ARTICLE III
« Distraction faite des fonds ci-dessus , avec les « sommes que j'ai personnellement prêtées à mon- « dit sieur de Beaumarchais . soit sans reçus , soit « avec reçus, ou billets faits à moi ou à un tiers pour « moi , je vois qu'il me doit , y compris le contrat à « quatre pour cent , passé chez Devoulges ( des « payements faits à la veuve Panetier et l'abbé « Hémar, pour l'acquisition de sa charge de secré- « taire durci), que j'ai de lui, et tous les arrérages « dudit contrat jusqu'à ce jour, la somme de cent " trente-neuf mille livres ; sur quoi ...»
C'est ici que commence l'arrêté de compte entre M. Duverney et moi.
Que dit à tout cela le comte Falcoz?
Que ma dette de cent trente-neuf mille livres est un vrai galimatias employé avec afjectation par moi ; et huit lignes plus bas, que cet article estplein du trouble qui m'agitait en l'écrivant. Ainsi , selon le comte de La Blache , j'étais à la fois assez troublé pour faire un galimatias sans le vouloir, et assez r(?/?ecAJ pour faire ce galimatias avec affectation. Puissamment raisonné !
Mais enfin, qu'entendez-vous par cet excellent raisonnement? Kntendez-vous que je devai.s plus ou que je devais moins que cent trente-neuf mille livres? Car vous qui parlez de galimatias, vous êtes si clair dans vos observations, qu'on ne sait jamais trop bien ce que vous voulez.
Est-ce plus que je devais ? Fournissez vos titres , prouvez , et je tiens compte à l'instant de ce plus. Devais-je moin.s- ? Quel intérêt avais-je à mettre p/MS'î* Dans mon affectation réfléchie, que vous nommez aussi trouble d'esprit , ne pouvais-je pas également retrancher de cinquante-six mille livres des sommes imaginaires, pour touiber juste à ces malheureux quinze mille francs? Jlais enfin c'est à vous encore à prouver que M. Duverney ne m'a jamais prêté que cinquante-six mille livres.
Je sens bien votre embarras ; cela est dur à dire , parce que cela contredirait les cris que vous ne cessez de faire contre moi sur les sommes immenses que j'ai coûté, dites-vous, à votre bienfaiteur;
Parce que cela contredirait surtout les preuves que je puis donner de quarante-quatre mille francs de reçus, ou billets entre ses mains, pour de l'argent dont il m'avait aidé dans l'acquisition d'une maison, et vous voilà dans l'étroit défilé de ne savoir aujourd'hui si vous devez contrarier cet article de cent trente-neuf mille livres en plus ou en moins : à bon compte vous le contrariez toujours , sauf à faire un choix quand je vous forcerai de motiver vos imputations; mais alors, comme nous serons deux, il faudra être conséquent, c'est-àdire, avouer que vous ne saviez au vrai ce que vous
HEALMVKCIIAIS.
vouliez dire sur cet ai-ticle , mais seulement que vous en vouliez beaucoup à cet article.
Pendant que nous sommes à pâlir, à sécher sur ces cent trente-neuf mille livres, anéantissons une autre prétention du comte de La Blache, qui soutient que je lui dois les arrérages et capitaux des contrats existants entre ses mains , et qu'ils ne sont point entrés dans ma dette énoncée au total cent trente-neuf mille francs : c'est l'affaire de deux petites questions et d'un peu d'ennui pour le lecteur.
Avez- vous, monsieur le comte, un seul contrat d'argent qui m'ait été prêté par M. Duverney . et passé chez Devoulges , notaire, pour aucun autre emploi que les payements faits à la veuve Panetier et l'abbé Hémar , spécifiés dans l'article III? Celui-là, j'avouerai que je le dois, et qu'il n'est point entré dans les cent trente-neuf mille francs.
Avez-vous un contrat qui renferme en commun les payements faits à la veuve Panetier et à l'abbé Hémar dans un seul et même acte ? En ce cas , je payerai tous les autres dont vous me prétendez débiteur.
Mais si , en examinant les contrats que vous avez, on trouve qu'ils sont uniquement composés des payements faits à ces deux créanciers de ma charge , et non d'un autre emploi; et si aucun de ces contrats ne contient un payement commun à ces deux créanciers de ma charge, il faudra bien , malgré vous , me permettre de raisonner ainsi.
Dans l'article m de l'acte du \" avril , il est spécifié que portion des cent trente-neuf mille francs se compose des payements faits à la veuve Panetier ; donc les sommes prêtées pour les payements delà veuve sont entrées dans les cent trenteneuf mille francs.
