LETTRE VIL A M. DE SARTINES
Calais, ce 26 juillcl 177 i.
Tout considéré, monsieur, j'ai pris ma route de Hollande par Calais , parce qu'on m'a fait craindre de rester cinq ou six jours en mer dans mon passage d'IIarwich à Amsterdam; je ne perdrai pas autant de temps à faire la course par terre , et je souffrirai moins. Mon passage a été rude, mais beaucoup moins que le dernier.
.l'ai appris en rentrant en France les nouvelles commotions relativement au nouveau système ; j'en suis bien affligé, car j'ai bien de l'inquiétude que les moyens de rigueur ne soient pas les meilleurs de
tous pour ananger les affaires , et que l'aigreur ne s'empare des esprits : il eût été fort à souhaiter qu'on eut pu les rapprocher.
Il semble qu'en arrivant de chez rétraiigHr on se sente l'ame plus patriotique de moitié. Notre jeune maître donne de si bonnes espérances, .sa réputation est si belle chez l'étranger, que je voudrais, pour tout ce que je possède, que rien n'y pùl porter la moindre atteinte!
Je compte être de retour avant quinze jours à Paris, et vous y renouveler de vive voix les assurances du très-respectueux allachement avec lequel j'ai l'honneur, etc.
P. S. On m'a mandé que vous vous plaigniez du peu de fréquence de mes lettres : j'ai pourtant écrit régulièrement; mais je n'ai pas, il est vrai, conlié à la poste des détails aussi nets que ceux que contient celle lettre, qui vous parvient par une voie sûre : car, suivant la mnxime qu'on peut faire à autrui ce qu'il nous fait lui-même, le ministre anglais m'a appris qu'on décachetait en Angleterre tout ce qui avait rapport à la France. Et voilà comme les basses ressources de la politique finissent par n'être plus qu'un commerce réciproque de vilenies, qui n'est utile à personne.
J'ai peur de devenir misanthrope, car je me surprends a réfléchir bien auslèrement sur tout le mal que j'aperçois.
J'ai eu besoin en Angleterre d'un manège bien délicat pour finir mon opération, car j'y voj'ais des risques de plus d'un genre. Enfin elle est finie, et tout est en sûreté. Du secret jusqu'à mon retour, je vous prie!
LETTRE Vin.
Dans un bateau sur le Danube, auprès de Ralisbonne, le 15 août 1774.
Avant d'entrer en matière avec moi, mon ami, je dois vous prévenir qu'étant dans un bateau sur lequel il y a six rameurs , en parcourant un fleuve rapide qui m'entraîne, la secousse de chaque coup d'aviron imprime à mon corps et surtout à mon bras un mouvement composé qui dérange ma plume, et donnera daus le moment à mon écriture le caractère tremblant et peu assuré que vous allez lui trouver; car j'ai fait cesser de ramer pour écrire cet exorde, afin que sa dissemblance à ce qui va suivre puisse vous convaincre que le vice de mon écriture vient d'une cause étrangère, et non d'aucun désordre intérieur causé par mes souffrances.
Ceci posé, tâchez de me lire, et tenez-vous bien.
Ma situation me rappelle l'état où se trouva , dans les mêmes lieux, un philosophe dont vous et moi odmironslegcnie. Descartes raconte que, descendaut
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le Darnihoilniis une barque, el lisant tranquillement assis sur la pointe, il ouït distinctenient les mariniers, qui ne supposaient pas qu'il entendît l'allemand , projeter de l'assassiner. 11 rassura, dit-il , sa contenance, examina si ses armes étaient en l)on état, en un mot fit si bonne mine, que jamais ces gens , dont il suivait tous les mouvements , n'osèrent e.\écuter leur mauvais dessein.
Moi, qui n'ai pas à un si haut degré que lui la perfection de la philosophie , mais qui me pique aussi de méthode et de courage dans mes actions , je me trouve dans un bateau du Danube, ne pouvant absolument souffrir le mouvement de ma chaise en poste, parce qu'on a osé exécuter hier sur moi ce qu'on n'osa, le siècle passé, entreprendre sur lui.
