‹ Œuvres complètes. Précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 478 sur 630 · ARTICLE V · texte numérisé non relu

ARTICLE V

« Plus, je reçois eu payement la défalcation de la « rente annuelle viagère de six mille livres que j'ai « dû fournir à mondit sieur de Beaumarchais , aux «termes de notre cow^ra^, en brevet, passé chez

' Vériliez toutes ces citations dans l'acte à la (in du memoire.

' Vériliez toutes ces citations dans ''acte à la fin du mémoire.

MÉMOIRES

■< Devoulgf'.s le 8 juillet 176Î : lesquels arrérages " n'ont ét^ fournis que jusqu'en Juillet 1762 ( à « cause de plus fortes sommes que je lui ai prêtées « alors ), et qui se montent aujourd'hui à quarante- ' six mille cinq cents livres. »

Sur c« chef, mon adversaire , aussi juste dans ses conséquences qu'honnête dans ses principes, a toujours raisonné ainsi : « Cet article présente un " contrat en brevet de six mille livres de rente via- • gère au capital de soixante mille francs ; donc, ce " contrat en brevet n'est pas un contrat, c'est une " donation ; et puisque ce contrat, qui est une do- :< nation, est fait en brevet, cette donation est nulle. » Admirable !

Mais pourijuoi ne donne t- il pas à ce contrat quelque nom plus bizarre encore? Dès qu'il ne s'agit pour lui que de ne pas voir ce qui est écrit , et lie voir ce qui n'est pas écrit ; dès que l'énoncé le plus exact et le plus clair ne l'arrête pas dans ses honnêtes conjectures, il aurait aussi bonne grâce dans une supposition que dans l'autre.

Il va plus loin dans son nouveau mémoire : et nous relèverons ses beaux raisonnements à l'article VIII , en traitant du capital de cette rente.

Il suffit ici de faire remarquer au lecteur le puéril étonnementdu comte Joseph , qui ne peut concevoir comment , ayant soixante mille francs placés à dix pour cent sur M. Duverney, en attendant qu'il me les plaçât à trente dans les vivres de Flandre, je ne me faisais pas rendre ce capital , plutôt que d'emprunter d'autres sommes à M. Duverney qui me les prétait à quatre pour cent , et quelquefois sans intérêts : cela est en effet si difficile à concevoir pour le raisonneur, qu'il aime mieux user deux gi'andes pages à débattre sa puérile observation , que de reconnaître la simplicité d'une marche aussi naturelle.

Serait-ce surlesarréragesdelarente qu'il voudrait que j'eusse fait porter cette absurde compensation ? C'est encore pis. C'est vouloir qu'au lieu d'emprunter de l'argent dont j'avais besoin, j'eusse exigé des arrérages qui ne m'étaient pas dus , puisque cet argent me fut prêté en î7Gt , et qu'aux termes de l'acte les arrérages de la rente m'avaient été payés jusqu'en 1762. La seule chose raisonnable était de «•esser de payer les arrérages de la rente, pour les défalquer un jour en comptant sur ces prêts d'argent, et c'est précisément ce que nous avons fait.

Il faut qu'un avociit ait bien peu de choses à dire pour enfler son mémoire de pareilles inepties ! ou plutôt j'imagine voir le comte de La Blache qui vient le presser, le harceler pour eu obtenir un mémoire. —Eh! mais où sont vos titres.? lui dit l'avocat; vous ne me fournissez que des allégations ! — Eh bien ! faites-les valoir. — Cela vous est bien aisé à dire. — Mon ancien défenseur m'aurait

fait vingt mémoires là-dessus , lui! Il a bi-i-n trouvé le moyen de me faire gagner ce procès au parlement de 1771 , en avril 1773.— Cela se peut, monsieur le comte; mais nous sommes en novembre 1774 au conseil du roi ; et c'est bien différent : on n'y débat que la forme de arrêts sans les entamer au fond. Enfin, pour plaire à son client, l'avocat, forcé de parler, a dit les belles raisons que je viens de relever, etjilusieurs autres que je relèverai encore.

ABTICLE VI.

" Plus, je me reconnais débiteur de mondit sieur « de Beaumarchais de la somme de soixante-quinze « mille livres, pour les fonds quil a mis dans l'af- « faire des bois de la haute forêt de Chinon , où il « est intéressé pour un tiers, dans lequel je me suis « associé avec lui pour les trois quarts , avec engage- « ment de faire ses fonds et les miens, aux termes « de notre traité de société du 16 avril 1767 ; les- « quels fonds je n'ai point faits, mais bien lui. »

De la part du légataire universel , c'est toujours la même logique. Il dit : « Un traité de société est « ici spécifié dans Pacte; donc ce traité de société « n'a jamais existé. » Point d'autres raisons; jamais d'autres preuves : et il appelle cela dçs défenses !

