‹ Œuvres complètes. Précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 502 sur 630 · FAITS JUSTIFICATIFS DU PREMIER CHEF · texte numérisé non relu

FAITS JUSTIFICATIFS DU PREMIER CHEF

'< Avez-vous concouru avec chaleur à faire accor- " der à une infortunée la liberté conditionnelle d'ac- " coucher ailleurs que dans une maison de force, <• oîi elle courait le danger de la vie ? »

Oui, je l'ai fait ; et voici mes motifs :

Au mois d'octobre 1781 , je ne connaissais pas même de vue la dame Kornman ; je savais seulement, comme tout le monde, que son mari l'avait fait mettre dans une maison de force en vertu d'une lettre de cachet.

Un jour que je dînais chez madame la princesse de Nassau-Sieghen avec plusieurs personnes , on nous peignit la détention et la situation de la dame enfermée avec des couleurs si terribles , que cet événement fixa l'attention de tout le monde. Le prince et la princesse de Nassau surtout paraissaient fort touchés de son malheur, et voulaient s'employer, disaient-ils, à lui faire obtenir sa liberté. Touché moimême du récit et de cette noble compassion , je les louais de leur dessein ; ils me prièrent d'yjoiiulre mes efforts, ajoutant qu'un tel service était digne de mon courage et de ma sensibilité. Je m'en défendis par des raisons de prudence. Ils me pressèrent, je résistais en alléguant (ce qui est vrai) que je n'avais jamais fait une action louable et généreuse qu'elle ne m'eut attiré des chagrins. Quelqu'un invite alors un magistrat du parlement, qui était (jrésent , a montrer à la compagnie le mémoire que cette malheureuse femme avait composé seule au fond de sa prison , et qu'elle avait trouvé moyen de faire parvenir à M. le président de Saron, avec autant de lettres qu'il y avait de magistrats à la

cbauibre des vacations. Voici cette reipiête louchante :

MÉMOIRE

Anni:ssf; a m i.k I'Hésident de saron par la dame kounman,

NÉE FAKSCH '.

« Je suis Bée à Bàle en Suisse; j'ai été élevée dans la religion prolestante réformée.

« A l'âge de treize ans, j'étais oiplieline de père et de mère ; à celui de quinze, mes parents m'ont fait épouser, en 1774, le sieur Kornman , Al.sacien , et de la religion lulii»'ricnne.

« Mon mariage a été célébré dans le canton de Bâle, suivant les lois civiles et ecclésiastiques de cette ville.

« Je ne connaissais pas le sieur Kornman; je témoignai fpielque répugnance : on m'assuia que je serais très lieurcuse, que c'était un bon parti ; je me résignai.

" J'ai apporté à mou mari 300,000 livres de dot, qu'il a toucliéos ; j'ai été avantagée en outre de 00,000 livres. Mon mari s'est obligé encore de faire un état de ses biens, dont la moitié doit m'appartenir, en cas qu'il vienne à mourir.

« Un de mes parents m'a dit , il y a un an, que celle clause n'avait pas été remplie , et m'en a marqué du mécontentement. Mais, comme je ne me connais pas eu affaires d'inlérèt, j'ai toujoins négligé ce point.

'( Mon mari m'a proiJO-^^é de lui faire , par écrit sous seing privé, une donation de tous mes Ijieus; je lui ai fait cet écrit dans les connnencemenis de notre mariage ; il m'en a fait un [lareil , qu'il a retiré sans me rendre le mien ; je l'ai annulé de mon propre mouvement, le 2à juillet dernier.

« .le suis mère de deux enfants, et grosse de quatre mois du troisième. Notre union a été très-mal assortie : j'ai été fort mallieureuse; et j'ai longtemps souffert avec patience et douceur.

« 11 y a deux ans (]ue ces orages ont été plus fréquents et plus violents. Connue le divorce est permis dans mou pays et dans ma religion , j'ai écrit , il y a un an , à mes parents collatéraux que je voulais briser ma cbaîne.

" On a cherché à m'adoucir : un frère utérin que j'ai est venu à Paris le mois de mai dernier ; il a cherché à pacifier ces troubles : c'est l'époque de ma grossesse.

<< Au bout de quelque temps qu'il a été parti, mon mari a recommencé ses persécutions, et a passé toutes les bornes.

« Je me suis plainte <le mon coîé , et je me suis occupée d'obtenir dans les tribunaux (en me séparant de mon mari ) le repos que les 'conciliations n'avaient pu me procurei.

« Mon mari , craignant sans doute l'effet de ces démai • elles, a cherché à les prévenir par l'autorité.

« La nnit du 3 au 4 aoilt , deux hommes se sont présentés à moi et m'ont dit que M. le lieutenant de police desirait me parler.

.; Je témoignai quehpie surprise du message à une heure aussi indue : ne pouvant cependant imaginer aucune violence, je m'habillai pour suivre les deux inconnus.

« Je marquai de l'étonnement de ne point trouver ma voilure ni mes gens. On me représenta que c'était pom-

I La faniille Faesch est une des premières de Bàle.

MEMOIRES

prévenu- des iriterpi étalions de leur |)art ; que je renlielais toul de suite; que c'était pour m'expliquer avec mon mari devant le magistrat. Je nie rendis : on fit approcher un fiacre, où je trouvai un troisième personnage. Je m'aperçus qu'on prenait une autre route que celle de l'hôtel de la police ; je demandai pourquoi : on me répondit encore que le magistrat , craignant que je ne fusse vue de ses gens , avait par délicatesse cru devoir me parler en maison tierce.

« Je me payai de cette raison ; j'arrivai dans une cour ; on me fit entrer dans une salle au lez-dechaussée ; et l'homme aux expédients , quittant l'anonyme et sa feinte , me demanda pardon de la supercherie, me dit qu'il était exempt de police , et que j'eusse à rester par l'ordre du roi dans le lieu où j'étais.

« Je ne puis rendre compte de ce qui s'est passé le reste de cette nuit et les trois premiers jours qui l'ont suivie; je me suis évanouie plusieurs fois ; j'ai eu le transport. Un homme est venu me parler, m'interroger , me faire signer : ma tète n'était pas à moi , et je n'ai qu'un souvenir confus.

« Je vis M. le lieutenant-général de police, qui m'a paru me marquer de l'intérêt. Mes idées s'étant calmées, j'ai appris que j'étais rue de Bellefond , au château de CliaroUais, dans une maison de force, régie par deux femmes nommées Lacour et Douay ; qu'on y renfermait des folles et des femmes prostituées.

« On m'a ôté ma femme de chambre i>our m'en donner une du lieu , chargée sans doute du soin de m'espionner.

" On m'assure que je suis traitée extraordinairement; quoique accoutumée à l'aisance , je ne me plaindrai pas des privations physiques que j'éprouve dans mon état, et qui intluent sur ma santé et sur le fruit que je porte dans mon sein.

" J'avais été aveilie que mon mari machinait contre moi : on m'avait dit môme que des gens avec qui il m'avait fait diner étaient des espions de la police, quoiqu'il les eût annoncés pour des négociants arrivant des grandes Indes.

« Le 25 juillet, je fis deux procurations, dont une pom- M. Silvestie, avocat aux conseils, qu'on m'avait indiqué *"omme un honnête homme, à l'effet de veiller à mes intérêts et de prévenir quelques manœuvres contre moi ; j'avoue que je regardais cette précaution comme supcrtlue , ne pouvant imaginer que le gouvernement se mêlât de mes querelles avec mon mari, et qu'on me ravirait l'iioniwîur, la liberté, mes enfants, peut-être ma fortune, sans m'entendre, quoiqu'il y ait des tribunaux.

» Depuis ce moment, j'ai sans cesse demandé à pailcr à mon avocat, je n'ai pu l'obtenir, je n'ai vu que mon frère, jeune homme âgé de vingt ans, qui, instruit de mon malheur, est venu d'Allemagne à Paris. C'est par lui <jue j'ai pu avoir quelques renseignements sur la conduite que j'avais à tenir, c'est par lui que j'ai pu faire passer quelques lettres pour instruire mon avocat de mon sort, le prier d'agir pour me tirer de ce gouffre.

« Je n'ai point reçu de réponse; on a cherché à intimider mon frère , et on est parvenu à le faire repartir , dans la crainte qu'il ne me secourût. J'ai demandé s'il n'y avait pas de juges que je pusse implorer. Il m'a dit que le parlement était en vacance; il m'a remis nue liste imprimée;

et j'ai imaginé d'écrire à toutes les personnes de celte liste pour demandei- justice et appui.

