‹ Œuvres complètes. Précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 551 sur 630 · FRAIS EXTRAORDINAIRES · texte numérisé non relu

FRAIS EXTRAORDINAIRES

184 soldats à 20 sous. 184 Frais de théâtre , à 4 liv. par jour , quarante-six représentations 184

Dont le "quinzième seulement à déduire sur le droit d'auteur est

Il est du à M. de Beaumarchais, tous frais faits 10,474 6 5

« particulier du Barbier de Séville , fait sur le plan , « les principes et les données ci-dessus expliqués , « sera annexé à la suite de la présente délibération , « pour y avoir recours en cas de besoin.

« Et pour que la présente délibération ait toute « l'authenticité nécessaire, elle sera présentée à « MM. les premiers gentilshommes de la chambre

COMPTE RENDU

n (lu roi , en les suppliant de vouloir bien rnpn'ev < et conlirmer; puis il en sera fait deux copies, dont « l'une sera annexée aux registres de la Comédie , '< et l'autre , signée de tous les comédiens , sera re- » mise à Ml\[. les commissaires des auteurs dramati- " ques, pour, h l'avenir, avoir forme et force de « loi.

« Fait et arrêté dans l'assemblée de la comédie , « tenue dans la salle des Tuileries , le dimanche 11 « mars 1 780.

Conseil

Comédiens.

■ Signé Coqucley de Chausse-Pierre, Jahincau de la f oute, Gerbirr, Bruitet.

Prcfille, Brizard, Bouret , Fanhove , Descssarts, Bellecour , Fleuri/ , Mole , Drouin , Préville, Festris, Suin , Dugazou , Courville, Luzzi, Dazincourt, Dorival , Pontheuil, Bcllcmont, Contât, Botigny , Lachassagtie.

« Vu et approuvé pour avoir son exécution, à « Paris, ce 31 mars 1780.

« Le maréchal duc de Duras.

« Le maréchal duc de Richelieu. »

Je remis aux comédiens le décompte de ma pièce, pour être écrit sur les registres de la Comédie , et servir de modèle aux décomptes futurs, avec parole de le signer sur ce registre quand on m'avertirait qu'il y était inscrit , et d'y transporter aussi le pouvoir donué par tous les auteurs à leurs commissaires, pour terminer en leur nom , comme nous venions de le faire.

Ainsi l'accord semblait tellement arrêté, que ciiacun se félicite , et dit en se serrant la main : f'olla donc fout fini; et moi, bonhomme ainsi que mes confrères , je dis avec les autres : f'ollà donc fout fini : mais quelqu'un du conseil de la Comédie souriait dans sa barbe, et grommelait en lui-même : Ft moi.Je dis que tout n'est pas fini.

Il s'en fallait beaucoup que tout le fût, et nous connaissions mal les gens avec qui nous traitions ! Je me suis dit plus d'une fois : Est-ce donc une chose si naturelle et tellement inhérente à la Comédie , de ne pouvoir vivre et prospérer sans piller les auteurs, que des droits bien reconnus, une discussion profonde, un décompte exact, et enfin un accord signé de lous, ne puissent arrêter cette fureur d'usurper! Et f roira-t-ou que dans ce même cabinet de IM^ Gerbier, où nous fondions un accord public sur d'aussi grands sacrifices d'auteurs , et dans le moment même où nous le terminions , on travaillait à minuter sourdement un arrêt du conseil (qu'on se gardait bien de nous communiquer) , par les clauses duquel on était bien sûr de regagner sur les auteurs deux fois plus que mes travaux ne venaient de forcer les comédiens de leur restituer?

O comédiens ! les gens de lettres , qui sont les distributeurs des réputations, se taisent sur votre

compte , ou ne parlent pas trop bien de vous : comment n'avez-vous su qu'aliéner les seuls hommes capables de vous rendre par leurs écrits ce que le préjugé vous refuse, la considération publique? Vous êtes applaudis comme gens à talent : pourquoi ne voulez-vous pas être loués comme une société de gens honnêtes, la seule chose qu'il vous importe aujourd'hui d'acquérir ?

En effet, trois semaines après la signature de l'accord , les auteurs apprennent qu'un nouvel arrêt du conseil existe (25 avril 1780). On en fait un grand mystère ; et ce ne fut que plus d'un mois après qu'il eut été lu à la Comédie , que je parvins à en obtenir une copie. On citait entre autres l'article 7, dont quelqu'un avait fait le relevé.

« Art. 7. Les sommes au-dessous desquelles les « pièces seront censées être tombées dans les règles 'i demeureront fixées, comme elles l'étaient « DANS l'ancien riîglement , à douze cents li- « vres pour les représentations d'hiver, et à huit « cents livres pour les représentations d'été... »

Arrêtons-nous un moment : ceci mérite un double examen.

Cet article 7 semblait d'abord n'être fait que pour rappeler, confirmer, donner enfin force de loi à l'usurpation sur les auteurs insérée en 1757 dans un règlement non communiqué, lequel avait abusivement porté la chute dans les règles, de cinq cents livres , où elle était depuis cent ans, à la somme de douze cents livres.

Voilà bien la confirmation d'un règlement secret que l'on veut appuyer en 1780, après vingt-trois ans d'abus , de l'autorité d'un arrêt du conseil.

Usurpation, possession, oubli du principe, et sanction, voilà comment les trois quarts des droits s'établissent.

Mais pourquoi s'arrêter en si beau chemin ? ont dit les comédiens. En coûterait-il plus de sanctionner tout de suite une autre usurpation nouvelle et du même genre ? Les auteurs sont bonnes gens, essayons ; et l'on a fait ainsi la suite de l'article :

« sans que pour le calcul de ces sommes

« {douze cents livres et huit ce^its livres) on puisse « demander d'autre compte que celui de la re- G cette qui se fait a la porte. »

Certes, cette phrase n'est la confirmation d'aucun article existant, d'aucun règlement quelconque; ici l'on saute à pieds joints par-dessus lapudeur et l'honnêteté, pour donner, pendant qu'on y est, la même sanction d'un arrêt à un autre abus introduit sourdement à la Comédie depuis celui des petites loges.

