LETTRE SUR LA CRITIQUE DU BARBIER DE SÉVILLE
— Je le connais. — Vous permettez bien que je ne l'échange pas contre le vôtre. Un pédant n'aura pas plus ma confiance en maladie qu'une bégueule n'obtiendrait mon hommage en santé. Mais je ne suis qu'un sot. Au lieu de vous rappeler mon amende honorable au beau sexe , je (levais lui chanter le couplet de la bégueule ; il est tout fait pour lui.
Pour égayer ma poésie , Au hasard j'assemble des traits ; J'en fais , peintre de fantaisie , Des tableaux , jamais des portraits, r La femme d'esprit , qui s'en moque ,
Sourit finement à 1 auteur :
Tour 1 imprudente , qui s'en choque, Sa colère est son délateur.
— A propos de chanson , dit la dame , vous êtes bien honnête d'avoir été donner votre pièce auv Français ! moi qui n'ai de petite loge qu'aux Italiens ! Pourquoi n'en avoir pas fait un opéra comique ? ce fut , dit-on , votre première idée. La pièce est d'un génie à comporter de la musique.
— Je ne sais si elle est propre à la supporter, ou si je m'étais trompé d'abord en le supposant : mais , sans entrer dans les raisons qui m'ont fait changer d'avis , celle-ci , madame , répond à tout.
Notre musique dramatique ressemble trop encore à notre musique chansonnière pour en attendre un véritable intérêt ou delà gaieté franche. Il faudra commencer à l'employer sérieusement au théâtre , quand on sentira bien qu'on ne doit y chanter que pour parler; quand nos musiciens se rapprocheront de la natuie , et surtout cesseront de s'imposer l'absurde loi de toujours revenir à la première partie d'un air, après qu'ils en ont dit la seconde. Est-ce qu'il y a des reprises et des rondeaux dans un drame.' Ce cruel radotage est la morl de l'intérêt , et dénote un vide insupportable dans les idées.
Moi qui toujours ai chéri la musique sans inconstance et même sans infidéhté ; souvent , aux pièces qui m'attachent le plus, je me surprends à pousser de l'épaule, à dire tout bas avec humeur : Eh va donc, musique! pourquoi toujours répéter.' N'es-tu pas assez lente? Au lieu de narrer vivement , tu rabâches ! au lieu de peindre la passion , tu t'accroches aux mots ! Le poète se tue à serrer l'événement, et toi tu le délayes! Que lui sert de rendre son style énergique et pressé, si tu l'enseveUs sous d'inuliles fredons .' Avec ta stérUe abondance , reste , reste aux chansons pour toute nourriture, jusqu'à ce que tu connaisses le langage sublime et tumultueux des passions.
En effet, si la déclamation est déjà un abus de la narration au théâtre, le chant , qui est un abus de la déclamation , n'est donc, comme on voit, que l'abus de l'abus. Ajoutez-y la répétition des plirases, et voyez ce que devient l'intérêt. Pendant que le vice ici va toujours en froissant , l'intérêt marche à sens contraire ; l'action s'allaiiguit , quelque chose me manque; je deviens distrait, l'ennui me gagne ; et si je cherche alors à deviner ce que je voudrais, il m'arrive souvent de trouver que je voudrais la fin du spectacle.
Il est un autre art d'imitation , en général beaucoup moins avancé que la musique , mais qui semble en ce point lui servir de leçon. Pour la variété seulement , la danse élevée est déjà le modèle du chant.
Voyez le superbe Vestris ou le lier d'Auberval engager un pas de caractère. II ne danse pas encore; mais, d'aussi loin qu'il parait , son poi t libre et dégagé fait déjà lever
la tète aux spectateurs. Il inspire autant de fierté qu'il promet de plaisir. Il est parti... Pendant que le musicien redit vingt fois ses phrases et monotone ses mouvements , le danseur varie les siens à l'infini.
Le voyez-vous s'avancer légèrement à petits bonds , reculer à grands pas , et faire oublier le comble de l'art par la plus ingénieuse négligence ? Tantôt sur un pied , gardant le plus savant équilibre , et suspendu sans mouvement pendant plusieurs mesures , il étonne , il surprend par l'immobilité de son aplomb... Et soudain, comme s'il regrettait le temps du repos, il part comme unirait, vole au fond du théâtre , et revient , en pirouettant , avec une rapidité que l'œil peut suivre à peine.
L'air a beau recommencer, rigaudonner, se répéter, se radoter, il ne .se répète point , lui ! tout en déployant les mâles beautés d'un corps souple et puissant , il peint les mouvements violents dont son âme est agitée : il vous lance un regard passionné que ses bras mollement ouverts rendent plus expressif; et, comme s'il se lassait bientôt de vous plaire , il se relève avec dédain, se dérobe à l'œil qui le suit, et la passion la plus fougueuse semble alors naître et sortir de la plus douce ivresse. Impétueux , turbulent , il exprime une colère si bouillante et si vraie, qu'il m'arrache à mon siège et me fait froncer le sourcil. Mais , reprenant soudain le geste et l'accent d'une volupté paisible , il erre nonchalamment avec une grâce , une mollesse et des mouvements si délicats , qu'il enlève autant de suffrages qu'il y a de regards attachés sur sa danse enchanteresse.
Compositeurs! chantez comme il danse, et nous aurons, au lieu d'opéras, des mélodrames ! Mais j'entends mon éternel censeur ( je ne sais plus s'il est d'ailleurs ou de Bouillon ) qui me dit : Que prétend-on par ce tableau ? Je vois un talent supérieur, et non la danse en général. C'est dans sa maiche ordinaire qu'il faut saisir un art pour le comparer, et non dans ses efforts les plus sublimes. N'avons-nous pas...
— Je l'arrête à mon tour. Eh quoi ! si je veux peindre un coursier et me former une juste idée de ce noble animal , kai-je le chercher ongre et vieux, gémissant au timon du fiacre , ou trottinant sous le plâtrier qui siffle ? Je le prends au haras , lier étalon , vigoureux , découplé , l'œil ardent , frappant la terre et soufflant le feu par les naseaux ; bondissant de désirs et d'impatience , ou fendant l'air qu'il éleclrise , et dont le brusque hennissement réjouit l'homme, et fait tressaillir toutes les cavales de la contrée. Tel est mon danseur.
Et quand je crayonne un art , c'est parmi le.s plus grands sujets qui l'exercent que j'entends choisir mes modèles; tous les efforts du génie... Mais je m'éloigne trop de mon sujet; revenons au Barbier de Séville... ou plutôt, monsieur, n'y revenons pas. C'est assez pour une bagatelle. Insensiblement je tomberais dans le défaut reproché trop justement à nos Français , de toujours faire de petites chansons sur les grandes affaires , et .de grandes dissertations sur les petites.
Je suis , avec le plus profond respect , Votre très-humble et très-obéissant ser\ itour.
L'AUTEl'R,