‹ Œuvres complètes. Précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 585 sur 630 · ÉPITRE DEDICATOIRE · texte numérisé non relu

ÉPITRE DEDICATOIRE

Al'X PERSONNES TliOMPÉES SUR HA PIÈCE, ET QUI N'ONT PAS VOULU LA VOIR.

O vous, que je ne nommerai point, cœurs généreux , esprits justes , à qui l'on a donné des préventioiis contre un ouvrage réfléchi, beaucoup plus gai qu'il n'est frivole ; soit que vous l'acceptiez ou non, je vous en fais l'hommage, et c'est tromper l'envie dans une de ses mesures. Si le hasard vous le fait lire, il la trompera dans une autre, en vous montrant quelle coofiauce est due à tant de rapports qu'on vous fait !

Uu objet de pur agrément peut s'élever encore à l'honneur d"un plus grand mérite ; c'est de vous rappeler cette vérité de tous les temps : Qu'on connaît mal les hommes et les ouvrages , quand on les juge sur la foi d'autrui ; que les personnes surtout dont l'opinion est d'un grand poids s'exposent à glacer, sanslevouloir,cequ'ilfallaitencourager, lorsqu'elles négligent de prendre pour base de leur jugement le seul conseil qui soit bien pur, celui de leurs propres lumières.

Ma résignation égale mon profond respect.

l'Auteur.

LETTRE XXXL

A MADAME MOINTANSIER.

Paris, te 19 mai 178 i.

Je retrouve en vous, madame, ce que j'ai toujours remarqué chez les directeurs de troupes , ou

dans les républiques de comédiens , qu'ils aiment leurs intérêts et ne les entendent guère.

Est-ce bien sérieusement que vous me demandez les moyens de faire jouer promptement le Mariage de Figaro sur le théâtre de Versailles ? Des personnes de très-bonne famille , dites-vous , désirent t'y voir au plus tôt. Mais comment ignorez-vous que des dames , de meilleure famille encore que celles que vous voudriez satisfaire, ont proscrit ce misérable ouvrage , et que , cédant à des insinuations trompeuses , elles ont donné des marques d'une disgrâce ouverte au Théâtre-Français , en refusant d'y voir représenter ma pièce ?

Je me garderai donc , moi qui suis bien instruit , de porter le manque de respect au point de laisser étendre et s'établir jusqu'au pied de leur palais les éclats insensés d'un succès que je désavoue , puisqu'il a le malheur de déplaire.

C'est déjà trop pour moi d'avoir privé le Théâtre- Français de leur présence auguste , sans que j'aille écraser votre spectacle en les éloignant d'un théâtre dont elles se sont montrées protectrices.

Je dois trop, d'ailleurs, au zèle des comédiens de la reine et du roi, lesquels jouent ma pièce beaucoup mieux peut-être que la comédie ne l'a été depuis trente ans , et je les vois trop affectés de la disgrâce que je leur cause , pour que j'abandonne à d'autres comédiens l'honneur de détruire un jour une prévention aussi fâcheuse.

Ils ne sont que trop découragés. La cour entière est contre vous, répètent-ils avec chagrin. — Heureusement, leurdis-je, mes bons amis, le roi n'est pas de cette cour-là. La reine elle-même est trop juste pour être arrêtée longtemps par des clameurs aussi frivoles. Les courtisans, ayant vu quelquefois les citadins punir les succès dramatiques obtenus à la cour, par le blâme d'un moment usent aujourd'hui de représailles, et croient bien venger leur injure en dénigrant le fol ouvrage qui réussit trop à Paris.

Qu'ils continuent donc, s'ils peuvent , à tromper la reine , comme ils avaient réussi à tromper le roi . sur le véritable objet d'un ouvrage

De qui la coiipahle gaieté Va poussant même la licence Jusqu'à dire la vérité

Tout cela, dis-je , mes amis, n'est qu'un jeu puéril de l'araour-propre, et qui ne fait rien , avec le temps, au jugement porté sur les ouvrages du théâtre.

De tout cela , madame , il résuite que je ne puis laisser prendre aucun rôle d'avance à la Comédie française; et que, donnant à la verte intrigue le temps de mûrir et de tomber, je ne dois mêmeimprimer la Folle Journée que quand les opinions considérables de la cour se réuniront aux opinions consi-

Ci);

liérées de la ville pour adopter ou rejeter le Mariage lie l'hjaru.

J'ai riioimeur d'être , madame , votre , etc.

LETTRE XXXIL A M. PUJOS.

Paris, ce II juin I78i

Ma prétendue célébrité, monsieur, n'est que du tapage autour de moi, beaucoup d'ennemis, encore plus de courage, et des succès trop disputés pour que la belle gravure qui me représenterait ne parût pas déplacée parmi celle des hommes justement célèbres dont vous portez les traits à la postérité.

Voilà, monsieur, ce que j'ai dit à M. de Saint- Ange ; à quoi j'ai ajouté que j'espérais vous pos.séder un jour à dîner avec plusieurs autres grands maîtres , pour raisonner sur la médaille que je me suis promis de décerner au grand Voltaire.

Lorsque M. Cocbin vint m'enlever de profil en 1773, ce fut à titre d'homme malheureux, injustement persécuté, dont le courage pouvait servir de leçon, que je me laissai faire; et je lui serrai la main en ni'enfuyant à Londres. 11 y avait alors une espèce de moralité dans sou crayon : ou ne verrait aujourd'hui dans le vôtre qu'une sotte vanité de ma part ; et la rage envenimée qui me poursuit ne manquerait pas de m'en faire un nouveau tort, si j'acceptais votre offre honorable. Recevez donc mes actions de grâces, et faites-moi la justice de me croire, avec la plus douce reconnaissance de votre aimable prédilection , monsieur , votre , etc.

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