Hier donc, sur les trois heures après midi , auprès de Neuschtat, à quelque cinq lieues de Nuremberg, passant en chaise , avec un seul postillon et mon domestique anglais, dans une forêt de sapins assez claire, je suis descendu pour satisfaire un besoin , et ma chaise a continué de marclier au pas , comme cela était arrivé toutes les fois que j'étais descendu. Après une courte pause, j'allais me remettre en marche pour la rejoindre, lorsqu'un homme à cheval, me coupant le chemin, saute à terre et vient au-devant de moi; il me dit quelques mots allemands, que je n'entends point ; mais comme il avait un long couteau ou poignard à la main, j'ai bien jugé qu'il en voulait à ma bourse ou à mes jours. J'ai fouillé dans mon gousset de devant, ce qui lui a fait croire que je l'avais entendu , et qu'il était déjà maître de mon or. Il était seul ; au lieu de ma bourse , j'ai tiré mou pistolet, que je lui ai présenté sans parler, élevant ma canne de l'autre main pour parer un coup , s'il essayait de m'en porter; puis, reculant contre un gros sapin et le tournant lestement, j'ai mis l'arbre entre lui et moi. Là, ne le craignant plus , j'ai regardé si mon pistolet était amorcé; cette contenance assurée l'a en effet arrêté tout court. J'avais déjà gagné 5 reculons un second et un troisième sapins, toujours les tournant à mesure que j'y arrivais, la canne levée d'une main et le pistolet de l'autre , ajusté sur lui. .le faisais une manœuvre assez sûre , ce qui bientôt allait me remettre dans ma route, lorsque la voix d'un homme m'a forcé de tourner la tête : c'était un grand coquin en veste bleue sans manches , portant son habit sur son bras , qui accourait vers moi par derrière. Le danger croissant m'a fait me recueiUir rapidement : j'ai pensé que, le péril étant plus grand de me laisser prendre par derrière , je devais revenir au-devant de l'arbre et me défaire de l'homme au poignard, pour marcher ensuite à l'autre brigand : tout cela s'est agité , s'est exécuté connue un éclair. Courant donc au premier voleur jusqu'à la longueur de ma canne , j'ai fait sur lui feu de mon pistolet, qui misérable-
ment n'a point parti. J'étais perdu ; l'Iionnue, sentant son avantage, s'est avancé sur moi. Je parais pourtant de ma canne en reculant à mon arbre, et cherchant mon autre pistolet dans mon gousset gauche, lorsque le second voleur m'ayant joint par derrière , malgré que je fusse adossé au sapin, m'a saisi par une épaule et m'a renversé en arrière : le premier alors m'a frappé de son long couteau de toute sa force au milieu de la poitrine. C'était fait de moi : mais pour vous donner une juste idée de la combinaison d'incidents à qui je dois, mon ami, la joie de pouvoir encore vous écrire , il faut que vous sachiez que je porte sur ma poitrine une boîte d'or ovale, assez grande et très-plate, en forme de lentille, suspendue à mon cou par une chaînette d'or; boîte que j'ai fait faire à Londres, et renfermant un papier si précieux pour moi , que sans lui je ne voyagerais pas. Eu pa.ssant à Francfort, j'avais fait ajuster à celte boîte un sachet de soie , parce que, quand j'avais fort chaud, si le métal touchait subitement ma peau, cela me saisissait un peu.