Ainsi les comédiens , assistés de leurs conseils , qui avaient déjà diminué le sort des auteurs de plus de moitié, en faisant ghsser en 1757, dans le règlement non communiqué, que la chute dans les règles

COMPTE RENDU

(alors au-dessous de cinq cents livres) aurait lieu pour l'avenir lorsque les pièces tomberaient à douze cents livres de recette; ainsi les comédiens, dis-je, profitant de ce que le silence , la faiblesse ou la bonhomie des auteurs avaient laissé passer et subsister cet abus, essayent , en 1780, non-seulement de sanctionner par un arrêt l'ancien accroissement abusif de cinq cents livres à douze cents livres , mais encore de porter tout d'un coup, par un second accroissement plus abusif, la somme de douze cents livres à celle de deux mille livres ; car douze cents livres prises sur la seule recette de la porte, et huit cents livres de la recette des petites loges (oubliées dans ce dernier compte), font tomber les pièces dans les règles justement à la somme de deux mille livres de recette entière.

Ainsi (car on ne peut le présenter sous trop de faces) les auteurs, à qui je venais de faire restituer, par la sévérité de mes calculs, plus d'un tiers de leurs droits usurpés sur le compte abusif de chaque représentation , reperdaient tout d'un coup , par cet article d'arrêt, sur leurs droits entiers, les deux tiers retranchés du nombre des représentations; car si, pour tomber dans les règles à douze cents livres de recette , et perdre sa propriété, un auteur avait pu jouir du fruit de vingt séances , il n'en devait plus espérer que douze, attendu que douze cents livres sont à deux mille livres de recette comme vingt représentations sont à douze. Ici la preuve est complète de la plus mauvaise volonté, de quelque part qu'elle vienne ; et les gens de lettres auraient dû me regarder comme un lâche complice de cette usurpation , si je l'avais passée sous silence.

Outré d'une pareille conduite et muni de cet étrange arrêt, je vais à Versailles (26 avril 1780) faire les plus vives représentations à M. Amelot. J'explique le motif de ma plainte, et j'apprends que le ministre, étranger à tous ces détails, avait regardé le projet d'arrêt qu'on lui avait présenté comme le résultat de notre accord avec la Comédie. Eh ! comment le ministre ne s'y serait-il pas trompé ? M. Jabineau , avocat, et conseil de la Comédie, en apportant le projet à Versailles, avait assuré qu'il était minuté de concert avec moi, ce qui l'avait fait expédier sans difficulté.

Non-seulement les conseils de la Comédie l'avaient assuré au ministre, mais ils en avaient tellement imposé à M. le maréchal de Duras , qu'ils étaient parvenus à lui faire écrire à M. Amelot que cet arrêt était fait de concert avec les auteurs ; tandis q u'il est bien prouvé qu'aucun d'eux n'en avait jamais eu connaissance. On alla même jusqu'à publier à Paris que j'avais donné les mains ou présidé secrètement à sa rédaction.

Cette ruse tendait à m'attirer les reproches des au-

teurs, et à me faire abandonner leurs intérêts par l'indignation d'une pareille injure.

En effet, mes confrères m'en parlèrent a\cc amertume. Ce trait de ma part leur paraissait l'accomplissement des avis qu'on leur avait fait donner plusieurs fois, que je m'entendais avec les supérieurs de la Comédie pour jouer les gens de lettres.

J'avais désabusé le ministre : je désabusai mes confrères, en souriant avec eux de la maladresse de nos adversaires : et je courus , le 2 mai 1780, chez M. le maréchal de Duras , qui, toujours rempli de son ancienne bienveillance , et me voyant si bien instruit des moyens qu'on avait employés pour tromper le ministre, voulut bien me dire que la chose n'était pas sans remède, et que si je lui communiquais mes observations sur cet arrêt, il prierait luimême M. Amelot d'en expédier un autre sur le nouveau plan que je projetterais.

En pareille occasion , perdre un moment eût été d'une imprudence impardonnable. Je fis mes observations sur l'arrêt dans la même journée ; et je pris la liberté de demander, dès le second jour, un nouveau rendez-vous à M. le maréchal de Duras, qui eut l'égard délicat de me l'accorder pour le lendemain 4 mai. Je m'y rendis, accompagné de MM. Sauvin, Marmontel et Sedaine, commissaires, et de MM. Bret, Ducis, Chamfort ei G Mrfi«, nos confrères; car je me faisais un point d'honneur d'être lavé devant eux, par l'attestation de M. le maréchal de Duras, de la fausse imputation d'avoir connu un seul mot de cet arrêt injuste avant son expédition.

Ce premier point bien éclairci, nous présentâmes nos observations sur l'arrêt; et M. le maréchal les trouva si justes, qu'il voulut bien nous réitérer l'assurance de signer la rédaction du nouveau projet d'arrêt aussitôt que je l'aurais achevée sur ce nouveau plan; ajoutant qu'il avait déclaré la veille, à l'Académie française, qu'il était l'ennemi juré des injustices que les comédiens faisaient aux gens de lettres. Il n'y eut donc encore que des grâces à lui rendre.

.le revins achever la nouvelle rédaction; et le 6 mai 1780, jour que M. le maréchal m'assigna pour la lui porter, M. des Entelles, intendant des menus, et deux des premiers comédiens français, MM. Préville et Monvel, s'étaut trouvés comme par hasard chez lui , je le suppliai de les admettre^ à la lecture que j'allais lui faire du projet d'arrêt, désirant ne rien dissimuler à personne de mes travaux ni de leurs motifs.

A la lecture de l'article 7 , le plus important de tous, M. Préville fit une observation qui me force à le rapporter ici tel que je l'avais rédigé.

