‹ Œuvres complètes. Précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 507 sur 630 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Si tout ce que je viens d'établir est juste , il en résulte que, dans les lettres qui feront rentrer le parlement, ce corps doit être purement et simplement rappelé à ses fonctions, et non recréé à des fonctions nouvelles; car les siennes n'ont pu être anéanties '.

Dans l'édit du règlement, il me paraît que la borne du pouvoir négatif et passif peut être facilement posée entre le refus de concourir par l'enregistrement et la coaction à ce qui paraît injuste (et c'est le dernier terme de la fonction du magistrat) , et la liberté de s'opposer à la volonté du roi par des arrêts de défenses et des cessations de service, ou tous autres moyens actifs qui lui sont interdits et ne lui appartiennent nullement. Tout le reste n'est qu'une dispute de mots , ou des combats de haine personnelle.

Voilà mes idées, que je soumets avec respect au jugement des personnes éclairées qui daigneront en prendre connaissance.

Signé Caron de Beaumarchais.

N. B. Pour ôteraux méchants tout moyen de me nuire, en supposant que j'ajuste aux événements actuels un mémoire faux , imaginaire , j'ai déposé au greffe la seule copie qui m'en reste , écrite alors par mon beau-frère , mort il y a près de six ans.

Qu'il me soit permis d'ajouter à cette profession de foi une autre preuve de mon horreur pour ce qui peut aigrir les cœurs et les esprits. Un sujet très-frivole en avait fourni l'occasion; il n'en montre que mieux quelle est ma règle de conduite en tout genre d'affaires où l'Etat est intéressé.

Lettre de M. de Beaumarchais à M. Saiffert, laquelle a été répandue.

« Paris, ce 30 mai 1788.

'( Vous me mandez , mon cher ami , qu'il se répand dans le public des pamphlets contre les magistrats , et qu'on a l'infamie de m'en attribuer quelques-uns.

« Ma religion , vous le savez , est de ne rien écrire sans y mettre mon nom. Si quelque chose m'a fait distinguer M. de M*** des autres écrivains satiriques , c'est qu'il s'expose franchement à la vengeance de ceux qu'il blesse, et que signer même un outrage est un genre de loyauté.

« Jugez par les lettres suivantes si j'approuve les moyens vils , les sarcasmes et les libelles sur une question majeure qui intéresse la nation entière. Toute preuve est bonne à produire dès qu'elle marche à son but.

« Les comédiens français ont voulu jouer Folle Journée à l'instant où le palais s'est fermé ; ils s'y portaient avec un empressement obligeant pour l'auteur : ils ont voulu lever l'obstacle que l'intérêt des pauvres me faisai t mettre à sa reprise; ils m'ont écrit, ont distribué des rôles; et moi je vous envoie mes réponses à leur semainier ordinaire. Faites-en l'usage qu'il vous plaira. » Vale.

' Mais, dira-t-on, ils les tiennent du roi. —Ah! cherchez un autre argument. Un l>on père ol"-t-il la vie à ses enfants, parce qu'ils la tiennent de lui? Et quelle vie précieuse que celle des magistrats !

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MÉMOIRES

Lettre à M. Florence , pour la Comédie française, i

« 10 mai 1788 '.

«c Je pars à l'instant pour Chantilly , mon cher Florence. N'ayant reçu aucune nouvelle de vous sur la remise à M. Rouen, notaire de l'institut de bienfaisance, des sept raille six cents livres provenantes du produit de la cinquantième représentation du Mariage de Figaro, donnée en faveur des mères qui nourrissent , j'en ai conclu que la Comédie persistait dans le refus de me faire cette justice , et , de ma part , j'ai cru devoir garder ma résolution de ne plus laisser jouer la pièce qui Jonne lieu à une telle difficulté. Si je me trompe, et que la Comédie ait envoyé à M. Rouen une recette que ni la Comédie ni moi n'avons droit d'employer à aucun autre usage', il ne me reste plus qu'une remarque à vous faire, et je vous prie de la communiquer aux personnes les plus raisonnables du Théâtre Français. C'est qu'il peut paraître étrange et peut-être indécent que la comédie choisisse un instant d'affliction, de trouble et de deuil , pour remettre au théâtre la pièce la plus gaie qu'elle ait au répertoire, et surtout à cause de l'audience du troisième acte, qui pourrait être envisagée comme un projet formé , par les comédiens et par moi , d'opposer le tableau du ridicule d'un sot juge à la véritable douleur dans laquelle la magistrature est plongée.