Or, par un hasard ou plutôt par un bonheur qui ne m'abandonne jamais au milieu des plus grands maux , le coup de poignard violemment assené sur ma poitrine a frappé sur cette boîte, qui est assez large , au moment qu'attiré du côté de l'arbre par l'effort du second brigand qui me fit perdre pied, je tombais à la renverse. Tout cela combiné fait qu'au lieu de me crever le cœur, le couteau a glissé sur le métal, en coupant le sachet, enfonçant la boîte et la sillonnant profondément : puis m'éraflantla haute poitrine, il m'est venu percer le menton en dessous, et sortir par le bas de ma joue droke Si j'eusse perdu la tête en cet extrême péril, il est certain, mon ami , que j'aurais aussi perdu la vie Je ne sii's pas mort, dis-je en me relevant avec force; et voyant que riiomme qui m'avait frappé était le seul armé, je m'élance sur lui comme un tigre, à tous risques ; et saisissant son poignet, je veux lui arracher .son long couteau, qu'il retire avec force, ce qui me coupe jusqu'à l'os toute la paume de la main gauche , dans la partie charnue du pouce. j\Iais l'effort qu'il fait en retirant son bras, joint à celui que je faisais moi-même en avant sur lui , le renverse à son tour : un grand coup de talon de ma botte , appuyé sur son poignet , lui fait lâcher le poignard , que je ramasse , en lui sautant à deux genoux sur l'estomac. Le second bandit , plus lâche encore que le premiçr, me voyant prêt à tuer son camarade, au lieu de le secourir saule sur le cheval qui paissait à dix pas , et s'enfuit à toutes jambes. l>e misérable que je tenais sous moi, et que j'aveuglais par le sang qui me ruisselait du visage, se voyant abandonné, a fait un effort qui l'a retom-né à l'instant où j'allais le frapper; et se relevant à deux genouxp les mains jointes, il m'a crié lamen-
tablenient : Monsier! mon omi! et beaucoup de mots allemands par lesquels j'ai compris qu'il me demandait la vie. Infâme scélérat! ai-jc dit; et mon premier mouvement se prolongeant, j'allais le tuer. Un second opposé, mais très-rapide, m'a fait [)enser qu'égorger un homme à genoux , les mains jointes , était une espèce d'assassinat , une lâcheté indigne d'un homme d'honneur. Cependant, pour qu'il s'en souvînt bien, je voulais au moins le blesser grièvement ; il s'est prosterné en criant , Mein Gotl.l ( Mon Dieu! )
Tachez de suivre mon âme à travers tous ces mouvements aussi prompts qu'opposés , mon ami; et vous parviendrez peut-être à concevoir comment, du plus grand danger dont j'aie jamais eu à me garantir, je suis en un clin d'oeil devenu assez osé pour espérer lier les mains derrière le dos à cet homme, et l'amener ainsi garrotté jusqu'à ma chaise -.tout cela ne fut qu'un éclair. Ma résolution ainsi arrêtée , d'un seul coup je coupai promptement sa forte ceinture de chamois par derrière , avec son couteau que je tenais dans ma main droite, acte que sa prosternation rendait très-facile.
I\Iais comme j'y mettais autant de violence que de vitesse , je l'ai fort blessé aux reins , ce qui lui a fait jeter un grand cri en se relevant sur ses genoux et joignant de nouveau les mains. Malgré la douleur excessive que je ressentais au visage, et surtout à la main gauche, je suis convaincu que je l'aurais entraîné, car il n'a fait aucune résistance, lorsque ayant tiré mon mouchoir, et jeté à trente pas le couteau qui me gênait, parce que j'avais mon second pistolet dans la main gauche , je me disposais à l'attacher ; mais cet espoir n'a pas été long : j'ai vu revenir de loin l'autre bandit, accompagné de quelques scélérats de son espèce; il a fallu de nouveau m'occuper de ma sûreté. J'avoue qu'alors j'ai senti la faute que j'avais faite de jeter le couteau ; j'aurais tué l'homme sans scrupule en ce moment, et c'était un ennemi de moins. Mais ne voulant pas vider mon second pistolet, le seul porte-respect qui me restât contre ceux qui venaient à moi, car ma canne était tout au plus défensive, dans la fureur qui m'a saisi de nouveau, j'ai violemment frappé la bouche de cet homme agenouillé du bout de mon pistolet, ce qui lui a enfoncé la mâchoire et cassé quelques dents de devant, qui l'ont fait saigner comme un bœuf; ils'estcru mort et est tombé. Dans ce moment , le postillon , inquiet de mon retard , et me croyant égaré, était entré dans le bois pour me chercher. Il a sonné du petit cor que les postillons allemands portent tous en bandoulière ; ce bruit et sa vue ont suspendu la course des scélérats , et m'ont donné le temps de me retirer, la canne élevée et mon pistolet en avant , sans avoir été volé. Quand ils m'ont senti sur le chemin , ils se sont dispersés;
et mon laquais a vu, ainsi que le postillon, passer auprès d'eux et de ma chaise, en traversant la route avec vitesse , le coquin à la veste bleue sans manches , ayant son habit sur son bras; c'était celui qui m'avait renversé : peut-être espérait-il fouiller ma voiture, après avoir manqué mes poches. Mon premier soin, quand je me suis vu en sûreté et à portée dema chaise, a été d'uriner bien vite. Une expérience bien des fois réitérée m'a appris qu'après une grande émotion, c'est un des plus sûrs calmants qu'on puisse employer. J'ai imbibé mon mouchoir d'urine, et j'en ai lavé mes plaies. Celle de la haute poitrine s'est trouvée n'être qu'une éraflure.