« Art. 7. Les sommes au-dessous desquelles les pièces seront tombées dans les règles demeureront

COMPTE RENDU

fixées, comme elles étaient dans l'aiicien règlement, à douze cents livres pour les représentations d'hiver, et huit cents livres pour les représentations d'été. Bien entendu que , pour ce calcul , toutes les recettes brutes , sans aucune déduction de frais , et sous quelque dénomination que ce soit, rentrent dans la recette brute de la porte , dont elles ont été successivement retranchées. Et cela selon la lettre et l'esprit de l'accord fait entre les auteurs et les comédiens, signé d'eux tous, des premiers gentilshommes de la chambre, approuvé, confirmé par S. M., et annexé au présent arrêt. »

M. Préville remarqua donc que , vu l'abondance de la recette ordinaire, si la Comédie était forcée de jouer les pièces nouvellesjusqu'à ce qu'elles tombassent à douze cents livres de recette entière, le public, las de les voir si longtemps, abandonnerait le spectacle : car, y ayant déjà huit cents livres de recette par jour en petites loges, aucune pièce ne pouvait plus tomber l'été dans les règles ; et l'hiver elles y tomberaient tout aussi peu , puisque la plus mauvaise pièce donnerait au moins quatre cents livres de recette casuelle à la porte: ce qu'il ne disait pas, ajouta-t-il , pour toucher à la propriété des auteurs , mais afin qu'on cherchât un moyen d'empêcher une pièce usée pour le public de traîner longtemps à la plus basse recette.

Je répondis que la remarque était juste, et qu'il ne fallait pas que le public souffrît de la loi qui fixait la propriété des auteurs à un certain taux ; mais que cet inconvénient ne venant que d'une recette constamment abondante , et qui donnait chaque jour un produit assuré plus considérable que les frais du spectacle , il y avait un moyen simple de ménager tous les intérêts, qui était de restituer au droit des auteurs , sur le fruit de chaque représentation, ce que le respect dû au public forcerait de retrancher sur le nombre des représentations.

Je rappelai encore ici le principe de la chute dans les règles , dont l'esprit n'avait pas été de dépouiller un auteur vivant dans la vue d'enrichir les comédiens; mais seulement de permettre à ces derniers de cesser de jouer une pièce lorsque la Comédie prouvait à fauteur que le goût du public était usé sur Y ow^Ta^Q, puisqu'elle n'avait fait en recette que ses frais deux fois de suite, ou trois fois par intervalle : ce qu'il ne faut jamais oublier.

La chose fut bien débattue; et enfin M. le maréchal me proposa, par esprit de conciliation, de porter à quinze cents livres de recette entière le terme où les comédiens pourraient cesser de jouer régulièrement une pièce nouvelle. Et moi, qui voulais la paix autant que lui , je consentis à ce sacrifice , à cette augmentation de cent écus en faveur de la Comédie, pourvu que l'auteur conservât son droit de propriété sur sa pièce, s'il plaisait un jour aux comédiens de

la reprendre ; et ce tant qu'elle ne serait pas tombée, deux fois de suite à douze cents livres de recette, etc. J'écrivis sur-le-champ au bureau de M. le maréchal cette addition de clause «à l'article 7 , et elle me sembla le terminer à la satisfaction de tout le monde.

Pendant que je la rédigeais, les deux comédiens français s'entretinrent un moment dans une pièce voisine avec M. le maréchal ; et lorsqu'ils rentrèrent, on me demanda si , pour compenser cette conservation de propriété des auteurs , je ne consentirais pas que les pièces nouvelles fussent jouées de deux jours l'un , sans distinction de grands et de petits jours , afin d'aller plus vite, et de représenter par an plus d'ouvrages nouveaux, ce qui plairait fort au public.

On craignait sans doute que je n'acceptasse point la proposition; car sitôt que je dis que je n'y voyais point d'inconvénient, M. le maréchal me proposa d'y soumettre les auteurs par ma signature, et comme chargé de leurs pouvoirs , etc. Je consentis à le faire , pourvu toutefois qu'on accoutumât le public à ce changement en rompant l'ordre des jours de la Comédie, et donnant sans distinction de grands et de petits jours, pendant trois ou quatre mois, des tragédies ou comédies anciennes, avant de soumettre à cette épreuve les ouvrages nouveaux ; ce qui passa pour arrêté.

La rédaction de l'article fut faite tout de suite , et signée de moi pour les auteurs; elle le fut aussi de M. le maréchal de Duras, et de MM. Préville et Monvel pour les comédiens. J'ai cette minute entre les mains ; et j'appuie sur ce mot , parce qu'on ne tardera pas à juger de quelle importance cette minute est devenue pour démêler l'intrigue élevée contre ce second arrêt du conseil.

Je fis mettre au net la minute entière du projet de l'arrêt : le 9 mai, j'en portai l'expédition à M. le maréchal de Duras avec cette minute, pour les confronter; et M. le maréchal , après en avoir pris lecture , écrivit de sa main au-dessous du dernier article immédiatement (je dis de sa main) :

« Ce projet m'ayant été communiqué , je prie « M. Amelot de vouloir bien veiller à son exécution.

« Paris, ce 9 mai 1780.

« Le maréchal duc de Dubas. »

Et sur-le-champ, au même bureau de M. le maréchal , j'écrivis au-dessous de sa signature :

« Ce projet d'arrêt du conseil ayant été commu- « nique à l'assemblée des auteurs dramatiques, ils « ont chargé le soussigné , l'un de leurs commis- « se ires et représentants perpétuels, de supplier « M. Amelot de vouloir bien lui faire donner la plus <i prompte expédition. Ce 9 mai 1780.

« Caeon de Beaumarchais. <> Si ce n'est pas là marcher en règle , et conserver

COMPTE RENDU

tous les égards, je n'ai plus aucune notion delà manière ouverte et franche dont on doit se comporter en affaire importante.