« Je n'ai rien commis contre l'État; je demande qu'on s'informe de la société qui venait chez moi , si j'ai mérité, par ma conduite, d'être mise dans un lieu de prostitution, où je mauque de tout , moi qui tenais un rang dans le monde, qui ai apporté une fortune considéral)le , et qui ai toujours vécu dans l'abondance.

« Je suis instruite que mon mari craint que je ne redemande mon bien : on dit que ses affaires sont surchargées par les grandes entreprises dans lesquelles il s'est intéressé, entre autres dans une aux Quinze-Vingts. 11 est triste de perdre ma liberté , paice que ma fortune périclite.

« Sa conduite postérieure m'annonce la vérité de ces conjectures. Après m'avoir diffamée de la manière la plus cruelle, il parle de revivre avec moi; la cupidité seule ou l'impossibilité de justifier de mon bien peut lui faire mépriser jusqu'à ce point la délicatesse et l'honneur.

« Quoiqu'il en soit, je supplie respectueusement nosseigneurs d'avoir pitié d'une jeune femme étrangère , sans expérience, ne connaissant ni les usages ni les lois ; je mets sous leur protection ma vie et celle de l'enfant que je porte dans mon sein : car je dois tout craindre après ce que j'ai souffert. Si mon mari croit avoir le droit de me traiter aussi barbarement, pourquoi fuit-il les regards de la justice pour me persécuter ténébreusement? Après m'avoir tout ravi , il a été tranquillement se promener à Spa , pour ses plaisirs; et je n'ai pu encore parler à mon avocat. Mon âge, mon sexe, mon état, méritent quelque indulgence : je supplie qu'on me donne les moyens de me défendre, de m'arracher de cet odieux séjour. Ma qualité d'étrangère , la religion que je professe, les lois sous lesquelles j'ai été mariée, devaient empêcher qu'on me ravît ainsi ma liberté. Je demande justice et protection ; et si la confiance que j'ai en la démarche que je fais n'est pas trahie , je les obtiendrai. Ma reconnaissance égalera mon respect pour mes libérateurs.

« Signé F. Kornman, née Faesch. »

Copie de la lellre écrite à MM. les conseillers de la chambre des vacations.

« Paris, au cliâteau de Charollais, rue de Bellefond, « octobre I78i.

« MONSIEIR,

« J'ai pris la liberté d'adresser un mémoire à M. le pré- « sident de Saron, et l'ai supplié d'en faire la lecture à « messeigneurs. Son contenu vous apprendra mes mal- « heurs, et le secours que j'ose attendre de votre justice « et de votre bonté. Je les implore avec la plus vive con- « fiance; ma reconnaissance égalera les sentiments res- « pecîueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être ,

« Monsieur,

« Votre, etc.

« Signé F. Kounman , née Faesch. »

A la lecture de cette requête si simple et si touchante, je dis : « Messieurs , je pense comme vous -, ce n'est point là l'ouvrage d'une méchante femme , et le mari qui la tourmente est bien trompé sur elle , ou bien méchant lui-même , s'il n'y a pas ici des clioses qii'on ignore. INIais, maluré l'intérêt qu'elle

inspire, il serait imprudent de taire des déniarelies pour elle avant d'être mieux informé.» Alors, dans le désir de me subjuguer tout à fait, un de ses zélés défenseurs , je ne sais plus lequel, me remit un paquet de lettres du mari de cette dame, écrites à l'homme qu'il accusait de l'avoir corrompue. Je passai sur une terrasse, où je les lus avidement. Le sang me montait à la tête. Après les avoir achevées , je rentre , et dis avec chaleur : « Vous pouvez disposer de moi, messieurs; et vous princesse, me voilà prêt à vous accompagner chez M. Le Noir , à plaider partout vivement la cause d'une infortunée punie pour le crime d'autrui. Disposez entièrement de moi. Je ne connais du mari que le désordre de ses affaires, et je vous apprendrai comment. Je n'ai jamais vu sa malheureuse femme ; mais après ce que je viens de lire , je me croirais aussi lâche que l'auteur de ces lettres, si je ne concourais de tout mon pouvoir à l'action généreuse que vous voulez entreprendre. » Mes amis m'embrassèrent, et j'allai, avec la princesse de Nassau, chez M. Le Noir, où je plaidai longtemps pour notre prisonnière. Je ne crains d'offenser personne eu l'appelant ainsi , la nôtre. Ah ! chacun l'avait adoptée! De là je partis pour Versailles, et n'ai pas eu de bon repos que je n'aie obtenu des ministres que l'infortunée n'accoucherait pas , ne périrait pas dans la maison de force où l'intrigue l'avait jetée.

Pour justifier la chaleur que j'ai mise à toutes mes sollicitations, je dois transcrire ici les lettres du mari, comme j'ai transcrit plus haut la requête de la femme. Mon bonheur veut qu'après les avoir employées dans le temps à ouvrir les yeux des ministres sur Vhomme qui les avait trompés , elles me soient restées dans les mains , qu'on ne me les ait par reprises ! Il est vrai que depuis six ans ce Kornman est dans la boue , et que sa levée de boucliers , aussi lâche qu'injurieuse , était bien loin d'être prévue ! Mais s'il est un seul homme, après avoir lu ces lettres, qui ne dise pas : J'en aurais fait autant que Beaumarchais , je ne pourrai jamais estimer cet homme-là.

Non , ne transcrivons point sèchement ces étranges lettres : soyons courts, mais pas ennuyeux : opposons-les, date par date, aux narrations du libelle que j'attaque, aux jérémiades hypocrites qui en accompagnent les récits ; déterminons surtout les époques où elles concourent avec les lettres.

C'est vous seul que j'attaque, ]\L Guillaume Kornman. Vous m'avez, non pas inculpé, n;ais vous m'avez injurié. Vous avez armé contre moi mille gens assez légers pour prendre parti dans votre affaire, sans penser qu'un homme audacieux peut tout oser impunément aussi longtemps qu'il parle seul. Vous me forcez de me justifier; je vais le faire sans humeur. N'étant point appelé à défendre votre

nKilheurcuse femme de l'accusation d'adultère dont vous la flétri.ssez ; moins encore à disculper celui que vous nommez son séducteur , c'est vous seul que je vais discuter pour le maintien de mon honneur : il m'importe ici de le faire , avant de dire un mot de moi.

Parcourons donc votre libelle , que vous appelez un mémoire.

Vous convenez ( page 6) que votre femme s'est conduite avec vous pendant six ans d'une manière exemplaire, et vous fixez l'époque de ses désordres (pour user un moment de vos termes) à la connaissance que vous lui fîtes faire d'un sieur Daudet de Jossan, en 1779.

M. le baron de Spon , premier président de Colmar, vous avertit, dites-vous (page 6), « que le « sieur Daudetétait un personnage très-dangereux... « qu'aucun principe d'honnêteté publique et parti- « culière n'arrêtait dans l'exécution de ses desseins. » (Bon Kornman, vous voilà prévenu S'il vous arrive malheur, ce sera bien votre faute!) Et cependant vous le reçûtes chez vous (page 8 ), « et vous lui ren- « dites quelques services , eu considération de la « protection très-publique dont M. le princede Mont- « barrey daignait l'honorer.» (Cela est bien généreux, mais en même temps bien imprudent, puisque le changement de conduite de votre femme vous indiquait déjà (page 8) le commencement d'une liaison entre elle et lui). Insensiblement votre santé s'en altéra (page 8). Vous fûtes à Spa pour la rétablir. Mais, honnne attentif, en partant « vous suppliâtes « votre épouse d'ouvrir les yeux sur l'abîme qui s'ou- « vrait sous ses pas. Vous la suppliâtes de ne pas se « livrer davantage à un homme sans morale , et qui « avait moins une véritable passion pour elle que « le besoin de tirer parti pour sa fortune de la com- « plice de ses égarements. «

Cela est très-prudent de votre part. Mais que veut dire une lettre de vous que j'ai dans ce moment sous les yeux? lettre écrite en arrivant aux eaux à cet honnne suspect, dont les liaisons avec votre femme avaient altéré votre santé, contre lequel vous aviez cru devoir la mettre en garde à votre départ : cette lettre rentre si parfaitement dans les idées que vous nous faites prendre de votre éloignement pour lui, que j'en veux donner des fragments.

Adresse de la lettre :

A M. Daudet de Jossan , syndic royal delà ville de

Strasbourg , à la Chaussée d'Antin, à Paris.