Celle du menton, très-profonde, se fût certainement prolongée jusque dans la cervelle, si le coup eût porté droit, et si la position renversée où j'étais en le recevant n'eût fait glisser le couteau sur l'os de la mâchoire inférieure.
La blessure de ma main gauche , plus douloureuse encore à cause du mouvement habituel de cette partie, s'enfonce dans le gras intérieur du pouce, et va jusqu'à l'os. Mon laquais, effrayé, me demandait pourquoi je n'avais pas appelé; mais, indépendamment que ma chaise, qui avait toujours marché, se trouvait beaucoup trop loin pour m'en faire entendre en criant , c'était ce que je n'avais garde de faire, sachant bien que rien ne détruit la force comme de la consumer en de vaines exclamations. Le silence et le recueillement sont les sauvegardes du courage , qui à son tour est la sauvegarde de la vie en ces grandes occasions. Imbécile! lui ai-je û'\t, fallait-il aller aussi loin, et me laisser assassiner ?
Je me suis fait promptement conduire à Nuremberg, où l'on m'a appris que quelques jours auparavant les mêmes voleurs, en ce même endroit, avaient arrêté le chariot de poste, et avaient détroussé de quarante mille florins divers voyageurs.
J'ai donné le signalement des hommes, du cheval, et l'on a mis sur-le-champ de nouveaux soldats en campagne pour les arrêter.
De l'eau et de l'eau-de-vie ont été mon pansement; mais mon plus grand mal est une douleur si aiguë dans le creux de l'estomac, chaque fois que le diaphragme se soulève pour l'aspiration , que cela me plie en deux à tout moment. Il faut qu'en ce débat j'aie reçu quelque grand coup dans cet endroit , que je n'ai pas senti d'abord.
En examinant depuis de sang-froid l'état des choses, j'ai vu que la double étoffe du sachet et la bourre parfumée qu'il renferme, coupées par l'effort du coup porté dans ma poitrine , l'ont beaucoup amorti. La boîte d'or, en le recevant, a fait ressort comme une lame de fer-blanc; et le coup, assené de bas en haut , parce que je tombais à la renverse ,
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ira fait que glisser dessus ; ce qui n'empêche pas qu'elle soit enfoncée, crevée et fort sillonnée , par la pointe du poignard.
Cette circonstance d'une boîte qui paraît destinée à contenir un portrait, quoiqu'un peu grande, et qui m'a sauvé la vie , a tellement frappé les honnêtes personnes de Nuremberg, qu'elles ne pouvaient se lasser d'examiner la boîte et le sachet; tous voulaient en conséquence que je fisse dire un grand office à la sainte Vierge , eu reconnaissance de ce bonheur. Et moi , les laissant dans leur erreur, je leur ai fait remarquer en riant qu'il y aurait une contradiction manifeste et même indécente d'aller remercier la Vierge , parce que la boîte à portrait d'une femme qui ne l'est point m'avait garanti de la mort. Ils n'ont point manqué , comme bien pensez, de dire à cela que j'étais un drôle de corps. Je suis de leur avis; mais on a beau jeu de rire quand ou se voit sur ses pieds, après une aussi diabolique aventure.
Si mon étouffement continue , je me ferai saigner ce soir à Ratisboune, oii l'on m'a dit que je trouverais encore plus de secours qu'à Nuremberg. Désormais il faudra changer mon appellation, et, au lieu de dire B*** le blâmé, l'on me nommera B*** le balafré. Balafre, mes amis, qui ne laissera pas de nuire à mes succès aphrodisiaques! fllais qu'y faire? ne faut-il pas que tout finisse.'