On fit un paquet du tout , qui fut envoyé à M. Ame]ot,à VersaUles; et M. le maréchal en était si content, que j'obtins, dans cette même séance, qu'on livrerait à mes observations un nouveau règlement ignoré des auteurs , et qu'on avait annexé au premier arrêt secret dont nous venions de réparer les torts , sous l'offre que je fis de n'insister vivement que sur les articles qui intéressaient personnellement les auteurs.

Ce règlement me fut remis deux jours après par M. des Entelles , intendant des menus. Je le trouvai fait absolument dans le même esprit que le premier arrêt du conseil non communiqué : partout un dessein formé d'asservir les auteurs aux comédiens, d'envahir leurs droits et de les dégoûter du théâtre, connue gens dont on croit n'avoir plus aucun besoin pour vivre agréablement.

Presque tous les articles en furent refondus sur le modèle du règlement dont on a lu le préambule dans ma première partie; et le 12 mai 1780. M. le maréchal de Duras , toujours plein de bienveillance , en entendit la lecture devant quatorze auteurs dramatiques et l'intendant ou commissaire des menus. Dans cette assemblée, les articles subirent encore quelques retranchements et additions; puis on en fil une seconde lecture publique ; et jM. le maréchal de Duras, en ayant paraphé tous les bas des pages et additions en marge , arrêta le règlement en ces termes , et le signa :

« Arrêté le présent règlement avec toutes les mo- " difications et augmentations qu'il contient, tant <> dans le corps des articles que dans les marges ; « et je prie JM. Amelot de vouloir bien l'annexer tel « qu'il est, ne varietur, à l'arrêt du conseil à l'expé- " dition duquel il donne ses soins actuellement. Ce « 12 mai 1780.

« Le maréchal duc de Duras. »

n est impossible de rien ajouter à la reconnaissance des auteurs et à la satisfaction qu'en ressentit M. le maréchal ; il porta la grâce et la bonté jusqu'à dire aux quatorze personnes qui le remerciaient : Puisque vous êtes contents , messieurs , ce jour est le plus beau de ma vie ; et vous vie trouverez inébranlable dans ces dispositions.

Cet arrêté, ces corrections, ces paraphes, cette signature , et ce que M. le maréchal avait écrit de sa main, au bas de l'arrrêt , le 9 mai , et ces procédés touchants d'un chef respectable de la Comédie , ne doivent pas sortir de la mémoire du lecteur ; on en verra les conséquences avant peu.

Je fis faire deux copies collationnées de ce règlement, tel qu'il venait d'être arrêté : l'une fut remise

à iM. le maréchal de Duras; j"ous l'honneur d'envoyer l'autre à M. Amelot, le 13 mai, après eu avoir certifié l'exactitude en ces mots , au-dessous de l'arrêté de M. le maréchal de Duras :

Je soussigné, l'un des commissaires et représentants perpétuels des auteurs dramatiques , certifie que l'original du présent règlement, signé, arrêté et paraphé à toutes les pages , additions en marge, par M. le maréchal-duc de Duras, en présence de quatorze députés de la littérature dramatique, aujourd'hui 12 mai 1780, est resté en dépôt dans vies mains , avec tous les papiers rclatijs à la présente affaire, pour que je puisse répond/re de la fidélité de la présente copie, que je certifie conjorme à l'original.

Caron de Beaumarchais.

Je joignis dans le même paquet une copie collationnée de l'accord à l'amiable fait entre les comédiens et les auteurs , signé de toutes les parties , pour être aussi annexée à l'arrêt du conseil que M. Amelot faisait expédier; et le paquet fut adressé à M. Robinet 5 avec la lettre suivante :

i< A Paris , I5 mai 1780.

« J'ai l'honneur, monsieur, de vous adresser une « copie bien collationnée et certifiée véritable du « règlement fait pour la comédie française, et une « copie aussi collationnée et certifiée de l'accord en- « tre les auteurs et les comédiens ; pour les deux « pièces être annexées à la minute de ï arrêt du con- « seil do7it je suis chargé de vous roiouveler la « demande en double expédition , V une adressée à « M. le viaréchal-duc de Duras, pour la comédie, « etTautre adressée à moi pour le dépôt des auteurs « dramatiques. Une nous restera que des remercî- « ments à vous faire ; et l'ordre entier des gens de « lettres me charge de vous les présenter d'avance, « et de vous assurer de la très-haute considération « et parfaite reconnaissance avec lesquelles nous « avons l'honneur d'être, etc.

« Caron de Beaumarchais.

« Pour tous les auteurs dramatiques.

« RI. le maréchal de Duras vous renvoie ici le « premier arrêt du conseil pour l'annihiler. »

M. le maréchal de Duras crut devoir écrire à M. Amelot , de son côté , pour le prier de lui adresser une lettre au nom du roi , par laquelle S. M. défendait à tous les comédiens, ou autres perso7i7ies , défaire aucune obsei'vation sur l'ari'êt et le règlement actuels, tels qu'ils venaient de sortir, et ordonnait qu'on eût à les exécuter à la lettre, etc.

M. le maréchal espérait par là se mettre à couvert de nouvelles criailleries de la comédie : il se trompait.

COMPTE REÎNDU

I\I. Anu'lot envoya , le 20 mai 17S0 , une expédition de l'arrêt, en parchemin , à M. le maréchal de Duras, et une autre semblable à moi, pour être conservée au dépôt des auteurs. 11 écrivit à M. le maréchal, au nom du roi, la lettre demandée; et ftl. le maréchal ordonna sur-le-champ l'impression de l'arrêt du conseil et du règlement y annexé : j'en ai vu les dernières épreuves entre les mains de M. des Entelles.

Puis tout à coup voilà les comédiens , les comédiennes, et les avocats leurs conseils, qui accourent chez M. le maréchal de Duras, et qui, malgré la lettre du ministre et la défense qu'elle contenait au nom du roi , le tourmentent sur tous les articles de l'arrêt dans lesquels ils se prétendent lésés. M. le maréchal, outré, leur déclare qu'il n'en veut plus entendre parler, et que s'ils ont des observations à faire, ils peuvent s'adresser, s'ils l'osent, au ministre.