« En tout état de cause, et si mon avis a la moindre influence, je crois que l'instant de remettre la Folle Journée est mal choisi pour la décence publique, pour la respectueuse circonspection dans laquelle un auteur citoyen doit se renfermer aujourd'hui, et pour l'intérêt de la Comédie, qui ne peut espérer de voir à ce spectacle un seul homme qui tienne au\ tribunaux ; car ils sont tous dans l'inquiétude et la consternation sur les suites du coup d'autorité actuel , quel qu'en puisse être le motif.

« Je vous invite donc à renvoyer à d'autres temps la remise d'une pièce qui serait justement désapprouvée dans celui-ci.

« Je suis , etc. »

Autre lettre du même cm mêtne.

« Samedi 10 mai 1788, en montant en voiture.

« Après vous avoir écrit ce matin, mon cher Florence, mon âme s'est de plus en plus attristée sur toutes les nouvelles que j'apprends. Quel homme peut être assez mal né pour s'égayer dans cet instant de trouble général.^ A Dieu ne plaise qu'on puisse me reprocher d'avoir laissé reprendre au théâtre un ouvrage plaisant de moi , lorsque la France est dans les larmes !

« Je m'oppose donc, autant qu'il est en moi, à ce qu'on donne la Folle Journée ; et si j'avais quelque crédit, j'irais plus loin sur le spectacle.

« Communiquez, je vous prie, cette lettre à tous messieurs les comédiens, et faites-moi là-dessus, en leur nom, une réponse qui me tranquillise.

s Je vous salue , et suis , avec confiance en votre sagesse, mon cher Florence, votre, etc. «

P. S. à M. Saiffert.

Jugez vous-même , mon ami , si l'homme qui s'exprimait ainsi il y a un mois devient assez vil aujourd'hui

' A cette époque il n'était point question des bruits qui depuis ont couru sur moi.

pour servir l'un des deux partis en faisant des pamphlets contre l'autre.

Signé Beaumarchais le cultivateur.

En tout ceci je crois qu'on n'aperçoit ni intrigue ni esprit de parti. A chaque événement important, la première idée qui m'occupe est de chercher sous quel rapport ou pourrait le tourner au plus grand bien de mon pays. Mes portefeuilles sont pleins de ces efforts patriotiques qui m'ont valu l'estime de tous les hommes d'État à qui j'ai pu me faire entendre : et, pendant que la basse envie se traîne , et siffle, et bave autour dejmoi, je saisis toutes les occasions de faire le peu de bien que la fortune met au pouvoir d'un particulier citoyen.

Un ou deux exemples de plus pourront en donner quelque idée.

En 1779, la guerre venait de s'allumer. Le commerce découragé n'envoyait plus en Amérique ; aucun corsaire n'armait plus. Nos parages étaient infestés.

Les ministres du roi me demandèrent si je savais quelque moyen de ranimer cette vigueur éteinte. Je leur offris Y observation suivante; et j'ai le bonheur aujourd'hui de voir le roi et la nation d'accord sur le touchant objet que je traitais avec chaleur en 1779.

AM.de Sartines, en lui envoyant /'Observation d'un Citovcn adressée aux ministres du Roi.

Paris, ce 19 février I77j.

Monsieur,

En vous faisant mes remercîments du brevet de capitaine que vous m'avez envoyé pour M. de Francy, j'ai l'honneur de vous adresser ma petite motion en faveur des négociants protestants. Vous trouverez les esprits bien disposés. M. le comte de Vergennes, à qui j'en envoie une copie , m'a promis de vous soutenir fortement lorsqu'il en sera question là-haut- Aucun acte de bonté ne peut vous gagner plus de gens honnêtes, et les protestants le sont beaucoup.

11 est grand de les protéger.

Paisse mon zèle ardent vous plaire , Et mon travail encourager Le bien que voub voulez leur faire !

Mais le temps presse, parce qu'il s'agit de les engager d'armer; et c'est ce que je me propose de faire dans mon très-prochain voyage à Bordeaux.

Vous connaissez , monsieur, mon tendre et très-respectueux dévouement.

Sigyié Caron re Bt.\uTiARCHAis.

A M. le comte de Maurepas; en lui envoyant TObservation d'un Citoyen adressée aux ministres du Roi. Paris, le 19 fe^Tier 1779.