Faites avec moi quelques réflexions philosophiques sur ma bizarre destinée : il y a beau champ pour cela. Qu'est-ce donc que le sort me garde ? car quoiqu'il fit bien chaud à la barre du palais, il faisait encore de quelques degrés plus chaud dans la sapinière de JNeuschtat.
Cependant je suis sur mes pieds; tout n'est donc pas dit pour moi.
Songez, mon ami, queje suis vivant, et vous concevrez comment les choses mêmes qui paraissent si simples aux autres hommes qu'ils ne prennent pas seulement la peine d'y réfléchir, sont presque toujours pour moi la source d'une foule de sensations agréables. Je serai donc joyeux désormais toutes les fois que je me souviendrai que je suis en vie ; car vous m'avouerez que ce serait une grande platitude que d'aller mourir de celte sotte oppression d'estomac qui me reste, après m'être relevé vivant, quoique assassiné par deux scélérats. Me croyez vous capable d'une pareille ineptie.' Oh que non ! vous avez trop bonne opinion de moi pour me supposer en danger. Je vais bien me reposer et me soigner avant de me remettre en route pour la France. Mes affaires sont terminées; mais j'ai l'air d'un masque avec ma balafre, mes béguins, ma main pote et enveloppée. Ajoutez que je grimace comme un supplicié toutes les fois que j'aspire ; ce qui compose environ quarante grimaces par minute, et ne saurait manquer
de m'enlaidir encore un peu davantage; et voyez quel joli iionnne je suis.
Au milieu de tout cela, je ne puis m'empêcher de sourire de la mine bassement ridicule que fait un lâche coquin pris sur le temps, et forcé de demander quartier. Mais quand ce spectacle a frappé mes yeux , alors il n'était pas saison de rire ; aussi ne riais-je pas ! Je voyais seulement quel extrême avantage a l'homme de sang-froid sur ceux qui le perdent. Voilà ce que j'ai étudié toute ma vie; voilà ce à quoi j'ai rompu mon âme trop bouillante, à force de l'exercer sur les contradictions.
Il n'y a plus que les petites colères qui me rendent mauvais joueur; les grandes me trouvent toujours assez armé. Il faut pourtant que la nature souffre en moi de cet effort, puisqu'elle ne s'en donne la peine que dans les occasions majeures , et me laisse tout entier à mon vice radical sur les coups d'épingle ; et voilà certainement pourquoi je suis deux hommes, fort dans la force, enfant et musard tout le reste du temps.
Cet accident a fait tant d'éclat dans le pays, qu'il se peut très-bien que quel jues gazettes en parlent. Mais connue elles ne diront apparemment le fait qu'en abrégé , je profite du loisir d'une route tranquille , sur un très-beau fleuve, dont le cours sinueux , changeant à tout moment l'aspect des rivages , réjouit ma vue, et met assez de calme dans mes idées pour que je puisse vous faire ce détail. S'il est un peu décousu, vous serez indulgent lorsque vous penserez que j'étouffe en respirant, et que tout le corps me fait mal , sans compter les élancements de mes blessures, qui ne m'auraient pas permis de soutenir plus longtemps le cahotement de la poste, ce qui m'a fait gagner le Danube par le plus court v'hemin.
I.a fièvre m'avait pris en quittant les terres de Prusse pour entrer dans l'électorat de Trêves et Cologne; car toute la route depuis Nimègue, où finit la Hollande, à travers le duché de Clèves, est si affreuse, que la fatigue seule m'avait rendu malade. Quand le roi de Prusse, disent les habitants , n'aura plus rien à nous prendre, il ne nous prendra plus rien. Aussi tout ce pays est-il déplorable. I.e Salomon du Nord, il faut l'avouer, aime un peu beaucoup l'argent, et en général a plus de qualités que de vertus : aussi sera-t-il rangé dans la classe des conquérants par l'histoire, et non dans celle des rois.
Je me serais fait saigner à Francfort, comme c'était mon projet, si je l'avais pu sans me trop arrêter ; mais n'y pouvant rester, à cause des affaires pressées qui m'appelaient ailleurs , on ne m'a pas conseillé d'ouvrir ma veine en courant.