Leur douleur amère portait sur ce que les pièces de théâtre , disaient-ils , ne tomberaient plus dans les règles du vivant de leurs auteurs; et de ce qu'ils n'auraient plus la liberté de traiter à forfait, c'està-dire d'acheter à fort bon marché les ouvrages qu'on leur présenterait à la lecture.

On conçoit combien M. le maréchal dut être irrité de cette conduite : i! me fit inviter, par M. des Entelles, d'en aller raisonner avec lui (le 27 juin). J'eus l'honneur de l'engager de toutes mes forces à écouter les observations des comédiens, parce qu'ils ne disputaient apparemment que faute de les bien entendre , et parce que c'est en quelque sorte altérer la bonté d'un acte, que d'empêcher d'autorité les gens qu'il intéresse d'en discuter la teneur et de la bien éclaircir. J'allai même jusqu'à lui représenter que messieurs ses collègues , moins fatigués que lui , verraient peut-être avec peine les comédiens recourir à une autre autorité que la leur.

« L'article 7 , qui les blesse le plus , lui dis-je , ne contient aucune innovation , si ce n'est un sacrifice de trois cents livres par représentation que vous nous avez engagés de faire à la Comédie pour le bien public , et que nous avons fait. La fin de cet article rappelle uniquement l'état naturel et la loi du droit d'auteur, expliquée dans tout le cours de l'article. Mais comme je venais d'admettre, au nom des auteurs , une restriction de trois cents livres sur nos droits, peut-être agréable au public, certainement utile aux comédiens, mais dommageable à nous seuls, il m'avait paru nécessaire d'ajouter, pour qu'on n'abusât pas de cette restriction, sans que pour cela l'auteur perde son droit de propriété , pour toutes les fois que les comédiens joueront sa pièce alors mise au répertoire , laquelle ne cessei'a de lui appartenir que lorsque la recette totale brute, et sans aucune déduction fie frais , suivant la spc-

BF,\r'.IMlCIIMS.

cification de rarticle 4 de l'accord des auteurs dramatiques et des comédiens, sera tombée deux fois de suite à, etc., d'après un règlement contre lequel je renonce à réclamer. Tel est l'article 7 : pouvait-il être plus clair, plus légal et plus modéré? »

M. le maréchal et M. des Entelles en convinrent , et furent si frappés de la clarté de cette explication , qu'ils me proposèrent de voir M« Gerbier chez lui, pour lui démontrer que l'article était simple , et sans aucune innovation que le sacrifice de trois cents livres fait de notre part à la Comédie.

Je répondis que M' Gerbier le savait aussi bien que moi ; que par ces procédés étranges il avait certainement entendu se délivrer de moi et me fermer sa porte; que néanmoins j'allais l'inviter à se trouver chez M. le maréchal, où je me rendrais moimême à jour indiqué. Et j'écrivis la lettre suivante à M" Gerbier, le 30 juin 1780 :

" Je ne sais , monsieur, ce que vous pensez de no- « tre altercas; mon avis est qu'il ne doit pas y avoir « de bavardage intermédiaire entre ce que je dis de « vous et ce que vous pensez de moi. Je suis prêt à « répéter en votre présence ce que j'ai dit tout haut : » c'est qu'avoir fait un arrêt du conseil et un rè- « glement contraires aux principes de l'accord que « nous terminions en connnuu chez vous; c'est que « les avoir faits dans le temps même où, de con- » cert, nous tâchions de rapprocher les acteurs et « les auteurs, et qu'avoir envoyé cet arrêt et ce « règlement au ministre en lui faisant dire et écrire « que cela se faisait d'accord avec moi , à qui l'on « n'en avait rien dit , est un procédé si étrange , que « je n'ai pu m'empêcher d'en être fort blessé.

« Or celui qui a fait le règlement et l'arrêt sans « m'en parler, n'est-ce pas vous .' Celui qui a dit à « M. Robinet que j'en étais d'accord, n'est-ce pas- « M. Jabineau , votre confrère .' Et la personne à qui « on l'a fait croire et qui l'a écrit au ministre , n'est-ce « pas M. le maréchal de Duras ?

« Dans mou premier ressentiment , j'ai répondu « à ceux qui m'invitaient d'aller chez vous exami- « ner les réclamations de la Comédie, que vous « n'aviez pu avoir d'autre intention que de me fer- « mer votre porte en me traitant aussi mal ; mais « comme l'intérêt du Théâtre-Français me touche « beaucoup plus que le mien , j'oublie volontiers ce « dernier pour ne m'occuper que de l'autre; et j'ai « l'honneur de vous prévenir que je dois aller lundi , « à onze heures, chez M. le maréchal de Duras, « pour agiter de nouveau cette affaire. Si vous n'a- « vez pas de répugnance à vous y rendre, j'aime « mieux la traiter avec vous qu'avec tout autre, « parce que, bornant ma prétention modeste au « seul honneur d'avoir raison , plus mon adversaire •< aura de lumières moins je craindrai d'être con-

COMPTE RENDU

« tredit par un faux ou fol argument , dont le privi- « lége appartient aux comédiens.

« J'ai l'honneur d'être, avec toute la considéra- " tien que vous m'avez refusée, etc.

« Gabon de Beaumabchais. «

M^ Gerbier m'écrivit en réponse ( 2 juillet 1780 ) qu'il était trop accablé d'affaires pour pouvoir entrer dans aucun détail ni vérification de tout ce qui s'était passé. Il ajoutait : « Si je ne devais aux comé- « diens mes soins en qualité d'un de leurs conseils , « je renoncerais tout à fait à me mêler d'une affaire « dont il n'aurait jamais dû être question, après « l'accord que j'étais parvenu à conclure à la satis- « faction de MM. les auteurs. »

Ainsi ]\r Gerbier refusait un éclaircissement dont je m'étais bien douté qu'il n'avait pas besoin. Cependant il avait un mémoire tout prêt pour les comédiens ; et , malgré ce qu'on vient de lire dans sa lettre , il avait cependant minuté un troisième arrêt du conseil , destructeur du second , et fait sur le plan du premier, qu'on n'avait pas osé soutenir.