MOSSIECR LE COMTE,

Dans le besoin extrême où le commerce est d'encouragements , je creuse mon cerveau , et je me rappelle que , dans mon dernier voyage à Bordeaux, les négociants protestants m'ont parlé avec une grande amertume de leur odieuse exclusion de la chambre de commerce. Je ne pouvais revenir de mon étonnement sur ce reste d'intolérante barbarie : je vis qu'au i)rix d'une grâce légère on pourrait bien les engag.-r a metfie des navires à la mer.

MÉMOIRES

J'en ai parlé à M. de Sartiiies, à M. de Vergennes ; ils sont absolument de mon avis : car les catholiques , voyant les protestants s'évertuer, ne voudront pas rester en arrière , et tout peut marcher à la fois.

Qui connaît mieux que vous l'art de conduire les hommes ? Vous savez bien que c'est avec de tels moyens qu'on les mène au feu , à la mort. Je n'ai pas besoin de vous dire qtie M. Necker approuve ma petite motion. Elle l'a •nême un peu ramené à moi , après une conversation assez itjstère sur la conduite des fermiers généraux , auxquels ii m'a promis de parler.

Qu'il fasse accorder le transit ou transeat à travers le royaume, que M. de Sartines écrive la courte lettre insérée dans mon Observation ci-jointe, et que vous me mettiez ces deux armes à la main dans mon très-prochain voyage à Bordeaux , je vous promets d'en user assez bien pour inspirer un nouveau zèle à tous ces commerçants découragés. En allant demain chercher à Versailles les paquets de MM. de Vergennes et de Sartines pour l'Amérique", j'aurai riàonneur de vous communiquer une idée aussi simple que lumineuse pour effectuer sans éclat le grand objet dont M. le comte de Vergennes et moi vous avons entretenu lundi.

Le zèle de la maison du Seigneur m'enflamme, et vos bontés pour moi renouvellent mes forces, que le travail épuise.

Je suis , avec le plus profond respect, dtc.

Signé CarOn de Beaumarchais.

Observation d'un Citoyen adressée aux ministres du Roi. (Remise, le 26 février 1779, à chaque ministre du Roi.)

L'administration la plus active et la plus éclairée ne pouvant tout voir, moins encore deviner ce qu'on a souvent intérêt de lui cacher, ne saura pas mauvais gré au citoyen voyageur qui aperçoit quelques abus , de les lui mettre sous les yeux , lorsqu'ils sont aussi faciles à réprimer que pernicieux au bien national.

De tous ces abus celui qui m'a le plus indigné dans mes voyages, par son injustice et le mal qu'il apporte aux affaires , est l'usage absurde par lequel un négociant protestant, quelles que soient sa fortune et sa considération , n'est jamais appelé ni admis dans bien des chambres de commerce.

Lorsque les Anglais , plus acharnés contre les papistes que nous ne le sommes contre les anglicans, adoucissent aujourd'hui le sort des malheureux catholiques dans les trois royaumes , et nous donnent un si bel exemple sur la tolérance civile ; et surtout lorsque le roi de France a daigné confier l'administration de ses finances à un homme de génie qui n'est ni Français, ni de la religion du prince, n'est-ce pas le moment de présenter à son conseil la réclamation que je fais à'ofjice pour tous les négociants protestants du royaume , du droit de concourir avec les catholiques au bien qui résulte de l'institution et des assemblées d'une chambre de commerce en chaque ville opulente?

La religion ni l'état civil du citoyen n'entrant pour rien dans le but de ces assemblées , et leurs délibérations ne portant jamais que sur des objets de haut négoce, ou sur le« ordres du ministre à transmettre au commo roc, ou sur

les observations respectueuses des négociants à soumettre au ministre un grand concours de force et de lumières , n'est-il pas la seule chose que l'administration puisse et doive désirer en tous ceux qui composent les chambres de commerce ?

Or, quand il ne serait pas d'expérience reconnue que dans nos ports les maisons protestantes sont les plus riches et les mieux fondées de toutes ; quand il ne serait pas prouvé que personne n'y contribue plus gaiement, plus abondamment et de meilleure grâce , au soulagement des malheureux , à toutes les charges imposées à cet effet , et quand il ne serait pas certain qu'en toute occasion ces maisons donnent aux autres sujets du roi l'exemple du dévouement et du patriotisme, un simple raisonnement convaincrait que ces utiles familles, éloignées par la différence du culte de tout ce qui s'offre à l'ambition des catholiques, et forcées par cette exclusion de chercher la considération dans une continuité de travaux du même genre, doivent devenir, en peu de temps , les colonnes du commerce , et les plus fermes soutiens de cet état honorable.

