SCÈNE
SUZANNE; FJGARO, regardant avec mystère.
(Cette scène doit marcher chaudement.) SUZANNE.
Entre donc, Figaro ! Tu prends l'air d'un amant en bonne fortune chez ta femme !
FIGARO
Peut-on vous parler librement ?
SUZANNE
Oui , si la porte reste ouverte.
FIGARO
Et pourquoi cette précaution ?
SUZANNE
C'est que l'homme dont il s'agit peut entrer d'un moment à l'autre.
FIGARO Vappiiyant.
Honoré-Tartufe. — Bégearss ?
Et c'est un rendez-vous donne. — Ne t'accoutume donc pas à charger son nom d'épithctes; cela peut se redire, et nuire à tes projets.
FIGARO
Il s'appelle Honoré !
SUZANNE
Mais non pas Tartufe.
FIGARO
IMorbleu !
SUZANNE
Tu as le ton bien soucieux !
FIGARO
Furieux. {Elle se lève.) Est-ce là notre convention ? M'aidez-vous franchement , Suzanne , à prévenir un grand désordre ? Serais-tu dupe encore de ce très-méchant homme ?
SUZANNE
Non , mais je crois qu'il se méfie de moi ; il ne me dit plus rien. J'ai peur, en vérité , qu'il ne nous croie raccommodés.
FIGARO
Feignons toujours d'être brouillés,
SUZANNE
]Mais qu'as-tu donc appris qui te donne une telle humeur?
Recordons -nous d'abord sur les principes. Depuis que nous sommes à Paris, et que M. Almaviva... (il faut bien lui donner son nom , puisqu'il ne souffre plus qu'on l'appelle monseigneur... )
LA MÈRE COUPABLE
SUZANNE , avec humeur.
C'est beau! Et madame sort sans livrée! nous avous l'air de tout le moiule !
FIGARO
Depuis , dis-je , qu'il a perdu , pour une querelle du jeu, son libertin de fils aîné, tu sais comment tout a changé pour nous! comme l'humeur du comte est devenue sombre et terrible !
SUZANNE
Tu n'es pas mal bourru uon plus !
FIGAllO.
Comme son autre fils paraît lui devenir odieux !
SUZANNE
Que trop !
FIGARO
Conune madame est malheureuse :
SUZANNE
C'est un grand crime qu'il commet !
FIGARO
Comme il redouble de tendresse pour sa pupille Florestine ! comme il fait surtout des efforts pour dénaturer sa fortune !
SUZANNE
Sais-tu , mon pauvre Figaro , que tu commences à radoter? Si je sais tout cela , qu'est-il besoin de me le dire?
FIGARO
Encore faut-ii bien s'expliquer pour s'assurer que l'on s'entend ! N'est-il pas avéré pour nous que cet astucieux Irlandais , le fléau de cette famille, après avoir chiffré , comme secrétaire, quelques ambassades auprès du comte , s'est emparé de leurs secrets à tous? que ce profond machinateur a su les entraîner, de l'indolente Espagne , en ce pays remué de fond en comble , espérant y mieux proiiter de la désunion où ils vivent , pour séparer le mari de la femme, épouser la pupille, et euvahir les biens d'une maison qui se délabre ?
SUZANNE
Enfin , moi , que puis-jc à cela ?
FIGARO
Ts'e jamais le perdre de vue , me mettre au cours de ses démarches...
SUZANNE
Mais je te rends tout ce qu'il dit.
FIGARO
Oh! ce qu'il dit... n'est que ce qu'il veut dire! Mais saisir, en parlant, les mots qui lui échappent, le moindre geste , un mouvement, c'est là qu'est le secret de l'âme! Il se trame ici quelque horreur. Il faut qu'il s'en croie assuré , car je lui trouve un air . . . plus faux, plus perfide et plus fat; cet airdessotsdece pays, triomphant avant le succès! Ne peux-tu être aussi perfide que lui? l'amadouer, le bercer d'espoir? quoi qu'il demande , ne ))as le refuser?...