Avec le timbre de la poste'.

Spa, le la juillet 1780.

« Je croirais manquera l'amitié que vous m'avez « toujours témoignée, mon cher syndic royal ,

' Je préviens que toutes ces lettres , écrites et signées du mari , parapliées dans le temps par la femme, et contrôlées depuis, sont déposées au greffe, afin que Guill... Korn... soit forcé de les reconnaître, ou les nie à son grand péril.

iMKMOlRES.

<■ si je ne vous donnais des nouvelles de mon arrivée « au lieu de ma destination. J'ai fait le plus de dili- « gcnce possible, afin de pouvoir vous bejoindre « LE PLUS TOT POSSIBLE , pour me rendre en Al- « sace. Ma foi , il était temps que je m'en aille de la <> rue de Carême-Prenant. •> (Demeure du sieur KornmanàParis.)Jesupprime ici quelques détails oiseux. Mais lui parlant de votre femme , vous ajoutez : « et

« COMME ELLE ?i'A PAS d'EXPÉBIENCE POUR SE « CONDUIBE, EMPÊCHEZ-LA, MON CHEB, DE FAIBE

« QUELQUE SOTTISE MAJEUBE ; et tâcliez de la faire a sortir de la dépendance des domestiques , en lui « persuadant que l'on paye leurs complaisances pas- « sagères fort cher . dont cette espèce de gens sait » toujours tirer parti. Je vous envoie une petite >' lettee pouema femme, que je vous serai obligé

>' DE LUI remettre... ADIEU , MON CHER... VOUS

" aurez encore de mes nouvelles avant votre départ « pour l'Alsace. Je vous embrasse et suis avec

« LES sentiments DU PLUS INVIOLABLE ATTA- <' CHEMENT,TOUT A VOUS.

" 5/(7neG. KORNMAN. »

Me trompé-je en lisant.' Est-ce bien vous, monsieur Rornman , qui mettez votre femme sous la direction de cet homme sans honneur et sans mœurs, qui ne feint de l'aimer que pour la dépouiller ? Donnons encore quelques fragments d'une autre lettre de Spa , et toujours au même homme. Elle vient à l'appui de la preuiière.

.'/ M. Daudet de Jossan, etc. (Même adresse et même timbre. )

De Spa, ce 19 juillet 1780 (cinq jours après la précoJenle ).

Après les compliments affectueux au cher ami , on lit : « Je suis fôché de ne pas être à Paris pour y « recevoir M. votre frère ; je souhaite qu'il puisse « vous engager à différer votre départ pour l' Asace ,

« AFIN QUE JE PUISSE VOUS Y JOINDRE. Il CSt vrai

« que je vous en ai donné ma parole, et vous pouvez « compter que je l'effectuerai, à moins que je n'aille « dans l'autre monde ; cas auquel vous voudrez bien « m'e.vcuser de n'avoir pas tenu ma promesse. Si « nous pouvions faire le voyage de l' Alsace en- « semble, cela serait plus gai. D'un autre côté, « votre absence de Paris et Versailles pourrait peut- « être préjudicier à tios spéculations projetées ; en- « fin vous verrez à faire pour le mieux , et vous ne « devez pas douter du plaisir que j'aurai de me « trouver en Alsace avec vous. // ne dépendra que « de ma femme d^être de la partie ; mais pour lors « il ne faudra pas que je fasse le voyage avec un déo sagrément continuel , ma santé ne le supporterait « plus. Je crois avoir fait tout ce qui était raison- « nable; mais tout a ses bornes , je ne puis plus rien

lui dire. Elle nest plus une enfant, et c'est à elle à se faire estimer du public et de son mari : pour le reste , elle sera la maîtresse défaire ce qu'elle veut ; je n'aurai jamais la sotte manie de gêner le goût et l'inclination de personne , trouvant que de toutes les tyrannies , la plus absurde est celle de vouloir être aimé par devoir : outre que c'est une impossibilité , on ne commande pas au sentiment le plus doux. Partant de ce principe, on peut trèsbien vivre ensemble, 7ie pas s'aimer, mais s'estimer, avoir de bons procédés qui prouvent toujours de la réciprocité de la part d'une âme honnête. Je crois que ce que j'exige n'est pas injuste ni difficile dans la pratique, et je le soumets à vos réflexions, etc.

« Signé KORNMAN.»

Ainsi vous soumettez aux réflexions de votre odieux rival le dessein oia vous êtes délaissera votre jeune femme toute liberté d'aimer un autre homme ; cependant vous croyez savoir que c'est cet hommelà qu'elle aime.'

Quatre ou cinq lettres suivantes sont du même style.

Eh quoi ! Monsieur , vous n'écrivez pas même en droiture à votre femme.' Il faut que ce soit votre ennemi qui lui remette vos lettres? Vous l'en priez. Vous étouffez d'embrassements le corrupteur qui l'a perdue ou la perdra ? Vous caressez ce monstre qui vous a forcé de recourir aux eaux de Spa pour rétablir votre santé , qu'une juste jalousie délabre ! « Et conmie ma femme n'a pas assez d'expérience « pour se conduire, empêchez-la, mon cher, de « faire quelque sottise majeure. » Prenez garde, M. Kornman ! on dira que vous prescrivez à deux amants de mettre de la décence dans une intrigue approuvée de vous ! Prenez garde ! on dira que vous soumettez votre femme à l'expérience d'un corrupteur habile , pour qu'elle apprenne de lui la manière de conduire sans scandale une intrigue d'amour ! Prenez garde ! Mais revenons vite au libelle : ces rapprochements sont précieux.

(Page 9. ) « I\Ies remontrances furent inutiles : de retour des eaux de Spa, j'apprends qu'en mon absence la dame Kornman a tenu la conduite la moins mesurée; que le sieur Daudet lui a fréquem- !< ment assigné des rendez-vous chez lui , et qu'il s'y est passé des scènes d'une espèce assez étrange pour que le voisinage en ait été scandalisé , etc. » Maintenant que vous êtes instruit de tout par des rapports aussi fidèles, j'espère, ô Rornman! que la colère et l'indignation vont vous faire éclater , ou qu'au moins toutes liaisons entre un homme audacieux et vous sont finies ; et qu'enfin votre dernière lettre à cet abandonné ( si même vous croyez devoir lui défendre ainsi votre porte) est bien sévère! Il

MEMOIRES

faut la lire, et la comparer avec la page 9 du libelle,

citée plus haut. A cette époque, vous lui écriviez :

./ m. Daudet de Jossan, à Strasbourg , etc. (Il était

parti pour Strasbourg.)

« De Paris, le 19 août i7S0.

« J'espère , inon cher ami , que la lettre que j'ai « eu le plaisir de vous adresser de Bruxelles vous « sera bien parvenue ; la vôtre , que vous m'aviez « fait ramifié de m'adresser à Spa le 7 de ce mois , « m'a été renvoyée ici ]je suis charmé d'avoir pré- « venu vos intentions , en hâtant mon retour. Je « n'ai pas manqué de me rendre de suite chez M. le « comte de Brancion , qui m'a mis au fait du projet « dont il était question ; l'affaire me paraît belle , il « ne s'agit que de la certitude de se procurer les fonds « nécessaires pour ne pas rester en chemin lorsque « l'opération sera commencée ; je m'occupe à venir « vous joindre pour nous concerter là-dessus. » [Ici sont des détails daffaires.)

« J'ai mille choses à régler avant mou départ, que « je compte effectuer vers la (in de la semaine proi< chaîne. Je crois que ma femme est intentionnée << de faire ce petit voyage ; mais elle n'a guère fait « de préparatifs pour cela. Lorsque cela sera bien « décidé,Je nemanquei'aipas de vous en faire part. « En attendant le plaisir de vous voir , je vous em- « brasse de tout mon cœur , et suis , sans réserve , " tout à vous.