Dans nos grandes villes, mais notamment à Bordeaux, si l'on rassemblait les biens de tous les négociants protestants , on trouverait que la masse et l'étendue de leurs affaires forment un capital immense , et que leur industrie augmente considérablement les revenus de l'État. Les enfants y succédant aux pères , et consolidant de plus en plus le crédit, les ressources et les richesses de ces maisons, ils perfectionnent la branche que leurs parents ont embrassée; et tels que les Télusson, les Audibert, les Vanrobais, les Cottin,\GS> Sémandi, les Jauge, et mille autres, ils contribuent beaucoup plus au progrès du commerce et des arts que les maisons catholiques, lesquelles ont à peine acquis un peu de fortune , qu'elles songent à tirer leurs enfants du négoce qui les enrichit, pour les attacher aux emplois, les élever aux charges, et leur assigner sottement un milieu presque nul entre la classe honorable des utiles négociants et la classe honorée des nobles inutiles. Ce n'est donc pas la bienfaisance connue de Sa Majesté que j'implore ici pour des hommes honnêtes qui ne m'en ont pas chargé; c'est la politique éclairée de son conseil que j'invoque, pour attacher déplus en plus à leur état, au commerce , à la patrie , les chefs des maisons protestantes, par leur admission dans les chambres de commerce : j'offre ici le moyen facile d'augmenter ou de récompenser leur émulation par la plus juste et la plus simple des grâces , la seule qu'on puisse accorder peut-être aux négociants protestants , jusqu'à ce qu'un temps plus heureux permette enfin de rendre à leurs enfants la légitimité civile , qu'aucun prince de la terre n'a droit d'ôter à ses sujets '.

J'offre donc un moyen facile d'attacher à l'État une foule de familles dont le gouvernement a de tout temps éprouvé le zèle , et qui brûlent de concourir de leurs travaux , de leurs lumières et de leur fortune , au bien général du commerce, dont il est reconnu qu'elles sont le plus solide appui.

De même qu'on ne s'informe pas , en les sacrant , si nos prélats sont calculateurs , ne peut-on pas ignorer, en les nommant aux chambres , si nos armateurs sont ortho-

. Ce temps heureux vient d'arriver, grâce au cœur géoé- , reux du roi.

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MEMOIRES

(loves, el gauler poiu les synodes Uiéologiques ces distinctions de catholiques et de protestants qui divisent tout dans les affaires? Eh ! le premier moyen de réunir enfin les sujets de l'État à la même doctrine est de les rapprocher dans tous les cas permis , de limer tant qu'on peut ces petites aspérités qui rendent les hommes si raboteux, et si injustes les uns envers les autres.

Il n'est pas besoin d'arrêt du conseil pour faire le bien que je sollicite ; une lettre du ministre au nom du roi suffit; laquelle, sans s'expliquer sur des pointa de division étrangers au commerce, dirait simplement que « Sa Ma- >< jesté désirant augmenter la concorde et l'union parmi les « négociants de ses villes et ports de mer, et sachant que , « dans les gens du même état, la jalousie qui naît des pré- « fércnces éternise les haines et nuit toujours au bien pu- ■< blic , elle veut que tous les hommes reconnus pour ho- « norables dans le haut négoce puissent jouir désormais de «■ l'admission dans les chambres de commerce, sans autre .1 distinction que celle qui naît de la considération que « chacun s'acquiert dans la partie qu'il a embrassée. »

Et moi qui l'ai bien étudié, j'ose répondre aux sages ministres qui me lisent, que cette légère faveur va devenir un puissant aiguillon dans nos ports, et qu'elle suffit , quant à présent, pour porteries maisons protestantes à seconder avec joie les vues du gouvernement , par des équipenients pour l'Amérifjue, ou des armements de corsaires contre nos ennemis ; ce qui est fort à considérer , et ce qu'il importait de dire en cet instant marqué de découragement général.

Signé C\novi de Beaumarchais '.

Dans un mstant plus désolant encore, en mai 1>82, lorsqu'on apprit la défection du 1 2 avril et la prise du vaisseau amiral que commandait M. de Grasse, M. de Vergennes, bien triste, m'ayant dit que le roi en était mortellement affligé, je cherchai sur-le-champ comment on pouvait tourner cet échec au bien de la nation française , en inspirant à notre roi une très-haute idée de l'attachement de son peuple. Alors j'imaginai que si chaque ville offrait un vaisseau à Sa Majesté , ce généreux patriotisme ferait une diversion heureuse au désastre d'une journée.

