‹ Œuvres complètes. Précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 449 sur 630 · PREUVES MORALES · texte numérisé non relu

PREUVES MORALES

M. Goëzman s'est présenté avec un papier au parlement, et a dit : Voici une déclaration que le Jay m'a écrite ; elle n'est pas sortie de mes mains; je la remets au greffe avec l'original de ma dénonciation , dont elle prouve la véracité. — Rien de plus clair assurément.

IMadame Goëzman est venue ensuite avec un autre papier au parlement, et a dit : Voilà une déclaration de le Jay que je remets au greffe. Quoiqu'elle

MÉMOIRES. .j.,9

soit de récriture d'un connnis de le Jay, j'atteste qu'elle est signée de lui, et parfaitemeut conforme à l'original que le Jay a écrit en ma présence , et que mon mari a déposé : et j'atteste qu'il n'y a jamai.s eu d'autre minute écrite de la main démon mari.

— On ne peut pas mieux s'énoncer.

jMais , monsieur et madame , avant de vous répondre , qu'était-il besoin de déposer chacun une déclaration, pui.squ'elles disent toutes deux la même chose? — C'est que nous sommes des gens véridiques , et que nous ne voulons rien d'équivoque : l'original est de la main de le Jay ; la copie est de celle de son commis. Ce qui abonde ne vicie pas.

— Peut-être. Mais s'il n'y a eu qu'une seule déclaration écrite

par le .fay chez M. Goëznwn , restée entre les mains de M. Goëzman, soigneusement gardée par M. Goëzman, et déposée au greffe par M. Goëzman ; surquellc minute le commis de leJay a-t-il donc copié la déclaration que madame Goëzman nous représent-? aujourd'hui? Car encore faut-il que ce commis ait fait sa copie sur une minute quelconque ; et ce ne peut pas être sur celle de le Jay , puisque , selon vous-même, elle est restée à AI. Goëzman , et que ce commis n'a jamais eu riionneur d'entrer clie/, vous.

Direz-vous que , de retour, le Jay a eu la mémoire assez bonne pour rendre exactement chez lui ca qu'on lui avait dicté ailleurs? Ceux qui connaissent l'honnête, le bon sieur Edme-Jean le Jay, savent bien que iM. Goëzman ne pourrait donner une aussi pauvre défaite, sans déshonorer entièrement ses défenses.

Et puis quel intérêt aurait eu le Jay de remettre aux mêmes [îcrsonnes une copie signée de la déclaration qu'il leur avait laissée en original , s'ils ne l'avaient pas expressément exigée? et .s'ils l'ont exigée , ils n'ont pas dû s'en lier à sa mémoire. Lorsqu'on veut une copie , on la veut exacte. Ils ont dû lui confier une minute, et cette minute qu'il emporte ne peut pas être en même temps la sienne, qu'il laisse à M- Goëzman : et je demande , encore une fois , sur quoi donc ce commis a-t-il fait la copie que madame Goëzman représente ?

Si l'on m'objecte que M. Goëzman n'avait pas plus besoin d'exiger une copie signée dont il avait l'original, que le Jay n'avait intérêt de la lui envoyer; je réponds que , du fait à la possibilité , la conséquence est toujours bonne. ÎVIadame Goëzman dépose la copie du commis; doncelle existe , doncelle a été envoyée , donc elle a été exigée , donc surtout elle a été fait(! sur une minute : et ma première question revient ton jours : Sur quelle minute ce commis de le Jay a-t-ii donc tiré la copie que madame Goëzman représente ?

Mais madame Goëzman a peut-être subtilement dérobé la minute de le .Tay à son mari , et l'a remise

MEMOIRES

à ce libt-aue eucachetle, pour qu'il la lit cupic!', voulant en avoir une expédition? — Non pas, s'il vous plaît : quand elle n'aurait pas déclaré positivemeut que la minute de le Jay n'est point sortie des mains de son mari , voici ma réplique : c'est que la copie écrite par le Jr.y , sous la dictée de madame Goëzman tenant la minute de son mari, est aussi inexacte qu'on devait l'attendre de pareils secrétaires. Que n ai-je pu la copier! des mots oubliés qui détruisent le sens ; d'autres mots oubliés qui ne font que gâter le style ; d'autres enfin ou})liés , qui ne font rien au stvle ni au sens, mais qui se trouvent parfaitement rétablis dans celle du commis.