« Signé RoRNMAN. »

Quel étonnant commerce : J'espère , mon cher ami, que la lettre que j'ai eu le plaisir de vous adresser de Bruxelles, etc. O vertueux Rornman! époux délicat, père tendre! l'homme qui corrompait tout chez vous était votre cher ami ! Je suis charmé d'avoir jjrévenu vos intentions en hâtatit mon retour. Ainsi vous aviez mis dans ses mains, non-seulement la direction des plaisirs secrets de votre femme , mais encore il vous faisait marcher suivant ses intentions ! et aûn qu'il ne pût douter que la vôtre était de lui mener votre épouse à Strasbourg , vous le lui assuriez en finissant votre lettre. Je crois que yna femme est intentionnée défaire ce petit voyage; mais elle n'a guère fait de préparatifs pour cela. Lorsque cela sera bien décidé, je ne

MANQUERAI PAS DE VOUS EN FAIRE PART. Ainsi,

vertueux Guillaume, elle n'est pas encore décidée, mais l'homme abandonné qui la perd vous aura cette obligation! et pour qu'il sache même que c'est à bonne intention de votre part, vous finissez ainsi la lettre : En attendant le plaisir de vous voir, je vous embrasse de tout moncœur, e^sw/^, sans Réserve, tord à vous.

Sans réserve , messieurs , vous l'entendez ! Eu effet, vous verrez bientôt l'étendue d'amitié, que ce grand mot renferme.

ri Al \?Ar;(.llAls

Reprenons ici le libelle.

(Page 9.) « Cependant le sieur Daudet se rendit « à Strasbourg pour y remplir les fonctions de syn- « dic-adjoint de M. Gérard.

« La dame Kornman, qui ne pouvait plus se sé- « parer de lui, désira de faire un voyage à Bâle... « Strasbourg est sur la route de Bâle ; je n'eus donc « pas de peine à deviner le vrai motif de sa demande, « etc. » (Et cependant vous l'y meniez , Guillaume!)

Il faut lire dans le mémoire même tout le pathos de cette page, et de quel style le vertueux époux apprenait en route à sa jeune épouse (page 9) comment « tous les faux plaisirs qui nous ont occupés « passent et s'effacent ; comme il importe pour les « derniers jours de notre existence, si fugitive et si « courte , de se ménager une conscience sans re- « mords. » Et tout le reste du paragraphe, digne de figurer, au style près , à côté de. ..

Laurent, serrez ma liaire avec ma discipline.

Cependant ce vertueux époux venait d'écrire en partant à son plus terrible ennemi, à son redoutable rival , deux lettres du 24 et du 25 août ; la première commence ainsi :

A. M. Daudet de Jossan, etc.

<i Paris, le 24 août l78o.

" J'ai été charmé, mon cher ami, d'apprendre, « par la lettre que vous m'avez fait l'amitié de m'a- " dresser, que vous soyez heureusement arrivé à « Strasbourg. » {Je supprime les détails étrangers a mon objet.) « J'ai fait deux fois ma cour à madame « de Montbarrey et à madame de Nassau , qui m'ont « reçu avec beaucoup de bonté , de même que ma " femme , qui a été hier pour prendre leurs o rdres , « car il paraît décidément qu'elle est du voyage ; elle « prendra autre femme de chambre et autre domesti- » que, et par ce moyen nous voyagerons ensemble. » {Ce qui prouve que les débats intérieurs se rapportaient au renvoi des valets., et nullement aux intimités du galant. ) » J'espère que vous serez eu- « core à Strasbourg, et que nous pourrons ij passer « quelques jours ensemble, etc. »

Et le lendemain 25 août , de peur qu'il ne l'oublie, le vertueux époux, qui sait comment il importe de se ménager une conscience sans remords , écrit une seconde lettre à son cher ami , conçue en ces termes :

« Vous aurez vu par ma dernière lettre d'hier , « mon cher ami, que mon voyage est décidé, et « que je ne tarderai pas à vous joindre. » ( Et plus bas:) « Ma marche est de partir samedi au soir ou « dimanche avec armes et bagage. » ( Le bagage , messieurs , c'était sa jeune épouse. ) « A vue de « pays, j'arriverai vendredi pour dîner, ou , s'il est « possible , même jeudi ; de quoi je tâcherai de vous " informer. » ( M'oublions pas cet empressement

MÉMOIRES

obligeant ; il trouvera son application. ) « Je vous « prie d'avance à dîner, rnon cher , pour ce jour; <> ainsi ne prenez pas d'engagement avec monsieur « votre frère , afin d'avoir le plaisir d'être plus long- " temps ensemble. » L'heureux homme que ce syndic ! S'il sentait tout le prix d'un ami rare comme M. Guillaume! s'il savait comme l'époux a peur qu'ils ne se voient pas assez tôt! Reprenons un moment l'hjpocrite libelle. Ils sont en route ; le mari continue de prêcher sa jeune épouse.

(Page 10. ) " Ces conversations, attachantes par « leur objet, arrachaient souvent à la dame Korn- » man des aveux mêlés de larmes de repentir. J'o- '■ sai quelques instants espérer qu'elle ferait enfin " un retour sérieux sur elle-même. Malheureuse- » MENT, aux approches de Strasbourg, l'homme " dangereux paraît. » ( Malheureusement , inopinément même ! il n'avait été prévenu de l'arrivée que cinq ou six fois par le bon mari , qui la lui amenait malhenreusetnent. ) « A l'instant toutes ses bonnes '< résolutions sont oubliées —

« A Strasbourg , toutes les règles de la décence « sont enfreintes , aucune bienséance n'est respec- » tée. . . Je crois devoir lui faire en conséquence quel- « ques observations, elle ne me répond qu'avec le <■ ton de l'aigreur et de l'insulte. » (O Guillaume Kornman! si elle a pris en effet ce ton aigre avec vous , méritiez-vous beaucoup d'égards?)

» Je sens alors qu'il est prudent d'abréger son sé- « jour de Strasbourg » ( très-prudent en effet , monsieur ! ) « et je la conduis à Râle au milieu des siens. <> Je ne restai pas à Râle , persuadé que , quelle qu'y " pût être ma manière d'agir , il serait difficile que <> je n'eusse pas l'air d'exercer auprès d'elle une « censure importune. »

Au moins, homme prudent, avez-vous pris en partant de Râle quelques précautions pour que les scènes scandaleuses de Strasbourg ne se renouvelassent point en cette ville ? Oui , oui , messieurs , il en a pris. Il a mis ordre à tout , en écrivant deRruxelles à sa femme et à son ennemi des lettres menaçantes, foudroyantes, que je vais rapporter ici. Il était bien temps qu'à la fin il se montrât l'homme vertueux qu'il est.

Lettre foudroyante à sa femme.

<i A Alher, près de Luxembourg, le 14 septembre 1780.

.' Je crois , ma femme, qu'il est décent que tu re- « çoives de mes nouvelles , car mon silence pourrait « faire naître des réflexions aux bonnes gens avec <i lesquels tu te trouves , qu'il n'est pas de notre in- .itérêt qu'ils fassent. »( Ces bonnes gens, messieurs, étaient les oncles et les frères de sa femme.) « On .1 te demandera par intérêt pour moi , ou par curio- « site, si je t'ai écrit; et tu pourras par ce moyen B satisfaire à toutes ces demandes. » ( Ici des détails de coyage )

« Fais mille conipliments à tes parents et à Dau- « det, si tu le vois ; car je suppose qu'il pourrait « bien, dans ses petits voyages , avoir l'attention de « te faire une visite. Je lui écrirai demain. Je fais « passer la présente par Strasbourg , pour qu'on y « voie que nous sommes en correspondance ensem- « ble. Tu pourras également, si par hasard tu avais « quelque chose à me faire dire, adresser tes lettres « pour moi à Wachler. Cela nous donnera un air « d'intelligence qui fera bon effet sur l'esprit, de « certaines personnes. Je suis toujours avec les sen- « timents que tu me connais. »

Et voici la lettre menaçante au corrupteur de sa femme :

A M. Daudet de Jossan , etc.

« De Bruxelles, le 20 septembre 1780.

« Je vous adresse , mon cher ami , la présente à » Strasbourg , à tout hasard , ne sachant si elle vous a y trouvera. » ( Sans doute il ne le savait pas. Son cher Km pouvait bien être à Bâle; et le vertueux époux, qui s'en doutait, finit sa lettre remplie d'affaires , en ces termes : ) « Je ne séjournerai que peu , « pour prendre la route de la Suisse , y chercher ma « femme et mes enfants, et les ramener rue Carême- « Prenant... Adieu, mon cher; je vous em- « BRASSE, et vous prie de me croire, avec le plus « sincère attachement, tout à vous.

.< Signé G. Kornman. »

Et par P. S.:

« Je voudrais beaucoup vous trouver à Paris , où « je pense que votre présence serait bien nécessaire. »

Je ne me permets plus aucune réflexion sur ces lettres. Mais, pour compléter le dégoût qu'une telle hypocrisie inspire , il faut citer encore la fin de la page 10 du libelle, où il parle de son retour à Râle.