Je fis d'abord répandre quelques louis dans divers cafés de Paris, faisant crier partout sotiscriplion, souscription ! l)ien certain qu'indépendamment du caractère national , en attaquant la sensibilité des pauvres , on arrive bientôt jusqu'à la vanité des riches. Ma tentative eut son effet , et l'ardeur devint générale. J'avais envoyé cent louis à l'un des clubs de la capitale ; j'en avais envoyé sept cents à nos sept chambres de commerce , avec cette lettre circulaire :

Lettre aux sept Chambres de Commerce , en envoyant cent louis à chacune *.

Paris, le 27 mai I78i.

Messieurs,

Au milieu des succès qui nous allaient donner une paix glorieuse, la maliieureuse issue du combat de M. de Grasse

' Les copies déposées au greffe de ces lettres , de celles écrites à ce sujet à M. le comte de Vergennes, à M. Necker, et la copie de ce mémoire, sont de la main de deux de mes anciens commis établi depuis cinq années au continent de rAmérique.

■^ Uunlierque, le Havre, Rouen, Nantes, la Rochrlle , Bor'lcaux et Marseilli".

ne pourrait que retarder cette paix , après laquelle nous soupirons tous. Mais il y a tant de patriotisme en France , que tous les bons sujets du roi doivent se réunir pour réparer promptement la perte de quelques vaisseaux qui nous manquent. Déjà les souscriptions s'établissent eu foule dans la capitale pour ce grand objet. Dans la persuasion oii je suis, messieurs, que les villes de commerce maritime ne resteront pas en arrière, je vous prie de vouloir bien me coucher, en ma qualité d'armateur, pour cent louis, dans la souscription que je vous invite à ouvrir. II me semble qu'un vaisseau de ligne offert au roi , et portant le nom de la ville qui lui en fera hommage, ne peut qu'être agréable à Sa Majesté. Donnons-lui de nouveau la satisfaction de connaître que, si nous avons le bonheur d'avoir un excellent maître , il a le bonheur aussi de régner sur une excellente nation.

Je suis, avec le plus profond respect.

Messieurs,

Votre , etc.

Signé Ckv.0^ be Beaumarchais.

Quand mes paquets furent partis , j'écrivis à M. de Vergennes la lettre dont je joins copie, avec celle de sa réponse. Mais je dois attester, pour l'honneur de notre nation, que toutes celles de nos poi ts m'ont convaincu que cette grande idée avait saisi tout le monde à la fois.

Lettre à M. le comte de Vergennes, en lui envoyant copie de ma lettre circulaire aux Chambres de Commerce.

Paris, le 28 mai 1782.

Monsieur le comte.

Je ne sais si vous approuverez une idée à laquelle je me suis livré avec joie. Si par malheur vous ne l'approuviez pas, il ne serait plus temps d'en arrêter l'effet; car je n'ai l'honneur de vous en faire part qu'après m'êlre assuré de son succès autant qu'il est en moi.

J'ai l'honneur de vous adresser la copie de ma lettre circulaire aux sept chambres de commerce maritime, en leur envoyant à chacune cent louis, comme j'en ai remis cent à un club de Paris, en tout huit cents louis, pour échauffer tous les cœurs , et porter ces y'\.W& à former des souscriptions qui puissent consoler au mcîns la France du terrible échec que M. de Grasse vient de iiui faire éprouver.

Vous connaissez le très-respectueux dévouement avec lequel je sqis ,

Monsieur le comte ,

Votre, etc.

S(</ne Caron de Beaumarchais.

Réponse de M. le comte de Vergennes .

à M. de Beaumarchais.

Je n'ai pas le droit, monsieur, d'approuver; mais, comme citoyen , j'applaudis de tout mon cœur au sentiment énergique que vous communiquez à vos compatriotes. Je me flatte que votre exemple aura le plus grand succès dans nos villes de commerce ; elles ont assez profité dans le cours de cette guerre, et elles ont tant à espérer d'une paix équitable cpii laisse à l'indusliie tout son essor,

que je ne puis imnginor qu'il y ait, flans la classe des négociants, des ànies assez froides ponr se refuser à votre, proposition. Quelque succès que puisse avoir votre démarche, elle n'en ftnt pas moins d'honneur à votre zèle, et c'est avec bien de la satisfaction que je vous en fais mon compliment.