Cependant les comédiens, d'accord avec M"" Gerbier, écrivaient à MM. Sau7'm et Marmontel, mes confrères, et non à moi, qu'ils avaient ordre de M. le maréchal de Duras de les prier de se trouver ce même lundi chez M^ Gerbier, pour travailler à jette affaire.

Poussés ainsi à bout , la Comédie et son conseil fuyaient tant qu'ils pouvaient la clarté que je versais journellement sur leur intrigue; et, dans l'espoir de séduire ou de tromper deux des commissaires des auteurs qui n'avaient pas suivi leurs démarches aussi sévèrement, ils les invitaient seuls, sans M. Sedaîne et sans moi, à une assemblée chez M'= Gerbier; ils compromettaient M. le maréchal de Duras , en abusant de son nom pour m'exclure ; et M* Gerbier, qui n'avait le temps de se mêler de rien , se mêlait de tout ; et l'affaire dont ( par sa lettre ) il refusait de s'occuper en ma présence le lundi , chez M. le maréchal de Duras, il se proposait de la terminer en mon absence le même lundi !

Et pour qu'on ne croie pas que j'en impose sur les petites menées des comédiens, voici leur lettre du 6 juillet 1780, à M. de Marmontel :

« MONSIEUB,

« Monseigneur le maréchal de Duras ayant téo moigné à la Comédie qu'il désirait qu'elle pût se « concilier avec INIM. les auteurs , et vous ayant « indiqué avec M. Saurin comme devant être les « représentants de Mj\I. les auteurs dans cette con- « ciliation , la Comédie a saisi avec empressement « ce moyen de rapprochement; et , par sa délibé- « ration de dimanche dernier, eu acceptant la né- « gociation projeté* , elle a njouté la

« d'un troisième auteur ( M. Bref ) , pour départa- « ger les deux autres en cas de division dans les « avis.

« D'après cette délibération, MM. du conseil « ( c'est-à-dire M' Gerbier ) m'ont chargé d'avoir « l'honneur de vous proposer une première assem- « blée lundi , à midi , chez Me Gerbier , quai Mala- « quais. Je vous prie , monsieur, de me faire savoir « si ce jour et l'heure vous conviennent , pour que « j'avertisse tous ceux qui doivent se trouver à cette « assemblée.

« J'ai l'honneur d'être avec respect , « Monsieur , votre , etc.

« DE LA POHTE,

« secrétaire de la Comédie française. »

Mes collègues , étonnés d'une inTitation qu'on avait eu grand soin de me cacher, se transportèrent chez M. le maréchal de Duras ce jour même , pour s'expliquer sur cette nouvelle intrigue de la Comédie.

Personne , lui disent-ils , ne sait mieux que vous , monsieur le maréchal , que les travaux et tous les soins de cette affaire ont été confiés à M. de Beaumarchais conjointement avec nous , qu'il a toutes ies pièces du procès entre les mains, et qu'il n"est ni décent ni possible qu'aucun de nous accepte une assemblée oii M. de Beaumarchais ne soit pas appelé.

M. le maréchal de Duras leur répond qu'il n'a nulle connaissance de la lettre ni de la malhonnêteté des comédiens ; qu'il désapprouve infiniment leur conduite à mon égard , et que cet abus de son nom est une audace dont il doit se ressentir ; que , loin d'écarter M. de Beaumarchais de la suite de cette affaire , qu'il traitait depuis trois ans avec lui , il se disposait au contraire à lui écrire, et à l'inviter à la seule assemblée dont il fût question , pour le vendredi d'ensuite , chez i\I. le maréchal de Richelieu , où l'on tâcherait de rapprocher les esprits et les intérêts de tout le monde.

M. de Marmontel répondit en ces mots à la lettre du secrétaire de la Comédie :

« 7 juillet.

»c Je viens , monsieur , d'avoir l'honneur de voir « M. le maréchal de Duras. L'arrangement qu'il a « pris avec M. le maréchal de Richelieu lève toute « difficulté. Je vous prie de dire à !\IM. les comé- « diens que , s'il m'est possible d'être à Paris le « jour de l'assemblée , j'y porterai , ainsi que MM. « mes collègues , l'esprit de concorde ou de concilia- « tion qu'on a droit d'attendre de nous ; persuadé n que les intérêts des gens de lettres et celui des

COMPTK RENDU.

« comédiens, bien entendus, n'en doivent jamais « faire qu'un.

« J'ai l'honneur d'être, etc.

« BE Marmomtel. »

(Cependant les comédiens , qui croyaient avoir réussi à écarter l'homme dont ils redoutaient le coup d'œil austère, s'en donnaient le triomphe en public. Ils répandaient que M. le maréchal de Duras , outré de ce que je l'avais trompé en changeant à mon gré les articles de l'arrêt, venait de me fermer sa porte, et de transmettre à d'autres personnes le pouvoir de suivre leur affaire. Beaucoup de gens le croyaient et le répétaient.

Je reçus l'invitation pour l'assemblée du vendredi chez M. le maréchal de Richelieu, et Ton ne parla plus de celle indiquée chez ]Me Gerbier. La petite intrigue eut la petite confusion de son petit échec , et quant à la personne qu'on s'était promis d'écarter, elle continua de marcher paisiblement à son but , comme s'il ne fut rien arrivé. Je me rendis ; le 14 juillet 1780 , chez M. le maréchal de Richelieu , accompagné de MM. Saurin et Sedaine ; M. de Marmontel , troisième commissaire , étant à la campagne , fut suppléé par M. Bret.