( Page 10. ) « Je n'eus pas besoin , en arrivant, de « faire de longues informations sur la conduite de « la dame Kornman. A peine fus-je descendu dans « l'auberge où elle logeait , qu'on m'apprit que le a sieur Daudet y était venu plusieurs fois de Stras- « bourg ; qu'il y avait passé des nuits avec elle... »

Sauvons à nos lecteurs la juste horreur de ces récits ; Guillaume Kornman est démasqué. Si la malheureuse victime de ses cruautés ultérieures eût été séduite en effet (ce que je suis bien loin de juger sur l'accusation d'une tel homme ) , elle aurait deux complices de sa faute , son séducteur et son mari. Mais le plus coupable des trois serait l'homme affreux qui l'a fait enfermer, et qui l'accuse d'adultère.

J'ai montré comment le sieur Kornman avait fait les plus grands efforts pour lier intimement sa femme avec le sieur Daudet. Quels étaient les motifs d'une aussi lâche conduite ^ On va les voir. C'est toujours lui qui va parler ,«ar c'est lui seul qui doit

MEMOIRES

me venger de lui. Ses lettres , opposées à son libelle , ne laisseront rien à désirer. Il vous a dit ( page 8) :

« D'après une assurance si positive » (celle que lui avait donnée sa jeune épouse d'avoir de l'éloignement pour l'homme qu'il lui présentait), « je ne « cherchai pointa éloigner le sieur Daudet de chez « moi ; il y vint comme auparavant. » (N'oubliez pas que tout ceci précède le voyage à Spa , dont nous avons extrait des lettres. ) « II y vint comme aupara- « vant. Je lui rendis même quelques services , en « considération de la protection très-publique dont « M. le prince de Montbarrey daignait l'honorer. »

Ainsi, monsieur, vous receviez chez vous l'homme le plus dangereux pour voire honneur ; vous lui rendîezserviceenconsidérationdelaprotectionpublique dont un minutre l'ho7iorait. Mais ce ministre vous en priait-il.' ou vos relations avec lui étaientelles assez impérieuses pour que , malgré vos répugnances , il vous fût impossible de lui refuser la demande qu'il vous en avait sans doute fait faire ?

Sachons , monsieur, ce qui en est. Vos lettres de Spa , écrites à cet homme accusé , nous l'apprendront. Voyons surtout comment vous lui rendiez service , et quels services vous lui rendiez.

Toujours la même adresse aux lettres , et toujours timbrées de la poste.

A M. Daudet de Jossan, etc.

« Spa, le 19 juillet 17ho.

« Je vous suis obligé , mon cher ami , de m' avoir « donné des nouvelles de ce qui s'est passé depuis « mon départ, etc. » {Ici des détails oiseux. ) « Ce « que vous me dites de la situation des choses , re- « lativement à notre spéculation sur la place de tré- « sorier de la M... , me fait plaisir , et est fait pour « donner des espérances , de même que ce que « d'Erv... vous a dit sur mon compte, quoique je « devais m'y attendre ; il ne faut pourtant pas trop « se fier là-dessus dans ce monde. Il est encore bon « de vous observer que ledit sieur a besoin d'être ta- « lonné , qu'il n'est pas bien chaud, et qu'il se rend « facilement aux objections qu'on lui fait; et que, « se laissant aller aux circonstances , il attribue au « hasard ce qu'il aurait pu obtenir par la moindre « activité et persévérance. »

( Pardon , lecteur , mais je n'y change rien. Ceci n'est pas écrit du style hypocrite et traînant du libelle : c'est du Kornman tout pur. )

« Cette place est tout a fait a ma convb- « NANCE , et serait d'autant plus agréable pour moi « que , me mettant en relation avec le département « de la guerre, je serais à portée de faire connaître « au ministre que je puis être utile dans d'autres « opérations , où il n'est quelquefois pas indifférent

« de pouvoir se confier à des gens honnêtes, et de

" LA DISCRÉTION DESQUELS ON EST ENTIÈREMENT » PERSUADÉ, etc.

« Vous avez bien fait, mon cher , d'envoyer le

« mandat pour madame de à notre caisse : tout

« ce qui sera présenté de sa part et de la vôtre « sera exactement acquitté, etc.

« Signé Kornman. »

Maintenant vous cormaissez , lecteur, l'homme , le motif et les moyens ; vous voyez comment il rendait service au corrupteur de sa femme , en considérafioji d'un ministre auprès duquel il n'espérait pourtant s'insinuer que par ce même corrupteur. Rien ne lui coûtait , je vous jure , pour arriver à se saisir d'une caisse : mais vous n'êtes pas à la fin. Lisez la suite.

Même adresse que dessus.

A M. Daudet de Jossan, etc.

<< Spa, le 29 juillet I780.

« Je vous suis obligé , monsieur et cher ami, du « détail que vous me doimez du souper de Beud... , « de l'entrevue de mon frère et de sa femme avec lo « mienne ; les négociateurs de ce raccommodement .< ne me paraissent pas bien sorciers , etc. » {Je n'écris ces phrases aimables que pour montrer Cintimité. ) « A l'égard des vingt-cinq nulle livres que « vous voulez me charger de remettre en billets de <> caisse, pendant votre absence , à M. le prince de « Montbarrey , pour acquitter pareille somme qu'il « a avancée à M. le baron Wirch , c'est une excel- « lente idée , et je vous en suis obligé. Je pense que « le temps de la quinzaine dont vous me parlez » ( apparemment pour acqidtter le mandat ) « ne sera '> pas si strict pour que j'aie le temps d'arriver. Vous '< voudrez me mettre, dans ce cas, par écrit ce que « je dois faire dans cette occasion. » ( Ce vertueux mari , messieurs, qui n'obligeait le prétendu galant qu'en considération de la protection qu'un ministre luiaccordait, le voilà aux genoux du séducteur de sa femme , lui demandant des leçons, des préceptes , pour s'insinuer dans les affaires du ministre!)

« Il serait peut-être possible qu'elle » ( cette occasion ) « me procurât celle de glisser deux mots de « mon projet , qui est que le ministre devTait me « faire son banquier particulier, ou avoir sa caisse « chez moi. » ( Cethomme , lecteur , est bien possédé du démon des caisses ! Il lui enfaut une absolument, caria sienne est en mxiuvais ordre ! caisse de la marine! caisse de l'École militaire ! caisse du ministre! caisse des princes ! caisse des Quinze- P'ingt.^! Fous verrez, vous verrez! Mais reprenons sa lettre.)

« Il serait peut-être possible que cette occasion me " procurât celle de glisser deux mots de mon pro-

MEMOIRES

« jet, qui est que le ministre devrait me faire son <' banquier particulier, ou avoir sa caisse chez moi. « Il y trouverait l'avantage que son argent serait « toujours utilement employé, parce que je lui en « ])onifierais l'intérêt; et il pourrait en disposer <' également d'un moment à l'autre, parce qu'étant « dans le cas d'avoir toujours une caisse garnie, « j'acquitterais les mandats que le prince fournirait « sur moi , et que l'on imprimerait d'avance , pour « qu'il n'ait qu'à signer et remplir la somme et l'or- « dre à qui il faudrait payer, ou je lui porterais sur « son ordre des billets de caisse ou de l'argent. Il « me semble que cet objet pourrait devenir consé- « QUENT pour le prince , surtout si dans un manie- <■ ment général comme le département de la guerre, " qui est de passé cinquante millions , on peut me « laisser de temps à autre quelq uef or te somme entre « les mains. >> ( fous i entendez! ) « Ce qui ne me « paraîtrait pas difficile , et suis sûr que cela a été « pratiqué dans le temps par M. D*** , par l'entre- " mise des sieurs L.... et M.... Et moi j'aurais l'a- '< grément de me rendre utile au ministre , ce qui '< peut se retrouver dans l'occasion. » ( Fous voyez les honnêtes projets qu'il avait sîcr tous ceux qui pourraient lui confier une caisse ! Et la lettre finit ainsi .) « Je soumets cette idée à vos lumiè- « res, etc. Il me tarde de venir vous joindre , mon " cher;']e hâterai ce moment autant qu'il sera pos- « sible. Je vous embrasse, et suis avec le plus sin-. « cère attachement tout à vous , votre serviteur et « ami.

« Signé KoRNMAN. ^

Avant de réfléchir sur cette conduite , encore une lettre de l'époux scrupuleux à l'homme dangereux qu'il déteste.