Je suis très-parfaitemont, monsieur, votre, etc.

Signé de Veugennis.

.\ Versailles , ce 29 mai I7H2

Je copie au hasard une des sept réponses des chambres de commerce. Elle suffit pour rappeler de quel feu tous les cœurs français furent embrasés au même instant.

Lettre de la Chambre de Commerce du pays d'Aiinis à M. de Beatimar chais.

MEMOIRES. 465

] Li'flrc (ht. Rot à M. le comte d'f-Jsfaing.

" Mov.f, le con)te d'Kstaing, je vous ai choisi pour aller

La Rochelle, leio.juin I7S2.

MoN'siEim ,

Nous avons reçu la lettre que vous nous avez fait l'honneur de nous écrire le 28 du mois dernier, par laquelle vous nous invitez à ouvrir une .souscription à l'exemple de la capitale , afin de contribuer à réparer la perte que la marine du roi vient d'éprouver, et v<. us désirez, monsieur, > être compris pour cent louis. Nous sommes très-flattés que vous nous adressiez en particuliei- les sentiments dont vous êtes animé pour le prince et pour la patrie, cl de ce que vous nous mettez à même d'en consigner les preuves dans les registres de notre chambre. .\u.ssilôt que le commerce de la Rochelle aura pris un parti, nous remplirons votre commission , monsieur, avec d'autant plus de plaisir qu'elle deviendra un titre pour vous considérer parmi les citoyens de cette ville.

Nous avons l'honneur d'(Mrc très- véritablement,

MONSIKUK ,

Vos très-humbles et très-obéissants serviteurs ,

Les directeurs et syndics de la chambre de commerce du pays d'Aunis.

Signe Denis, Jacqier Grtnrr,T, \ ,vx:\wa.\.v. , B. GiiiunEAT.

Toutes ces pièces et les suivantes vont être mises au greffe, en original, non pour ma justification (je ne suis qu'outragé , et c'est moi qui poursuis ), mais pour qu'une race infernale , qui ne subsiste que par la vente des infamies qu'elle fait imprimer, .soit punie, et que ces écrits excitent la vindicte publique, que les oufiages particuliers laissent trop souvent à la glace.

Attaqué lâchement sur tous les instants de ma vie, j'espère qu'on me pardonnera si , dans cette occasion forcée , je soulève un coin du rideau. Un honnête homme ne doit parler de lui qu'à la dernière extrémité, ce moment est venu pour moi. Articulons un autre fait.

Au mois de novembre 1782, M. le comte d'f''staing (on peut bien s'honorer d'un si noble témoignage), M. le comte d'Estaing avait assez présumé de mon zèle pour me croire digne de l'aider à remplir une importante mission du roi, tendante à rapprocher la marine royale de celle du commerce, suivant le bon système anglais. La letlre de Sa .Majesté à .M. le vice-amiral était conçue ainsi : cr-\nr\RCiiAis.

" taire erdendie, en mon nom, à la place de commerce " de Bordeaux , la satisfaction que j'ai de la fidélité et de '< l'attachement (pie les négociants de mon royaume se c sont empressés de me donner ' : j'attends d'eux une nou- " velle marque de leur zèle ; vous leur demanderez de vous " indi(fuer ceux d'entre les officiers maichands, employés ■< sur leurs bâtiments, qui leur paraîtiont pouvoir contii- « huer à SYiulenir la dignité de mon pavillon et la prospe- " rite de mes armes, dans une guerre dont l'avantage de " mes sujets et la liberté du commerce sont l'unique objet. '< Je vous autorise à piomettre en mon nom, à tons les ■> officiers marchands ipii vous seront jtrésentés, et que '< vous recoiuiailrez susceptibles des fonctions auxquelles I je les destine , un étal permanent , honoiable , et tous les " avantages de distinction que doivent attendre de leur " patrie ceux cpii se sacrifient pour elle. Sur ce, je prie '< Dieu qu'il vons ait, mous le comte d'Estaing, en sa sainte " garde. Écrit à Versailles, le 20 octobre 1782.

'< Signé LOUl.S.

« Signé CUsthibs. »

M. le comte d'Estaing m'écrivit à Bordeaux; je l'y attendais ; il arrive, me dit son plan , mon erpur s'cnilamme ; je ra.ssemble à l'instant l'élite de nos négociants, je prcspose une souscription pour commencer cette grande entreprise; j'y mets le premier cin(| cents louis; en deux heures j'ai trente signatures, et la somme de cent millle écus. La présence de M. le comte d'Estaing avait cnilanuTié tous les cœurs '.