Dans cet article m il est spécifie que portion des cent trente-neuf mille francs se compose du payement fait à l'abbé Hémar : donc l'argent prêté pour faire le payement de l'abbé est entré dans les cent trente-neuf mille francs.
Aucun de ces contrats ne contient un payement faiten commun à la veuve el à l'abbé, seuls créanciers de ma charge : donc les divers contrats qui attestent les payements particuliers faits h l'un ou l'autre, sont tous entrés dans la dette de cent trente neuf mille livres.
Donc toutes les sommes avancées à Beaumarchais pour faire les payements delà veuve Panetier et de l'abbé Hémar, relatifs à sa charge de secrétaire du roi , et spécifiés dans l'article m , font partie de la créance de cent trente-neuf mille francs.
Donc , si Beaumarchais a payé cent trente-neuf mille francs à M. Duverney , il s'est entièrement acquitté envers lui de tout ce qui est relatif aux ti-
MÉMOIRES
ties et contrats de ces payements que le comte de La Blache lui présente aujourd'hui.
Donc, si M. Duverney a reconnu , daté et signé l'acte qui porte cet acquittement général , le comte de La Blache n'a plus rien à demander à Beaumarchais à cet égard.
Donc , si tout cela est fort ennuyeux , monsieur le comte , il faut au moins convenir que tout cela est fort clair.
Pour couler à fond cet article , voyons en effet si , lorsque j'ai payé cent trente-neuf mille francs , ]\L Duverney me reconnaît quitte de tout envers lui.
Après avoir déclaré, dans cet article m, que la somme de cent trente-neuf mille francs compose la masse de ma dette envers lui , M. Duverney passe à l'examen des sommes avec lesquelles j'entends m'acquitter de ces cent trente-neuf mille francs; et, d'après l'énoncé graduel et clair de tous mes acquittements , à la fln de l'article viii ' , il conclut ainsi : « Il résulte que mondit sieur de Beaumarchais m"a payé deux cent trente-sept mille francs , ce qui passe sa dette de quatre-vingt-dix-huit mille livres. »
Or, si en déduisant quatre-vingt-dix-huit mille de deux cent trente-sept mille , on trouve que la différence des deux sommes est cent trente-neuf mille, il faudra hien conclure avec M. Duverney que ma dette totale était de cent trente-neuf mille francs , et non d'une autre somme ou moindre ou plus forte.
Et si on lit ensuite dans le même arrêté de compte , à la fin de l'article xi ' , ces paroles très-expressives de Î\I. Duverney : « Au moyen desquelles clauses ci-dessus énoncées , etc. , je reconnais mondit sieur de Beaumarchais quitte de tout envers moi, » on avouera que M. Duverney n'aurait pas dit qu'il me reconnaissait quitte de tout envers lui, si je fusse resté son débiteur d'une sonmie quelconque au delà des cent trente-neuf mille livres que je venais d'acquitter, et dont il avait déclaré à l'article m que toute sa créance sur moi se composait : et cette nouvelle preuve me paraît répandre une merveilleuse clarté sur les précédentes.
Et si , dans un autre article de cet arrêté, M. Duverney s'exprime ainsi : « Pour faire la balance juste « de notre compte , je me reconnais son débiteur de « la somme de vingt-trois mille livres, que je lui ■■' payerai à sa volonté , sans qu'il soit besoin d'autre " titre que le présent engagement , » on conviendra sans peine que, si j'eusse dû à M. Duverney quelque chose au delà des cent trente-neuf mille francs que je venais d'acquitter, il ne déclarerait pas, après in'avoir reconnu 7?/?Yfe de tout envers lui , qu'il est mon débiteur en fin de compte, d'une somme de vingt trois mille livres. Et cette dernière preuve
» Vovez TarriMé de compte, à la fin de ce mémoire. ■> I<hm.
ajoutée à toutes les autres, me paraît ne laisser aucun doute sur la netteté de ma dette totale , montant à cent trente-neuf mille livres , et non à une sonyiie ou plus modique, ou plus forte : ce qu'il fallait démontrer.
Et tout cela parut si exact et si juste à 31. Duverney, qu'après avoir gardé trois jours les deux doubles du compte , il m'en renvoya un daté et signé de lui , n'en déplaise au comte Falcoz de La Blache , que tout cela met au désespoir. Et millions d'excuses demandées au lecteur, que je promène à travers un mémoire hérissé de chiffres, comme une lande est fourrée de bruyères ; je sens que l'aridité de cette discussion doit prodigieusement le dégoûter de moi : malheureusement c'est un travail inévitable.