Or, si la copie du commis eût été faite sur celle de le Jay, on y verrait les mêmes fautes; ou si elle ne les portait pas , elle serait au moins libellée de même. La copie de le Jay a une date ; elle en aurait une aussi : loin de cela , cette copie du commis est claire et suivie; on voit qu'elle a été faite par un homme exact , sur la minute d'un homme instruit , sur celle de l'auteur enfin , qui ne l'avait pas datée , parce que ce n'était pas son affaire ; ce qui fait que le commis n'a pas daté non plus sa copie. Elle n'a donc pas été écrite sur une minute de le Jay. Et quand vous devriez vous mettre en colère , jusqu'à ce. que vous m'ayez répondu, je demanderai toujours : Sur quelle minute le commis de le Jay a-t-il tlonc tiré sa copie?

D'ailleurs , le libraire et son commis ont déclaré qu'ils avaient gardé cette minute cuigmatique dix- .sept jours chez eux. Ce nombre dejours , indifférent quand ils l'attestaient , ne r«st pas aujourd'hui que nous discutons. Observez qu'on lit, au dos de la déclaration de le Jay , une seconde déclaration (dont nous parlerons en son lieu) écrite aussi par le Jay dix jours après la première , dans la cliambre de madame Goëzman , sous la dictée de sou mari. Or, ce papier, qui n'est pas sorti des mains de ISI. Goëzman , qui se trouvait chez lui dix jours après la première déclaration, lorsqu'on écrivait la seconde sur son verso, ne peut pas être en même temps la minute inconnue qui est restée dix-sept jours chez le Jay , et nous avons beau tourner pour fuir ; semblables à Enguerrand , que toutes les routes ramenaient au palais de Strigilline , nous retombons toujours dans nia première question : Sur quelle minute ce commis de le Jay a-t-il donc copié la déclaration que madame Goèzman représente?

i\Iais ne serait-ce pas sur une certaine minute emportée par le Jay de chez M. Goëzman? minute qu'il déclare être de la main de M, Goëzman, minute que son commis déclare être d'une écriture étrangère , qu'on lui a dit être celle de M. Goëzman ; minute enfin qu'ils déclarent tousdeuxleur avoir été lestement soutiréeauboutdedix-spptjoursparM.Goëzman.Ily a queltju'un de pris ici • pour le coup le piège s'est

subitement fermé, comme on l'avait craint, sur le bras qui le tendait pour me prendre. Nous y laisserons l'imprudent jusqu'à ce qu'il lui plaise de nous apprendre qui a fait la minute de cette déclaration , ou qu'il nous explique autrement l'énigme de la copie du conunis de le Jay.

Mais pendant que je fatigue et mon lecteur et moi pour prouver quel est l'auteur de la déclaration , on prétend que M. Goëzman ne nie point du tout qu'il en ait fait la minute. Je n'en sais rien : qu'il la nie ou l'avoue aujourd'hui , cela est indifférent à la question que }e traite : car .s'il nie , sa dénégation même prête une nouvelle force à ma preuve tirée de la copie du commis ; en s' obstinant à nier un fait prouvé au procès , il n'en montre que mieux qu'il était instruit , et sentait toute l'iniquité de la pièce qu'il composait; et s'il avoue , il devient contraire à lui-même et à madame Goëzman , qui a constamment nié, au nom des deux, que son mari eût jamais fait de minute : il ne peut donc éviter un mal sans tomber dans un pire; et c'est le juste partage réservé à la mauvaise foi.

J'entends quelqu'un se récrier sur l'amertume de mon plaidoyer, en accuser la forme, à défaut de moyens contre le fond : Le partage réservé à la niaui-aisefoi! ce n'est pas ainsi , dit-il , qu'on plaide au barreau, surtout contre un magistrat. — Cela se peut. L'œil qui voit tout ne se voit pas lui-même, et je suis trop près de moi pour être frappé de mes défauts: mais prenez garde aussi de vous placer trop loin pour les bien juger. Considérez que je suis injustement accusé, rigoureusement décrété, sans secours, sans appui, seul , percé à jour, aigri par le malheur, et chargé du pénible emploi de me défendre moi-même.