Même adresse.

 M. Daudet de Jossan y stc. (toujours le timbre de la poste.)

«Spa, le 1" août 1780. »

N'oubliez pas , lecteur, que toutes ces lettres sont de l'époque où l'honorable époux prétend dans son libelle ( page 8 ) « qu'il conjurait la dame Kornman , « de la manière la plus pressante , d'ouvrir les yeux i sur l'abîme profond qui s'ouvrait sous ses pas , et « pendant qu'il la suppliait ( dit-il ) de ne pas se livrer « davantage à l'homme sans honneur et sans morale <> qui ne voulait que tirer parti de la fortune de la « malheureuse complice de ses égarements. » « Spa, le I" août 1780.

« J'espère, mon cher ami, que la présente vous « trouvera encore à Paris » {auprès de sa femme)., 0 et que votre départ sera différé de quelques jours , « afin de me troiwcr plus longtemps avec vous en .' Alsace. Soyez assuré que je m'en fais une fête , et

« que je viendrai vous joindre le plus tôt possible. Je « ne vous dis plus rien de ma femme : tout dépen- « dra d'elle. Je ne suis pas un homme injuste, et je

« SAIS APPRÉCIER LES FAIBLESSES HUMAINES; je

« ferai toujours consister mon bonheur en faisant « celui de ma femme » {voilà pour elle)., « et de ce ft qui m'entoure » {voilà pour lui). « Mais je suis « homme, par conséquent restreint dans des bor- « nés. » {Et dans cinq années, malheureux! tu l'attaqueras en adultère, et tu la diffameras après ravoir fait enfermer pour les mêmes fautes intérieures que toi-même avais préparées, si toutefois elle a succombé ! Non , ma tête est bouillante en écrivant ces choses. ) Mais finissons la lettre du 1^' août 1780.

» Vos espérances sur l'adjonction en question « sont bien flatteuses : il faudra attendre la tournure « que cela prendra , vous étant sensiblement obligé « de votre surveillance à combiner tous les moyens « pour faire réussir l'affaire ; ce sera votre ouvrage. « Je vous suis obligé de votre attention obligeante « de faire mention de moi dans la famille » {du ministre apparemment) « quand l'occasion se « présente, etc.

« Signé Kornman. »

Reposons-nous un moment par une courte récapitulation de tant de faits étranges.

Un homme épouse une jeune personne, belle, riche, et noble de famille (car les Faesch, lecteur, sont des premières familles de Râle ). Un oncle généreux l'a fait riche lui-même. Et l'avide ambition de plus dépenser en folies lui fait concevoir le projet de tirer parti de sa femme; il la vend : je crois bien qu'il ne l'a pas livrée ; mais on voit qu'il la vend pour l'espoir bien vil d'une caisse ! Et sitôt que l'espoir s'enfuit par la retraite d'un ministre, mon tartufe change de ton , cherche querelle à celui qu'il attirait bassement, lui ferme la porte , et punit de son propre crime l'infortunée qui n'avait pu se garantir de tant de pièges.

Mais j'oublie que ce n'est pas moi qui dois plaider pour moi , que c'est mon adversaire lui-même ; je vais donc le laisser parler : premièrement dans le libelle, et puis après viendront ses lettres.

^' M. le comte de Maurepas , dit-il ( page 10 ), m'a- « vait prié de m'occuper d'une entreprise à laquelle « lui et I\I. le prince de Montbarrey s'intéressaient « beaucoup. » (Et en note au bas delà page on lit : ) « Le canal de Rourgogne , proposé par M. le comte « de Rrancion. »

M. de Maurepas , avec son esprit vif et prompt , avec cet œil de lynx qui perçait à jour les plus fins, prier un Guillaume Kornman! On nous prend ici pour des femmelettes , tout au moins pour des gens du monde qui croient tout sans examen , dont i'iu-

quiète légèreté fait , au premier mot qu'où écrit , pourvu qu'il soit âpre et sanglant , une foule de déchaînés , de la plus douce nation du monde! Voyons

donc par qui Guil Korn... fut prié de vouloir

bien s'occuper du canal de Bourgogne. Mais ce n est

pas Guil Korn... que je travaille à convertir;

c'est vous, public inconcevable, Athéniens légers et cruels , qui vous livrez comme des enfants au premier brigand qui vous parle; et toujours injustes envers moi jusqu'à la cruauté ! Puis revenant ensuite à une justice faible et tardive , mais qui ne remédie jamais au mal affreux de vos premiers discours, Athéniens toujours entraînés, n'aurez-vous donc jamais que la crédulité du jour et le jugement du lendemain ?

Les lettres de Guillaume diront sans doute quelque chose de la prière de M. de Maurepas à Guillaume! Feuilletons-les encore, malgré l'ennui qu'elles me causent. Ah! j'ai trouvé, je crois , l'article.

.'/ M. Daudet de Jossan (avec le timbre de la poste).

<( Spa, le ô août 1780.

« Toutce que vous faites est au mieux, mon cher, « pour me mettre en avant auprès du ministre et de « la princesse... Il faudra voir ce que c'est que l'af- « faire majeure dont vous me parlez , et dont je n'ai « pas pu lire le nom de la personne que vous nom- <> mez. » (Ae nous dégoûtons point des phrases ; c'est là le style de Guil... Korn...) « J'en serai ins- « truit là-dessus quand j'aurai le plaisir de vous « voir... Je vois avec plaisir que d'Erv... doit dîner « chez ma femme avec w« comte deFrancion. Vous i « me dites que le ministre me l'a adressé, mais je « n'en ai aucune connaissance; vous m'expliquerez « cela sans doute. Enfin , toutes vos démarches à « mon égard tendant a mettre le pied dans l'étrier, " il y aurait bien du malheur et de la gaucherie si « je ne réussissais à me mettre en selle , et il ne s'a- « giraque d'aller. » {Charmant écrivain! galant homme!) « Adieu, mon cher; je vous embrasse , et " suis , avec le plus inviolable aUachement , tout à « vous.

« Signé Kobnmàn. »

Ainsi , comme on le voit , c'est toujours son ami de cœur qui fait des efforts obligeants pour le fourrer dans les affaires ! Je vois avec plaisir que d'Erv.. .. doit dîner chez ma femme avec un comte de Fra)icion... Je n'en ai aucune connaissance. (Il en estropie jusqu'au nom, il écrit Frajicion pour Brandon. ) Et moi, Beaumarchais , je m'impatiente de ne pas voir comment M. le comte de Maurepas a prié Guil... Korn... Une autre lettre nous l'apprendra peut-être !

MEMOIRES. th:^

A M. Daudet de Jossan , etc.

« Bruxelles, le 12 aoùl i78o.

<' Quoique je ne sois pas curieux , il me tarde ce-

« pendant de savoir quelle est cette affaire majeure <■ dont vous me faites l'amitié de me parler, que « vous avez sollicitée pour quelleme mette en rela- " lion avec le ministre. A vous dire le vrai , je ne « sais que deviner : cela passe mon imagination. En « attendant, pas moins fie remerciments d'avance ; " vous priant d'être persuadé que je ferai toujours " ce qui dépendra de moi pour qu'on ne vous fasse « point de reproches sur mon compte, etc. Adieu, " MON cher; portez-vous bien , conservez-moi vo- « tre amitié , et soyez assuré du plus parfait retour ; • je suis tout à vous.

K Signé G. Kobnman. »

Et le F. S. explique comme Guil... Korn... est tout à lui.

.4 regard de ma femme , Je ?ie veux que son bonheur, dans toute l'étendue du terme.

f espère ainsi qu'arec un peu de réflexion , elle ne s'y opposera point.

( Enfin j'ai trouvé le fin mot. ) V affaire que vous avez sollicitée pour qu'elle me mette en relation avec le ministre. Voilà M. de Maurepas expliqué. Point de ministre qui prie Guillaume ; c'estsoji cher ami qui le pousse, et voyez sa reconnaissance au post-scriptum de la lettre ! /i l'égard de ma femme. Je ne veux que son bonheur, dans toute l'étendue DU T^^ME. J'espère ainsi qu'avec un peu de réflexion , elle ne s'y opposera point. ( G'est-àdire , si elle fait encore quelques difficultés , prouvez-lui bien que je consens à tout. )

C'est ainsi qu'au moyen de ces rapprochements utiles , ou voit la fausseté masquée sortir du fond d'un noir libelle , et la modeste vérité se montrer sans fard dans les lettres.