Forcé de se rendre à Cadix , M. le comte d'Estaing me laisse à la besogne, et m'éciit du fond de l'Espagne ce peu de mots encourageants :

«■ Salnl-Vlnccnl , en ii novcmlire l'Hl.

'< Vons n'êtes pas du nombre de ceux qui rendent la " reconnaissance pénible. Trouvez bon que je vous fc- " moigne, en partie, ce que la chose vous doit, en vous » envoyant l'extrait copié mot à mot de ce que je mande " à M. le marquis de Castries; c^ sera un fardeau que '< j'aurai de moins. Je sais très-bien que la réussite de ' l'objet vous plaira encore davantage; mais m'acquitter n avec vous me portera bonheur... Allez de l'avant; ma '< plume n'y va plus; le comrier part, et je ne puis que « vous assurer que j'ai l'honneur d'être, avec tous les " mêmes sentiments que vons avez la bonté d'avoir |)0ur " l'ioi ,

(au dos de laquelle lettre est écrit ( e (jui suit : ' '< Monsieur,

•< Votre, etc.

« Signé Estaing. »

' A l'occasion des vaisseaux dont je viens de parler.

^ Je ne puis me refuser au plaisir de faire conunilre à la France tous les négociants patriotes qui formèrent avec moi ceKe première souscription de cent mille écus ;

MM. J. Bujac, Tcstard, Jauge et Dupuis, Touya et Gaschet, Camescasse, la Noix, Weis et Emmerl, Gorse frères et Bon-temps, Féger et compagnie, George Streckeisen , du Tasta, tîrunaud frères et (ils, Bonasous Fabre et compagnie, le Sage et compagnie. Sers et Barbier, David Eimar et Eimar frères, Gérand et Texier. I.oriague, V- Ti'xier, Barlliez , .1. P. Du.^suinie;-, D-acuu- cl conipagnii',

ME MOI up: S.

K.iliuil de lu letliede M.d' Estaitiy a M. le marquis de Casliies, en date du i;? novembre 1782.

'< Le bonheur que j'ai, monsieur, de vous dépeindre un « mouvement de patriotisme aussi louable, a été occasionné " par les sentiments que renouvelle , dans le cœur de tous '■ les Français, le prochain passage du frère du roi ' ; il a « été dû aussi aux soins de M. de Beaumarchais : son « exemple, soutenu par les charmes delà persuasion qu'il " sait employer, est si communicatif, que, s'il avait existé " des cœurs froids, il les aurait échauffés. Je vous sup- « plie de ne pas laisser ignorer sa conduite à Sa Ma- "jesté. Je souhaiterais que ceux qui seront chargés, au- ■< près des places de commerce , d'une commission aussi « flatteuse que celle que je viens de remplir , trouvassent « les mêmes secon rs et eussent les mêmes facilités.

'. Pour copie conforme à l'original,

« Signé Estainc. »

Non, je ne trouvai point de cœurs froids à Bordeaux S'il s'éleva quelques débats, ils avaient tous leur source dans la noble émulation des négociants des deux religions, pour concourir aux grandes vues de M. le comte d'Estaing.

Je n'ai jamais douté que le ministre du roi n'ait mis sous les yeux de Sa Majesté cette lettre du vice-amiral. Cependant quelque temps après.... O douleur!... Mais ne rappelons point cette époque de ma vie , ni le succès qu'eut une intrigue sur l'esprit d"un roi ju.ste et bon. Je ne veux que me disculper, sans argumenter ni me plaindre -.

Lecteur, vous me voyez tel que je fus toujours.

Ce qui m'anime en tout objet, c'est l'utilité générale. Et lorsque je demanderai justice des calomnies atroces «lont ces lâches libellistes' m'ont couvert, pour la grande part que j'ai eue à l'importante séparation de l'Amérique et de l'Angleterre ; lorsque je montrerai les preuves des travaux, du zèle inouï avec lesquels j'ai concouru à cet événement majeur qui distinguera notre siècle ; lorsque je prouverai lexcellence de mes envois, l'activité de mes secours à ces peuples si malheureux , les remercîments de leurs chefs, et ma fière et noble conduite sur le retard de leur acquittement depuis qu'ils sont des souverains, tous les bons cœurs s'enflammeront de la plus juste indignation. Après avoir admiré mon courage, ils admirent ma patience , avec tant de moyens d'écraser les mille et une têtes du monstre.