Et voyez comme tout est pour le mieux ! Si j'avais affaibli ce jour-là mon corps parla saignée dans
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une ville impériale, où aurais-je pris l'audaee et l'ardeur fiévreuse qui m'ont tiré d'affaire le lendemain dans une forêt de sapins ? Réellement , mon ami, je deviendrai panglossiste : je sens que tout m'y porte. Si l'optimisme est une chimère , il faut avouer qu'il n'en est pas de plus consolante et de plus gaie. Je m'y tiens.
Vous entendez bien que je n'écris point ces horribles détails aux femmes qui prennent à moi quelque intérêt : outre qu'il est trop long , telle d'entre elles mourrait de frayeur avant la troisième page; et peut-être ne vous l'aurais-je pas écrit à vous-même, si je n'avais craint tout ce que vos conjectures pourraient avoir de funeste , en voyant dans quelque gazette étrangère :
« Les lettres de Nuremberg portent que des vo- « leurs, qui avaient détroussé le chariot de poste il <• y a quelques jours, ont arrêté le 14 août ungentil- « homme français , nommé M. de Ptonac , et l'ont « dangereusement blessé, quoiqu'ils n'aient pu ni le « voler, ni le tuer. »
Allez donc, mon ami, dans tous les domiciles mâles et femelles de ma connaissance; et, après avoir conunencé par assurer que je suis bien en vie , lisez ce que vous voudrez de ma lettre, en accompagnant votre lecture de toutes les réflexions consolantes que mon bonheur doit vous suggérer.
.le puis être dans trois semaines à Paris ( car je ne doute point que je n'y retourne encore); un étouffement ne tue pas un homme de ma vigueur. Pour mes blessures, je dis comme le S. Germier : La chair, la peau, tout cela revient gratis. Adieu, mon ami.
Quand vous me reverrez, vous direz tout comme ■fs paysans des villes où je passe, et qui ont appris mon aventure par les postillons de Nuremberg, partis avant moi.
Us s'attroupent autour de ma chaise , et mon laquais me traduit qu'ils disent : fiens donc voir; voilà ce monsieur français qui a été tué dans le bois de Neuschtat. Je ris, et ils ouvrent de grandes bouches d'admiration de voir le monsieur tué qui rit. iMais je parle d'hier, car aujourd'hui je suis sur le Danube ; je n'offre plus rien à la curiosité des paysans.
J'ai excessivement à me louer de la compassion empressée de tout ce qui m'a vu à Nuremberg, et de la vivacité avec laquelle on s'est mis en quête des brigands. M. le baron de Loffelholz, bourgmestre de la ville; M. de Wclz, conseiller aulique, administrateur des postes; M. Charles de Felzor, officier des postes, fils d'un médecin de l'impératrice, à Vienne; sa femme ; M. le baron de Geuski, Polonais, et logé dans mon auberge; l'honnête Conud- Gimberd, mon aubergiste, et sa famille : je nomme tous ces honnêtes gens avec joie, toujours ravi quand je rencontre quelque part les honnnes ainsi qu'ils
devraient être partout. J'écrivais un jour d'Ostende à M. le prince de Conti, en lui faisant le détail de tout ce qui me frappait dans ce port, que si je m'étais un peu brouillé avec les hommes à la barre du parlement de Paris, je m'étais bien raccommodé avec eux à la barre du port d'Ostende. Ici c'est la même chose pour moi : j'ai repris pour les hommes, à Nuremberg, l'amour qui m'avait un peu quitté à Neuschtat.
Bonjour, mon ami. Quoique j'aie haché cette lettre à dix reprises, ce qui ne la fera pas briller par la composition, je suis las d'écrire, las d'être assis, las d'être malade, las d'être en route , et réellement un peu bien las de voir sans cesse ma chère paressa contrariée et gourmandée par une succession rapide d'événements si actifs qu'ils m'en fout perdre haleine. Il y a longtemps que tous mes amis ont dit avec moi que quand j'aurais rattrapé ma tranquillité, j'aurais bien gagné le repos après lequel je cours. Où diable est-il donc fourré.^ Je l'ignore. Enfin, las d'être tourmenté, je pourrai bien quelque jour jeter mon bonnet en l'air de tous les incidents delà vie, et dire aux autres : En voilà assez pour moi, tâchez de mieux faire; et c'est ce que je vous souhaite. Bonjour, mon ami.