(Page U du libelle). « Au mois de décembre « 1780, M. le prince de Montbarrey quitta le mi- « nistère ; à cette époque , etc. ; » toute la tirade.

Ainsi le ministre est remercié, l'ami tendre a perdu ses places , et ces pertes ont tué son doux commerce avec l'ami Guillaume Kornman.

Le style du dernier va changer, témoin le libelle et les lettres signées de lui envoyées à tous nos ministres : mais ces lettres et ce libelle sont d'un faux Guillaume Kornman; c'est moi qui tiens le véritable; vous allez voir son véritable style, sitôt après la retraite d^i ministre,

A son ami Jossan.

Mais 178}

« J« n'ai san« doute pas l'homieur d'être assez - connu de vous , monsieur , pour croire que je ne

•iâ t

MÉMOIRES

« sache sacrilier mes liommages qu'aux gens eu « place. »

{Ici des détails oiseux.) « A l'égard de la place de « Pierrecourt , toute mon activité s'est reposée sur " d'Erv... Il a dit qu'il en parlerait... mais qu'il « croyait la chose fort difficile...

n Au surplus, monsieur, si je suis moins chez moi " que par le passé, ce ne sont pas mes affaires seules •> qui m'en éloignent; j'aurais toujours été charmé « de me délasser de mes occupations dans l'intérieur « de mon ménage avec quelques amis ; je dis quelle ques , parce que cette classe ne saurait être nom- ' breuse. » (Qu'a-t-il donc, notre ami Guill... Korn...? On croirait qu' il cherche dispute! Qu^ est devenu le temps où je copiais dans toutes ses lettres mon cher ami à chaque phrase? Ah! pourquoi nos minist7'es ne sont-ils pas inamovibles^ les amitiés de nos Guillaumes seraient à coup sûr éternelles ! Mais achevons la triste lettre, ne fût-ce que pour en comparer le style à celui de notre libelle! J'aurais vécu chez moi (dit-il ) , avec quelques amis; mais ma femme s'y oppose; sa façon de penser ne pouvant cadrer avec la mienne, étant ' trop fier pour me trouver où je puis déplaire, lors- • que l'on me donne trop à connaître. » {Je copie- 'ai tout jusqu'aux fautes.) « Je ne trouve pas déplacé qu'on se moque de moi , un chacun est le maître; mais on ne doit pas trouver mauvais quand je m'en aperçois , et que je cherche d'éviter d'être l'objet plaisanté : je sais jusqu'à quel point peuvent aller les plaisanteries de société et de convenance ; mais il y a des ternies à tout. Au surplus , je suis pour la liberté et l'indépendance , prétendant ne gêner personne , et ne précipitant jamais « mon jugement sur le compte de qui que ce soit , attendant tranquillement que l'expérience me démontre jusqu'à quel point je dois me fiera l'amitié que l'on me témoigne, préférant de juger les hommes plutôt par leurs actions que par leurs paroles : j'admire l'éloquence , mais je préfère la « vérité toute nue et sans ornements dans la bouche de mes amis , et c'est une chose qui n'est pas comn mune. Sima maison perd quelque chosede l'agrément qui pouvait résulter de la bonne intelligence vraie ou apparente qui devait régner entre le maître et la maîtresse , j'en suis fâché; mais je suis trop franc pour résister, à la longue , à une situation forcée qui irait trop au détriment de ma santé , que j'ai assez sacrifiée par le sincère attachement que j'ai porté à ma femme , voyant à regret combien elle était mal conseillée de ne compter pour rien l'estime d'un mari, et préférant des choses passagères à la solidité de l'amitié ; mais elle était la maîtresse, kilc. » {Laplume tombe des mains à tant de choses dégoûtantes.)

lit ccsquatrc mots enjhussiod ; ) « Je ne suis pas

« inquiet sur les petites avances que j'ai été dans » le cas de vous faire, monsieur; la vie étant un « échange continuel de procédés, je me trouverai « heureux de ne me jamais trouver en arrière , etc.

« Signé Kornman. »

Lecteur, encore cette dernière! par bonheur, elle finit tout.

Et toujours à Vami Jossan.

« Le mardi matin , à huit heures.

« Je vous ai laissé , monsieur, tout le temps pour « changervotre conduite à mon égard ; maiscomme « vous n'avez pas jugé à propos de le faire , il con- « vient actuellement qu'il ne reste plus aucune rela- « tion directe ni indirecte entre nous : je vous préce viens que je ferai présenter le billet de trois mille « six cents livres, échu, pour que vous puissiez l'ac- « quitter.

« Je suis très-parfaitement , monsieur , votre, etc. « SignéG.Kon^uxN.

« Paris le 2 juillet I78i . »

Réponse de M. Daudet de Jossan à M. Guill... Korn...

n Paris, 2 juillet 178/.

« C'est par ménagement pour vous, monsieur, par respect pour madame votre épouse, que je n'ai point changé de conduite à votre égard, et que j'ai ;< continué d'opposer le silence, l'honnêteté et la douceur aux impertinences et aux calomnies que vous vous êtes permises... Ne croyez pas avoir acheté par quelques faibles services pécuniaires le droit de me calomnier, et de me faire servir

:< DE PRÉTEXTE A VOS PERSÉCUTIONS CONTRE UNE FEMME FAIBLE ET MALHEUREUSE... Si j'ai

reçu vos services , vous savez que je les ai payés par d'autres auxquels vous avez attaché du prix , et dont vous jouissez. Fiez-vous, sur l'envie extrême que j'ai de pouvoir vous mépriser à mon aise, du soin que je prendrai de me liquider avec vous ; jusque-là je ne puis vous dire qu'entre quatre yeux l'horreur et l'indignation que m'inspirent la bassesse de vos moyens, la lâcheté de vos procédés. — Je m'arrête ; souvenez-vous bien que je vous démasquerai, si vous me poussez a bout; et s'il vous reste quelque vergogne, tremblez que le public ne vous connaisse comme je vous connais , et

COMME vous vous CONNAISSEZ VOUS-MEME. ^-

:< Je vous débarrasserai de vos cautionnements ; ou plutôt je m'en débarrasserai ; le comble du malheur serait de rester votre obligé de cette façon. » Quel fut le résultat, lecteur, de cette rupture éclatante? Un mois après cette réponse, la malheureuse était dans une maison de force. En supposant .qu'elle

MÉMOIRES

fût coupable et que l'hymeu tût offensé , ce que je ne déciderai pas , il me semble prouvé que s'il est un seul homme indigne qu'on lui accordât protection, c'était GMi7/aM?ne Kornman. L'infortunée qu'il abandonnait à Vami , et qu'il enveloppait de pièges , la voilà tout à coup enfermée , transformée dans les plaintes en voleuse , en empoisonneuse ! 0 l'horreur des horreurs !

Maintenant quel est l'homme honnête et sensible, sortant de lire ce commerce , prié , pressé par ses amis, qui refuserait de servir une jeune femme livrée à des barbares , enceinte , arrachée de chez elle , et jetée nuitamment dans une maison de force , où le désespoir va la tuer ? Sa tête , hélas! me disait-on , perdue par intervalles , se jette dans de tels délires , qu'on a déjà craint pour sa vie. Une jeune femme , enfermée sur les plaintes d'un tel mari ! est-il un seul homme d'honneur qui lui refusât son secours ? Ce n'est pas moi. Je ne la connaissais pas même de vue ; eh bien ! ce fut avec ardeur que j'entrai dans la noble ligue que la pitié formait pour elle , que je devins l'un de ses défenseurs. J'en ai bien mieux aimé, bien plus chéri ce valeureux prince de Nassau, depuis que je le vis capable de cette bonté chevaleresque qui fait secourir même ceux qu'on ne connaît pas.

Ne nous laissons pas entraîner ; n'anticipons point sur le travail qui a procuré la sortie , et dont je dois compte au public , quoique je n'en fusse moi-même que le troisième ou quatrième instrument. Déterminé à servir cette dame , sur la lecture de ces dégoûtantes épîtres , j'offris la main à madame la princesse de Nassau pour aller chez M. le Noir. Elle mettait à ses démarches l'activité la plus touchante. Encore chaud de ma lecture, je fis chez le magistrat un plaidoyer brûlant qui bientôt réchauffa lui-même : il donna les plus grands éloges à la malheureuse détenue, à sa douceur, à sa douleur, au ton pénétrant de ses plaintes, souvent à sa résignation. Il nous dit tout ce qu'il en savait ; mais il ajouta qu'il ne pouvait rien dans l'affaire, nous montra trois mémoires du mari, et vingt lettres sollicitantes; enfin il nous prouva que l'ordre était émané du premier ministre , que Kornman et ses amis avaient sollicité en personne. Il prétend qu'il a tout à craindre , dit-il , de la part d'un homme qui , après lui avoir enlevé sa femme , voudrait attenter à ses jours , et qui les marchande avec elle. Je combattis l'horreur de ces accusations par leur invraisemblance , et surtout par les lettres dont j'étais déjà le porteur ; il en fut vivement frappé, nous dit de voir tous les ministres , et me permit de l'instruire du succès de mes démarches.