Ce sera l'un des grands objets de mon dernier mémoire sur la dégoûtante affaire Kormnan , dans laquelle j'ose attester qu'aucun autre homme délicat ne se serait mieux comporté. Je prouverai qu'en cette affaire ma seule compassion connue me coûte au moins vingt mille écus. Et peut-être ouvrirai-je un portefeuille immense rempli de titres, sflH5 valeurs, des secours que j'ai prodigués à des milliers d'infortunés.

Que si je ne soulage pas tous les malheureux qui me

du Puch, Brouer Doscher et Ruette, Overman et .Meyer, I.aJ)al de Serenne, Paul Kairac et fils aine, la Thuilliére, (irignet, Candeau.

' Monseigneur, comte d'Artois , revenait alors d'Espagne- • Eh! pouniuoi me plaindrais-je encore? J'ai cessé d'être malheureux. Oui , j'ai dû à .M. de Galonné que le roi lut ma justification: c'est tout ce que je dé.'^irais. L'allaclieraent de ma vie entière n'acquittera point ce service.

pressent, c'est qu'autant la scélératesse m'outrage loin de mes foyers, autant je m'y vois accablé par des demandes innombrables. Je reçois vingt lettres par jour sur des besoins de toute espèce. Tous les matins mon cœur est déchiré. Mais, hélas! aucune fortune ne peut suffire à soulager tant d'infortunés à la fois.

Tout ce qui m'environne sait qu'à peine j'ai le te4nps de lire la quantité de lettres douloureuses qui m'arrivent de toutes parts. Jetais mon choix comme je puis, le reste n'est point secouru . souvent, bon Dieu! pas môme répondu.

Mais laissons de tristes détails. Je veux terminer ce mémoire par une légère et nouvelle preuve que l'intérêt patriotique est toujours ce qui me remue , et que c'est sous ce grand rapport que les événements me frappent.

En janvier 1787 , lorsque toute la France avait les yeux sur M. de Calonne , que chacun louait et blâmait sa gramle assemblée des notables , voici ce que je lui mandais du coin de mon humble foyer :

A M. le Contrôleur général.

Paris, le 4 jan\icr I7f^7.

IMOSSIECR ,

Je ne vous offre point un souhait de bonne année , mais de bon événement. Quoi qu'il puisse arriver, vous ne mourrez pas sans gloire, car vous avez compté pour quelque chose iine nation généreuse, et qui sent tout le prix de ce qu'on fait pour elle. Dieu bénisse Louis XV t et vous! Si jamais vous formez une assemblée d'hommes qui vous chérissent , je briguerai l'honneur d'être un de vos notables.

Mon attachement va sans dire, ainsi que le respect avec lequel je suis ,

Monsieur,

■\'otre , etc Signé Caro.n de bE\iM.\Rcn.\is.

Réponse de M. le Contrôleur général à M. de Beaumarchais.

A Versailles , le 8 J anv ier i "87 .

J'attache trop de prix , monsieur, à votre opinion , pour n'être pas infiniment flatté des choses obligeantes que vous me marquez. L'assurance que vous y joignez de vos sentiments, et la manière dont vous les exprimez , m'est aussi agréable que le serait pour moi l'occasion de vous donner de nouvelles marques de tous ceux que vous m'avez inspirés , et avec lesquels je suis ,

Monsieur ,

Votre, etc.

Signé DE C.\L0N.\E.

Telles ont été mes intrigues; voilà mes pamphlets : qu'on me juge , et non sur les imputations des plus vils calomniateurs. Ils n'ont cessé de me poursuivre, à la cour, à la ville, et partout. Et moi , qui rejette bien loin tout ce qui trouble mon repos, j'ai dédaigné de leur répondre. Je le dédaignais d'autant plus, que je savais que cette sale intrigue, ces calomnies, ce style d'un prédicant fou, cette éloquence du baquet, et ces rêves d'un somnambule, ne sont mis en avant que pour m'impatienter.

MÉMOIRES

me lasser, enfin m'arradier de l'argent pour acheter la paix et leur silence; et je ne désespère pas d'en fournir une preuve de la main môme de l'un d'eux.

Mon grand mémoire paraitra quand les tribunaux seront ouverts, et que l'instance pourra être jugée. Je ne laisserai rien sans réponse ; les honnêtes gens seront contents de moi.

Pierre-Augustin Caro.n de Beaumarchais.

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