Cependant la Comédie , qui a plus d'une ressource, ne désespérait pas encore du succès ; elle se flattait que , hérissé de calculs et de définitions, toujours à cheval sur les principes, ne pouvant souffrir qu'on en tirât de légères ou fausses conséquences, et devant plaider devant six grands seigneurs , protecteurs-nés des comédiens , et plus accoutumés à commander d'un gesteà la Comédie qu'à suivre une discussion pénible qui eût rapport à elle , j'aurais du dessous , et que je ne tiendrais pas devant l'éloquence parlière , agréable et facile de IM^ Gerbier , soutenue du suffrage des six supérieurs de la Comédie, de deux intendants des menus , des confrères de Me Gerbier , et de quatre comédiens , tous défenseurs de la même cause.

Il m'a paru que le plan de Me Gerbier était de faire passer à cette assemblée un troisième projet d'arrêt du conseil, absolument minuté sur le plan de ce premier que mes observations avaient fait évanouir : il le tenait tout prêt dans sa poche.

Mon plan à moi fut de poser un premier principe du droit des auteurs , et de montrer tous les abus qui l'avaient progressivement altéré; de prouver ensuite que mes travaux , depuis quatre ans, étaient une chaîne de notions déduites les unes des autres, et qui étabhssaient si lumineuseuienl le droit des auteurs, que les comédiens et leurs conseils avaient été obligés de le reconnaître : témoin l'accord fait à l'amiable entre les auteurs et les acteurs. Les débats durèrent pendant neuf ou dix heures. Mais, voyant enfin qu'on ne m'entamait pas, on

voulut passer outre , et rayer d'autorité ce septième article : le moment était pressant ; je protestai contre. On trouva l'acte et le mot peu respectueux pour les supérieurs de la Comédie , on me le dit avec humeur ; et moi , qui ne prenais point le change sur une querelle ainsi détournée de son objet , j'assurai de nouveau tous les grands seigueurs devant qui j'avais l'honneur de parler , de mon profond respect; mais j'ajoutai que le respect dû au rang n'entraînait point le sacrifice du droit , et je continuai de protester contre tous changements quelconques de l'article 7.

Ainsi l'arrêt du conseil du 12 mai 1780, signé Amelot , et dont j'avais reçu de ce ministre l'expédition en parchemin depuis deux mois et demi , fut maintenu par moi dans toute son intégrité , quoiqu'on n'eût cessé dans toute cette séance de le traiter A' arrêt subreptice ou surpris , et quelquefois (par bonté pour moi) de %\\\\^\t projet d'arrêt.

La discussion ou plutôt le débat s'échauffait , lorsque M'' Gerbier, comptant sans doute sur les bontés de M. le maréchal de Duras, se permit de lui dire, en montrant les députés des auteurs avec dédain : Monsieur le maréchal , s'ils ne veident point de notre arrêt, livrez-nmis-les , et laissez faire aux comédiens; ils vous en rendront bon compte. Cette phrase , très-offensante pour tous les auteurs dramatiques , me fit monter le feu au visage; je pris la liberté de me lever et de rompre la séance.

En me retirant , je m'aperçus bien qu'on faisait peu de cas de ma protestation, et que, regardant comme arrangé ce qui n'avait pu l'être , on se disposait à faire passer au ministre le projet d'arrêt de Me Gerbier, comme absolument fixé par le consentement unanime des parties.

En conséquence , et pour donner à ma protestation toute la force dont elle était susceptible , le lendemainje fis signifier l'arrêt du 12 mai aux comédiens , et je chargeai l'huissier du conseil de leur remettre la lettre suivante :

« Messieurs , « La signification que je vous fais faire aujourd'hui , tant en mon nom que stipulant les intérêts des auteurs dramatiques mes confrères , de l'arrêt du conseil d'État du roi, du 12 mai 1780, portant règlement des droits des auteurs dramatiques , n'est point une déclaration de guerre de ma part ; il n'est aucun de vous, messieurs , dont j'aie per- : sonnellement à me plaindre , et nul n'aime et ; n'estime autant que moi le beau talent de plusieurs ; d'entre vous.

« Mais , dans une assemblée tenue vendredi der- ( nier chez M. le maréchal de Richelieu , les avocats i vos conseils ont paru douter de l'existence de cet ■ arrêt ; et, dans le cas de son existence prouvée , ils

COMPTE RENDU

« ont été jusqu'à le qualifier , eu votre nom , d'arré/ " suhreptice ou surpris.

« Si ces imputations viennent d'une autre cause « que de l'ignorance où vous êtes de l'arrêt, et de n la manière dont il a été rendu , la signification que « je vous en fais faire va vous mettre à portée de « poursuivre les prétendus auteurs de la surprise « faite à Sa IMajesté , dans une affaire qui vous inté- « resse , ou de désavouer ce propos imprudemment « avancé en votre nom.

<■ Un autre motif de la signification de cet arrêt « est que les intérêts de plusieurs auteurs et les « miens en particulier souffriraient trop d'une plus .< longue inexécution de quelques-uns de ses articles. « Comme il y a deux mois et demi qu'il est expédié « et envoyé à MM. vos supérieurs et à nous, je de- « mande qu'il soit exécuté, sans prétendre vous ôter « le droit de représentation ; et avec le désir sincère n de pouvoir adopter , pour m es confrères et pour « moi , tout ce qui sera proposé pour le rapproche- « ment et la conservation de nos droits respectifs.

« J'ai l'honneur d'être avec considération , etc.

« Cason de Beaumabchâis. »

En conservant ainsi de mon mieux les droits des auteurs , et défendant l'arrêt qu'on voulait attaquer, je ne renonçais pas à l'espoir de parvenir à une conciliation raisonnable ; je faisais la guerre d'une main en proposant la paix de l'autre.

Les comédiens furent se plaindre à M. le maréchal de Duras de la signification que je leur faisais faire , comme d'un attentat contre l'autorité souveraine ; et moi , de mon côté , j'eus l'honneur de l'en prévenir pour justifier la précaution que je venais de prendre.