Il lui est bien aisé de se modérer, à cet orateur paisible qui , ne se forgeant qu'à froid , et compassant ses périodes à loisir, exhale un courroux qui n'est pas le sien , et montre une chaleur empruntée, dont le foyer, loin de lui , réside au cœur de sou client. Ses idées s'arrangent froidement dans sa tète, quand mille ressentiments brûlent ma poitrine el voudraient s'échapper à la fois. Il se bat les flancs pour s'échauffer en composant, quand j'applique à mon front un bandeau glacé pour me tempérer en écri^ ant. ]\lais vous qui me relevez ainsi , ne seriezvous pas iSL Goëzman ? je crois vous reconnaître à la nature , au ton de ce reproche. Eh ! monsieur , à quoi vous arrêtez-vous ? Un mémoire au criminel sejuge-t-il sur les principes d'un discours académique ? A la parade on regarde au vain éclat des armes : on les prise au combat sur la bonté de leur trempe. A.ccordez-moi les choses, et j'abandonne les phrases. 11 s'agit pour moi de vaincre, et non de briller; ou plutôt, monsieur, il me suffit de n'être pas vaincu ; car, malgré votre acharnement, je confesse avec vé-

rite que je dierelic moins à préparer votre perte , <pi"à vous empêcher de cousonimer la luienue.

TREUVES PHYSIQUES.

•Vprès avoir porté les preuves de raisonnement .ius(]iràrévidem'e , acquérons la même certitude sur les preuves de fait ; et que leur ensemble soit la démonstration parfaite que non-seulement la minute était bien de la main de M. Goëzman, mais que ce magistrat a fait la déclaration comme il avait intérêt qu'elle fût, exprès pour me nuire , et sans que le Jay y ait eu la moindre part. C'est le sieur le Jay qui va nous l'apprendre : écoutons parler dans tous ses interrogatoires cet iiomme honnête et simple.

Enfermé au secret, sans communication, et n'ayant pour conseillers que la mémoire qui rappelle les faits, le bon sens qui les met en ordre, et la candeur qui les produit au jour; c'est ici que la simplesse d'un homme ordinaire est plus pressante que toute l'habileté du plus subtil rhéteur. Ses réponses sont d'une vérité qui saisit ; nulle précaution , nulle prévoyance des suites ; les faits les plus graves y sont articulés aussi naïvement que les choses les plus inutiles. Je préviens qu'il va porter de furieux coups ta mes adversaires, et répandre un terrible jour sur leur conduite; et je les en préviens, afin qu'ils regardent de plus près à ce que je vais dire ; car je déclare que je n'entends mettre de surprise à rien. Je me défends à force ouverte.

Le .Tay , interrogé s'il a été de lui-même chez IM. Goëzman pour y faire une déclaration ? a répondu qu'on l'avait envoyé chercher de la part de ce magistrat le 30 mai dernier.

Interrogé quelle question lui a faite M. Goëzman, relativement à la déclaration qu'il a écrite.' a répondu que M. Goëzman ne lui a pas fait d'autre question que celle-ci : N'est-il pas vrai, M. le Jaij, que madame a refusé les cent louis et la ynontre que vous lui avez présentés ? Qu'ayant été vivement sollicité par madame Goëzman de répondre affirmativement, il a dit pour toute réponse : Oui, monsieur; qu'alors le magistrat a écrit à son bureau la déclaration tout d'un trait; que madame Goëzman l'a prise et dictée à lui répondant, pendant qu'il l'écrivait , pour que cela marchât plus rondement ; qu'il a mis ensuite la minute de M. Goëzman dans sa poche, pom' la faire copier par son commis ; et que, sans perdre de temps, madame Goëzman l'a conduit chez M. de Sartines ; qu'en montant en fiacre il a dit à la dame : Nous soujiaes bienheureux que votre mari ne m'ait pas parlé des quinze louis ; je n'aurais pas pu dire que je les ai rendus , puisque vous les avez encore ; et que la dame a répondu (avec le plus gaillard adjectif) : Fousseriez bienune... tête à perruque, d'aller parler de ces quinze louis .-puisqu'il était convenu que je ne devais pas les rendre, on [)cut bien assurer que je ne les ai pas reçus .

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