvre Mélac ! Mais vous êtes attendri; je le suis moi-même. Pourquoi donc cette infortunée m'est-elle inconnue ? pourquoi me faites-vous jouir d'un bien-être et d'un état qui lui sont refusés ?

Tu connais le préjugé. Ma nièce est honorablement chez moi ; ma fille ne pouvait y demeurer sans scandale ; et celui qui a manqué à ses mœurs n'en est pas moins tenu de respecter celles des autres. PAULINE , avec chaleur.

Je brûle de m'acquitter envers elle de tout ce que je vous dois; allons la trouver. Faisons-lui part de nos peines. Elle est votre fille : peut-elle n'être pas compatissante et généreuse ?

AURELLY.

Que dis-tu, Pauline? Tout son bien! le seul dédommagement de son infortune , tu veux le lui arracher !

PAULINE

Nous aurons fait notre devoir envers nos amis.

AURELLY.

Elle se doit la préférence.

PAULINE

Elle peut nous l'accorder.

AURELLY.

Mettez-vous en sa place... une telle propo.siliou...

PAULINE

Ah ! comme j'y répondrais !

AURELLY.

Si elle nous refuse ?

Nous ne l'en aimerons pas moins ; mais n'ayons aucun reproche à nous faire.

AURELLY.

Tu l'exiges?

PAULINE, vivement.

Mille , mille raisons me font un devoir de la connaître.

AURELLY, dCmie voix étouffée.

Ah ma Pauline !

PAULINE

Qu'avez-vous?

AURELLY.

I Ta sensibilité m'ouvre l'âme; et mon secret...

PAULINE

I Ne regrettez pas de me l'avoir confié!

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