On se persuade aisément que des défenses de cette nature ne sont qu'un prétexte pour dire beaucoup d'injures à celui qu'on /m/^depuis longtemps comme un amant aune sa maîtresse.

Dans la première partie de cet écrit , j'ai prévenu rapidement que M. Duverney s'était engagé envers mes augustes protecteurs d'augmenter ma fortune. Si d'exposer de nouveau tout ce qui servit à fonder cet arrêté de compte est un historique étranger à la cause que je défends aujourd'hui, il ne l'est point au fond du procès, il ne l'est point à l'opinion publique. Les honnêtes gens surtout me sauront gré de n'avoir voulu rien laisser d'obscur sur cette partie de ma vie , si odieusement attaquée , après en avoir autant éclairé le reste.

Forcé de rappeler d'honorablesi bienfaits, comme premiers chaînons des événements qui ont amené cette horrible affaire, au moins mon cœur y gagnera de faire éclater sans indiscrétion, après douze ans de silence, une reconnaissance que le seul respect a pu renfermer si longtemps dans moi-même.

Oui, je le dis , et mes amis savent bien que je le dis sans regret, je devrais être un des plus riches particuliers de mon état, et, sans le malheur opiniâtre qui m'a toujours poursuivi, je le serais sans doute.

0 monsieur Duverney, vous l'aviez promis, solennellement promis, à monsieur le dauphin , à madame la dauphine, père et mère du roi, aux quatre princesses, tantes du roi, devant toute la France, à l'Ecole Militaire, la première fois que la famille

MEMOIRES

royale y viut voir exercer la jeune noblesse , y vint accepter une collation somptueuse, et faire pleurer de joie à quatre-vingts ans le plus respectable vieillard.

O l'heureux jeune homme que j'étais alors ! Ce grand citoyen , dans le ravissement de voir enfin ses maîtres honorer le plus utile établissement de leur présence , après neuf ans d'une attente vaine et douloureuse, m'embrassa les yeux pleins de larmes , en disant tout haut : Cela suffit , cela suffit , mon enfant; je vous aimais bien, désormais je vous regarderai comme mon fils: oui, je remplirai l'engagement que je viens de prendre , ou la mort m'en ôtera les moyens.

.l'ai dit qu'il m'avait procuré quelques petits intérêts qui, changés en argent, et gardés par lui-même eu attendant le renouvellement du traité des vivres , me formaient sur lui une rente viagère de six mille francs au principal de soixante mille livres.

La compagnie des vivres s'étant renouvelée sans qu'il pût m'y faire entrer, dans la crainte qu'on ne l'accusât d'avoir manqué de chaleur en cette occasion, il avait imaginé d'acquitter d'un seul coup ses promesses , en me prêtant cinq cent mille francs pour acheter une charge que je devais lui rembourser à l'aise sur le produit des intérêts qu'il me promettait dans de grandes entreprises. On voit que je dis tout, et que ma gratitude est franche, autant que ses procédés furent généreux. Eh! pourquoi le c^icherais-je ? il fallait bien que cela fût ainsi ! Aurais-je accepté , sans cet espoir, un prêt de cette importance? il n'en fallait pas tant pour me ruiner!

Mais l'affaire, quoique consommée, ayant été rompue par des événements dont le récit est plus essentiel au roman philosophique de ma vie qu'à l'histoire ennuyeuse de mon procès, au bout de six mois j'avais reperdu mes espérances , il avait retrouvé ses fonds , et tout était rentré dans l'ordre accoutumé.

Cinquante-six mille francs seulement , restés à lui sur ma charge de secrétaire du roi , en augmentant un peu mon état, diminuaient encore mon aisance, puisque je lui payais quatre pour cent d'un argent qui m'en rapportait à peine trois.

Il m'avait encore prêté depuis, sur de simples reçus , quarante-quatre mille francs , pour m'aider dans l'acquisition d'une maison. Mais payer le loyer d'un logement ou l'intérêt de l'argent qui me l'avait acquis , cela revenait au même : on sent que je n'en étais pas plus riche. D'ailleurs cet argent n'était pour moi qu'une espèce d'avance de six mille francs d'arrérages de ma rente viagère , que je n'ai plus exigés depuis, à cause de ces prêts d'argent qui les avalent absorbés pour longtemps.

Il m'avait confie [wur deux cent mille francs de ses billets au porteur en 1761, loi-sque je fus en Espagne : mais c'était à condition que je n'en ferai.s aucun autre usage que de les déposer, en cas d'affaire majeure, pour augmenter ma consistance, par un crédit de cette étendue sur lui.

