A M. MANUEL
10 avril 170J
O bon monsieur Manuel! pourquoi vous fâchezvous contre un utile citoyen qui veut bien plus que vous que chacun contribue, car il a plus que vous à perdre si quelques brûlots malfaisants parviennent à combler le désordre?
Pourquoi versez-vous de l'absinthe sur les sages conseils de vos bontés municipales? Dejjuis que votre écrit paraît dans la Chronique , si j'employais les tristes matériaux que tous vos ennemis m'envoient, |e vous abreuverais de fiel, vous, magistrat zélé, qui n'avez sûrement que des intentions pures , en me gourmandant sans sujet!
A Dieu ne plaise que je pousse cette petite guerre plus loin! Surveillez-moi bien, j'y consens; mais que ce soit vous-même, avec votre équité! IN 'allez plus ramasser tant d'indications hasardées sur les citoyens, leur état, leur fortune, et qui souvent n'ont de réel que l'inattention révoltante ou le manque de soins qui préside à leur rédaction. Plus d acceptions désobligeantes quand vous formez des
listes d'accusation, nommant les uns, couvrant les autres du manteau d'un et cxtera^.
L'homme riche, monsieur, ne doit payer ni antnt ni après personne, mais seulement une sonnne plus forte que ceux qui ont moins de fortune; voilà toute la distinction. Ne laissez pas penser qu'il entre de la partialité , ou même un peu de malveillance, dans le choix que vous faites de moi, entre mille autres citoyens , pour me donner des torts que je n'ai point : cela sera plus digne d'un magistrat, qu'on aime à voir intègre et b'ilancé comme la loi.
Lorsque vous outragez un citoyen sur sa fortune ( ce qui sans doute est un des droits de votre place , puisque vous ne dédaignez pas d'en user contre moi ) , il est d'un esprit exercé d'employer des expressions justes : car, désormais faire fortune ne sera pas, comme vous dites , mériter l'estime publique. Cette estime, monsieur, est un fort grand succès, une flatteuse récompense; mais ce n'est point faire Jortune , mot trivial qui ne s'applique qu'au fruit pécunier des travaux. Un écrivain de votre mérite sait cela beaucoup mieux que moi!
Peut-être il vaudrait mieux aussi , dans vos gaietés municipales , éviter ces rapports badins entre Alexandre çX Beaumarchais, qui rappellent un peu trop les plaidoyers de la Folle Journée , et font dire à ceux qui parcourent les dénonciations du procureur syndic? ro«(/oi<?-.9 de l'esprit, monsieur des Mazures ! la gravité de cet emploi , qu'un peu de peine a mis sur votre tête, exige un style plus décent.
Mais , pendant que vous m'accusez de ne point payer à l'État cent écus d'arriéré que je ne dus jamais , comparons sans humeur notre conduite- réciproque depuis cette révolution ; cela peut n'être pas sans fruit.
Lorsque, vous dispensant de rien payer, vousmême ( s'il faut en croire vos commis ) vous vous donniez du mouvement pour tâcher d'être quelque chose ; moi , qui ne voulais être rien, j'obligeais Vliotel deSoubise, qui refusait de l'accepter, de recevoir, non pas une déclaration vague pour ma contribution patriotique, mais l'état très-exact de mes biens productifs, dont j'ai payé gaiement le quart ( et la date de mes quittances n'est pas du jour de ma nomination à aucune place que je voulusse avoir, j'espère n'en avoir jamais ). Je soulageais, sans en rien dire, tous les pauvres de mon faubourg de sommes assez considérables , dont , ne vous déplaise , monsieur, ils me savent aussi quelque gré. J'ai les reçus de n)a section , et ses très-doux remerciments. Je donnais des lits à huit cents de nos frères les fédérés, et refusais , sans m'en vanter, des officiers municipaux
■ J'ai ilt'ja dit dans la Chronique que je ne suis |iornt imprimeur, et iic dois rion en cette qualité. Taut pis pour cwi.v qui enregistrent fau-.\.
LETTRES
d'alors la somme de quatre mille 4ivres, que tous voulaient me rembourser, pour cette dépense civi- (jue, dont j'ai quittance et leurs retHerc'wie?i(s. Je leur proposais, mais tout bas, d'avancer de quoi soutenir divers établissements publies, et fen al leurs remerclmeufs. Je leur offrais de déposer dans le trésor municipal une somme, sans intérêts , pour qu'ils fissent eux-mêmes circuler de petits billets , dont le peuple avait tant besoin! procédé qui eût prévenu l'affreux agiotage que de perfides secours ont fait naître depuis; et j'en ai leurs remercimenis et ceux du comité des finances , dont je n'aurais pas dit un mot, si l'espèce de malveillance dont on voudrait m'envelopper ne me forçait à me montrer, pour ma sûreté personnelle.
Ainsi, pendant que vous me dénoncez comme arriéré d'un très-léger débet, en m'injuriant sur ma fortune , je prouverai , s'il faut , que depuis dix-huit mois, j'ai déboursé, avec plaisir, en contribution, on aumônes, en secours, en dépenses civiques, environ cent mille francs pour le service de la patrie, plus occupé de sa conservation que ceux qui s'en vantent beaucoup; et toujours gaiement à mon poste, malgré les dangers personnels que des brigands m'ont fait courir.
Les généreux propriétaires ne sont donc pas, monsieur Manuel, autant inutiles à l'Étal que les gens de bien qui n'ont rien voudraient le faire accroire au peuple. Disons beaucoup cela tous deux, nous servirons la chose publique.
Si je conserve , au reste, une fonderie utile ; si , au lieu de vendre mon livre comme un vigneron vend son vin, je me mettais à débiter des livres, je me patenterais comme imprimeur à caractères : mais si janmis j'imprime à mon profit les souillures de la police, les lettres d'autrui dérobées, je me, condamnerai d'avance aux reproches fondés du procureur syndic actuel de la commune de Paris. Et si , pendant tous ces débats , ma maison se trouvait [>illée ( conmie on en répand le bruit sourd ) , au moins serait-il bien prouvé, aux yeux de mes concitoyens , que le patriote pillé valait autant pour la pairie que les patriotes pillards à qui, je crois ( bien malgré vous), la pauvre France est près d'être livrée.
Alors tous les propriétaires qui s'endorment sur un abîme sentiraient le danger qu'ils courent, et s'uniraient, ens'éveillant, pour repousser le brigandage; car patrie sans propriété est un mot si vide de sens, que ceux qui feignent le plus d'y croire n'en font pas moins tous leurs efforts pour devenir, à vos dépens et aux miens, patriotes propriétaires. Inde colères , inde querelles , inde pillages tolérés , inde tous ces écrits sur l'égalité prétendue en faveur de ceux qui n'ont rien contre tous les gens qui possèdent, ce qui mérite l'attention des surveillants
que nous avons choisis : connue si , à leur tour, ces pillards ne devaient pas être pillés par ceux qui suivraient leur exemple ! comme si un cercle de destructions pouvait servir de base à l'harmonie de la civilisation, à la liberté d'aucun peuple!
Faisons la paix, monsieur Manuel ; vous et moi avons mieux à faire qu'à nourrir de pamphlets la curiosité des oisifs. Je ne répondrai plus à rien.