C'est maintenant que je dois expliquer comment cette foule de précautions que j'avais prises lors de la discussion et rédaction de l'arrêt du 12 mai 1780 , et dont j'ai prié le lecteur de ne pas perdre la mémoire, sont devenues très-importantes : elles le sont devenues à tel point, que, si j'eusse manqué d'en prendre une seule, je demeurais entaché sous l'accusation bizarre d'avoir fabriqué , transcrit et fait signifier aux comédiens un faux arrêt du conseil et un faux règlement; puisque, malgré toutes les preuves que j'ai prodiguées du concours de M. le maréchal de Duras à la formation de cet arrêt, de la foule de ses discussions contradictoires , de ses consentements , adhésions, signatures, paraphes sur toutes les pages , lettres au soutien , etc. , il passe pour constant , au moment où j'écris , que l'arrêt eu parchemin que j'ai fait signifier aux comédiens n'est pas plus le véritable arrêt du conseil que le règlement y annexé n'est le vrai règlement discuté, arrêté , signé et paraphé par M. le maréchal de Duras ,

mais un arrêt et règlement de ma façon , dont jamais TM. le maréchal n'a eu connaissance.

On est tenté de me croire en démence , au récit d'une pareille folie; mais on cessera de rire quand on saura qu'entre autres preuves de ce fait , le 8 août dernier, M. le maréchal de Richelieu , dont la bonté pour moi ne s'est jamais démentie , mais auquel ]Me Gerbier venait à l'instant d'assurer la vérité de ces accusations, me demanda fort sérieusement si j'attesterais bien par écrit que;e?i'ayais rienchangé aux minutes des arrêt et règlement signés par son collègtte le maréchal de Duras, en les faisajit signifier aux comédiens !

Je ne sais s'il prit mon étonnement pour de la confusion; mais, sur ma réponse que je trouvais un peu dur qu'il parût en douter, il me dit que je lui ferais le plus grand plaisir de signer la déclaration, qu'il allait écrire lui-même en mon nom. Il se mit à son bureau, où il écrivit l'énoncé qui suit :

« L'arrêt dont M. de Beaumarchais demande « l'exécution est l'expédition fidèle de la minute si- « gnée et paraphée par M. le maréchal de Duras, « après discussion contradictoire , sans qu'on y ait a ajouté un seul mot ; cette minute est entre les mains « de M. Amelot ; et M. le maréchal de Duras a écrit « à^L Amelot pour lui demander une lettre au nom « du roi , que M. Amelot a envoyée , et que M. le « maréchal de Duras a dans les mains , par laquelle « le roi fait défense à toute personne de s'opposer « à l'exécution de cet arrêt, et même d'y faire aucune « observation; et M. de Beaumarchais consent à « essuyer le déshonneur public , s'il y a un mot dans « cet exposé dont il ne fournisse la preuve , et s'il a o fait signifier autre chose que ce même arrêt en « parchemin, daté du 12 mai 1780, tel qu'il l'a reçu « de M. Amelot, ni fait aucune autre signification « ou opposition. «

M. le maréchal voulut bien m'en faire la lecture , et me dit , avec un regard de lynx : « Le plus diffi- « cile n'était pas de l'écrire ; mais c'est de vous le « voir signer que je suis bien curieux. »

Je pris la plume, et j'écrivis au bas de la déclaration :

Je soussigné certifie tout l'exposé ci-dessus con- Jorme à la plus exacte vérité , et je me dévotie à l'exécration publique, si je n'en prouve pas tout le contenu. Ce 8 août 1780.

Cabon de Beaumarchais.

J'ajoutai de suite au-dessous :

« J'ai de plus entre les mains l'original du règle- « ment dont l'expédition est aussi remise à M. Ame- « lot, et qui estannexéeaudit arrêt dul2 mai 1780, « lequel , discuté et rédigé en présence et avec M. le

COMPTE RENDU

« maréchal de Duras, devaut quatorze auteurs, « est paraphé à toutes les pages et à tous les ren- « vois , et enfin signé par M. le maréchal de Duras. « Même date que dessus.

« Caron de Beaumarchais. »

Jamais étonnement ne fut égal à celui de M. le maréchal de Richelieu , quand il lut ce que j'avais écrit : « Par ma foi, me dit-il, il est absolument « impossible de ne vous pas croire, et dès ce mo- » meut je ne doute plus de rien de ce que vous me « direz; mais avouez qu'il y a, je ne sais de quelle « part , une infernale méchanceté dans tout ceci ! » — Doutez encore, je vous prie, monsieur le maréchal, jusqu'à ce que l'honneur de me justifier par les faits ait effacé la honte que je sens d'en avoir eu besoin. Gardez mon écrit , daignez m'en faire délivrer seulement une expédition certifiée de vous : elle sera mon titre pour mettre au plus grand jour ma conduite modérée, celle des auteurs et leurs droits usurpés , tout ce qu'on a tenté pour se maintenir dans cette usurpation , et leurs procédés pacifiques pour en obtenir la restitution. Depuis quatre ans, ils m'ont confié leurs intérêts ; aucun propos de leur part, mémoire , épigramme ou sarcasme, ne leur est échappé : ce n'est faute assurément ni de chaleur, ni de ressentiments légitimes; mais plus ils ont été modérés et patients, plus il est juste enfin qu'une loi émanée du roi fixe le sort et l'état des auteurs , et les mette à jamais à l'abri de pareilles vexations. — Je suis de votre avis, dit M. le maréchal; et je commence à concevoir où vous avez puisé toute la chaleur de votre plaidoyer dans notre dernière assemblée : il n'est pas défendu d'avoir un peu de colère quand on est autant outragé.

M. le maréchal me remit la copie de ma déclaration , et écrivit au bas :

Je certifie que la présente copie est conforme à foriginal resté entre mes mains. Ce 12 août 1780.

Le maréchal de Richelieu.

Tai fait part aux auteurs, mes constituants, de ce qui venait d'arriver; ils m'ont ordonné de rendre le compte exact qu'on vient de lire, et qu'il est temps de résumer. Mais trop d'objets rassemblés ont souvent rompu le fil des idées qu'il importait d'établir; il faut le renouer en peu de mots.

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