Tout cela méritait bien de ma part un dévouement parfait à ses intérêts ; mais tout cela n'augmentait ni n'assurait ma fortune : il le sentait, il avait la générosité de s'en affliger, et ne se croyait point quitte envers moi, quoique ma reconnaissance envers lui fiît sans bornes.

Enfin , voyant son crédit sur les affaires générales à peu près tombé en 1766 , il me pressa de former une compagnie pour acquérir sur le roi deux mille arpents dans la forêt de Chinou , et de me réserver un tiers dans l'entreprise.

Le tiers d'intérêt dans une affaire qui exigeait plus de cinq ou six mille francs d'avance ! à moi qui vivais modestement de mes revenus , et qui ne pouvais détourner un sou de mon capital sans me couper absolument les vivres ! on sent bien que cela ne pouvait me convenir, à moins qu'un fort capitaliste ne se joignît à moi. C'est ce que fit M. Duverney.

Paruntraitéde société particuliereulrenousdeux, il prit trois quarts dans mon tiers, à la charge de faire ses fonds et les miens ; ce qui me laissait, pour mon travail, un douzième sans fonds dans les bénéfices de l'affaire. Voilà l'époque et le fondement de notre association sur les bois de Touraine.

On peut encore se rappeler qu'en 1765, delà vente d'une charge à moi , j'avais touché soixantedix mille livres, et que de cet argent je lui avais remboursé dix-huit mille livres , et neuf mille cinq cents livres qui avaient produit deux des trois quittances dont il s'est agi plus haut dans l'acte ; enfin que j'avais jeté le reste de mes fonds dans l'affaire commune.

Depuis, avantageusement marié, je continuai de verser de l'argent dans cette affaire , avec d'autant plus de facilité que j'avais deux garants: l'entreprise qui m'en répondait , et M. Duverney , pour qui je payais; ce qui m'acquittait d'autant envers lui.

Voilà comment, eu 1770, je lui offris en acquittement ma mise de fonds dans cette entreprise , montant à quatre-vingt-trois mille francs en capitaux et intérêts ; ce qui forma les articles vi et vu de notre arrêté , dont je viens d'étabhr encore une fois le fondement.

Et de tout ce que j'ai dit , il en existe plus de preuves morales , physiques et publiques , qu'il n'en faut pour convaincre et persuader tout ce qui n'est pas le légataire de M. Duverney. Lettres et recommandations bien respectables , grande notoriété d'événements , contrat existant de cinq cent mille francs , certificat d'un dépôt de cent mille livres, charge de

MEMOIRES

secrétaire du roi , maison acquise, charge à moi vendue soixante-dix mille francs, récépissés de la caisse de ma compagnie pour quatre-vingt trois mille livres , etc. , etc. , etc.

Et le comte Falcoz de La Blache ne veut pas qu'il soit résulté de tout cela un arrêté de compte entre M. Duverney et moi, dont le reliquat aille à quinze mille livres! Il m'intente un procès atroce pour éluder de me le payer ! Et ce procès , il le soutiendra sans preuves jusqu'à extinction de poumons ! Il ira jusqu'à déshonorer , s'il le faut , le jugement de son bienfaiteur , plutôt que d'en avoir le démenti ! Et cet honmie était un parent éloigné de M. Duverney , qui lui a laissé toute sa fortune ! Et ce riche légataire jouit à présent de plus de deux cent mille livres de rente ! Et il en aurait encore douze mille de plus , s'il eût pu faire signer à son bienfaiteur mourant un acte arrangé pour les enlever à sa respectable mère , qui les tenait de M. Duverney , son oncle ! Et il en aurait douze mille de moins, s'il n'eût pas constamment empêché M. Duverney de faire le moindre bien à son propre frère , gentilhomme aussi considéréquemonadversaire est reconnu avide! Et M. Duverney me disait quelquefois : « En lais- « sant tout mon bien à Falcoz, que j'ai créé, avancé, « marié, enrichi, je crois donner un soutien, un père « à tous mes parents.... « Rouvrez les yeux , s'il se peut , malheureux testateur ! voyez ce père , et ce soutien de vos parents , les chicaner, les plaider tous l'un après l'autre , sur les moindres objets qu'il n'a pu leur ôter entièrement. Je ne suis pas le trentième qu'il ait voulu dépouiller. O honte ! Et l'on est étonné que l'indignation s'empare de moi quelquefois ! J'en demande bien pardon aux magistrats, aux lecteurs , au public , au vicomte de La Blache , à la marquise sa mère, à toute cette famille respectable ; mais au comte Falcoz.... ah! je sens que cela m'est impossible.

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