Alors chacun fit de son mieux. Les gens de loi poursuivaient la séparation en justice ; les gens du monde sollicitaient la délivrance à la cour. M. de Maurepas était malade, et c'était lui qu'il fallait

voir! Il mourut. Rien ne nous arrêta. Ce bon prince de Nassau (que je l'aime!) fut trois fois à Versailles et chez M. Amelot. Aussi m'a-t-il trouvé depuis aussi chaud pour ses intérêts qu'il le fut en cette occasion pour ceux de cette infortunée, qu'il ne connaissait pas plus que moi ! J'adore un grand seigneur dont le cœur n'est pas mort. J'y fus moi-même au moins six fois. Lassé de ne pouvoir rejoindre le ministre, le prince écrivit, le 18 décembre 1781 , cette lettre a M. Amelot :

« J'ai été, monsieur, plusieurs fois à Versailles , « et nommément aujourd'hui, pour avoir l'honneur « de vous remettre un mémoire en faveur d'une « femme persécutée. Son sort a intéressé toutes les « personnes qui sont véritablement instruites de son « affaire. Permettez, monsieur , que je vous prie de « vous faire rendre un compte vrai , et je ne doute « pas que vous ne la mettiez au moins dans le cas « de suivre le cours de la justice qu'elle a invoquée ; « M. le Noir ayant assuré qu'il n'était pour rien « dans cette affaire , et qu'elle dépendait de vous (i absolument.

« J'ai l'honneur d'être , etc

Signé le prince de NassauSieghen. »

Cette lettre est au dépôt de la police, avec toutes les pièces qui suivent. Et moi , pendant ce temps , j'impatientais M. le Noir. Je lui écrivais :

« Le 18 décembre 1781.

« Il ne m'a pas été difficile hier au soir de voir a que l'affaire de madame Kornman commence à « vous donner un peu d'humeur. Mais pendant que <i vous croyez que les gens d'affaires de cette dame « vous trompent , j'ose vous assurer que les amis (' du mari vous en imposent bien davantage.

« Lisez , je vous prie , ce que M, Debruges , pro- « cureur (de la femme) me répond, vous serez «i enfin convaincu que ce n'est pas à l'hôtel du lieu- « tenant civil, mais à l'audience du parc civil , que « M. Vicard {avocat de la femme) a pris ses conclu- « sions , et a insisté pour plaider mardi dernier.

« Permettez-moi aussi de vous prévenir que, mai- « gré tous les efforts qu'on a faits pour retenir l'af- « faire au conseil de Colmar , il est sorti un arrêt « qui oblige les parties de plaider au Châtelet de Pa- « ris. Il faut que la demande du mari ait paru bien « ridicule à ce tribunal , puisque l'arrêt a été rendu <' sans qu'il y ait eu aucune défense pour la femme. « La nouvelleenestvenuedimanche à M. Kornman, « et vous l'ignoriez encore hier au soir. Jugez si l'on « vous trompe vous-même! »

{Ils plaidaient en séparation, et la femme était enfermée par une lettre de cachet! O désordre! 6 désordre !)

« J'ai envoyé hier dans le jour deux fois che^

MICMOIRES.

« M. Turpiu {alors conseil de Kornman) : point de « réponse : pendant ce teinps, monsieur, on ne cesse <■ d'effrayer la malheureuse détenue , en lui disant « (Ju'on lui arrachera sou enfant à l'instant de sa « couche. Il y a de quoi la faire mourir. Vous pou- « vez juger à votre tour si toute la compassion que « vous a inspirée cette infortunée a passé dans le « cœur d'un autre !

« Quant à moi , qui ne l'ai jamais vue , qui ne la « connais que par le tableau très-touchant que votre « sensibilité vous en a fait faire en ma présence (à « madame la princesse de Nassau), ie la vois si « cruellement abandonnée , après une détention de « cinq mois , pendant que le mari court à Spa , fait " bombance et séduit tout ce qui l'approche , que je « viens d'écrire à M. Turpin que si les intérêts de « son client l'empêchent de me voir comme con- '< ciLiATEUB , je vais franchement offrir à cette <• jeune dame et mes conseils et mes secours , mes « moyens personnels et ma bourse, et ma plume. « {Oui, je rai dit et je l'aijait ; car elle était seule en France , et n'avait même à Bâle en Suisse que des oncles trop vieux et des frères trop jeunes pour qu'elle en pût rien espérer.)

« Peut-être, monsieur, quand ils lui connaîtront « des ressources et des défenseurs , commenceront- « ils à rougir de répondre aussi mal au bon cœur et « au bon esprit qui vous ont porté sans cesse à re- « chercher les voies de conciliation.

« Permettez que cette lettre soit la dernière de « mes importunités sur cette affaire... Je vis bien <' hier au soir qu'on finissait par vous impatienter « en vous en parlants! souvent; moi-même je n'étais « pas tranquille sur le plat rôle que la prétendue « mauvaise foi du procureur Debruges me faisait « jouer auprès de vous.

« Aujourd'hui tout est éclairci , mais je ne me per- « niettrai plus de vous étourdir . I,e bien que je veux « à madame Kornman me causerait trop de dom- « mage , s'il allait jusqu'à altérer vos boutés pour « moi, qui m'honore d'être avec le plus inviolable «• et respectueux attachement, «< Monsieur,

« Votre, etc.

« Signé Caron de Beaumarchais. »

Cette lettre, existanteaudépôtde la police, prouve déjà que , malgré tout mon mépris pour le mari , je courais après M*" ïurpin son conseil , pour essayer de les réconcilier. Ma rehgion est que, lorsqu'une pauvre fwnme a épousé un méchant homme , sa place est d'être ntalheureuse auprès de lui ; comme !e sort d'un homme est de rester aveugle quand on lui a crevé les yeux.

M" Silvestre , avocat aux conseils , pouvait seul

voir l'infortunée. Il écrivait à M. le Noir; M. Debruges, son procureur, écrivait à M. le Noir; j'écrivais à M. le Noir; le prince de Nassau , tout le monde, écrivait à M. le Noir; il ne savait auquel entendre. J'avais vu M. le comte de Maurepas en octobre. Avec un esprit d'aigle , il avait l'âme douce. Il m'avait écouté , entendu , avait vu les lettres de Guill.... Korn..., en avait été fort surpris; m'avait dit de voir M. Amelot, de lui raconter toutes ces choses , et d'en parler à M. le comte de Vergennes ; qu'ils en raisonneraient ensemble, parce qu'elle était étrangère.

J'avais couru chez les ministres, et partout même plaidoyer. M. de Maurepas n'était plus. Mais rien ne put lasser mon zèle. Enfin , le 27 décembre , j'obtins la faveur insigne 3e rapporter la joie dans l'affreux séjour des douleurs. Ma demande était si modeste! Elle plaideen séparation contre un homme qui se dérange , et qui ne l'a fait enfermer que pour ne lui rendre aucun compte ; il s'est hâté de prendre l'attaque , de peur d'être écrasé du poids de la défense. Je demande, ou plutôt c'est elle qui demande, car j'ai son placet à la main, qu'on la délivre de l'horreur d'accoucher dans une maison de force, entre les hurlements des folles et les chansons des prostituées. L'accoucheur vous en répondra, vous la rendra sur votre premier ordre. Elle est de la meilleure maison de Bâle; mariée à un méchant homme , elle plaide en séparation ; il n'a pu la vendre vivante, il voudrait en hériter vivante !.. Quel malheur d'être souverain ou ministre! on n'a pas le temps d'être instruit ; la méchanceté , qui veille autour de vous , prend toujours si bien son moment , qu'avec le désir d'être juste, sans le savoir on fait des injustices. Il y a trois mois que vingt personnes courent pour obtenir le redressement de celle-ci. Je remis son mémoire , on le lut.

Dieux ! j'obtins l'ordre; et le voici.

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