AMÉLIE-EUGÉNIE CARON BEAUMARCHAIS
Près de Lubeck , ce i décembre (vieux style ) 1794.
Mon enfant, ma fille Eugénie! j'apprends, au fond de ma retraite, que le système tyrannique, spoliateur et destructeur de l'effroyable Robespierre, qui couvrait le sol de la France de larmes, de sang et de deuil , commence à faire place au vrai plan de restauration des principes sacrés de liberté civique et d'une égalité morale sur lesquels seuls se fonde et se maintient une république sage , heureuse et très-puissante.
Malgré ta très-grande jeunesse, et l'éloignement naturel où ton sexe vivait de ces fières et mâles idées, tu as pu voir, dans toutes les échappées des conversations où tu assistais malgré toi , que ces idées ont ,'x>nstanmient été mes principes invariables; et le
temps est venu, ma fille, où la grande leçon du malheur t'apprend l'utilité de revenir sur tout cela , et te met en état de juger si tu peux encore t'honorer d'être la fille de ton père. Et ce retour sur toi t'est devenu d'autant plus nécessaire , que tu n'aurais aucun moyen de briser ce lien sacré , quand tu craindrais d'avoir à en rougir.
Si je t'écris sans bien savoir comment je te ferai passer ma lettre , et si je t'écris librement , c'est que , fussé-je même le plus coupable des citoyens envers la république française, on ne pourrait te faire un crime d'avoir reçu de moi la vie, ni de t'intéresser à ma justification, si importante à ton état futur.
Le temps n'est pas encore bien loin où cette justification était regardée comme impossible, où l'on ne cessait de me dire que , si je retournais en France, je courrais risque encore une fois d'y périr avant que je pusse m'y faire entendre d'aucun juge. On m'apprend aujourd'hui que ce temps d'horreur a fini par la mort de celui qui seul l'avait fait naître; qu'on a même de l'indulgence en ce moment pour des coupables. Un citoyen qui ne l'est point, qui n'a cessé d'être zélé , peut donc y espérer justice.
Sur ces assurances , ma fille , ranime ton faible courage ; et reçois de ton père , pour ta consolation , sa parole sacrée que , dès qu'il apprendra par toi qu'il peut aller offrir à l'examen sévère toute sa conduite civique , il sortira sans hésiter de l'espèce de tombeau dans lequel il s'est enterré depuis son départ de la France; n'ayant trouvé que ce moyen de la servir utilement , et d'échapper à toute accusation , à tout soupçon de malveillance.
Je prouverai, par un retour sur tous mes ouvrages connus, que la tyrannie despotique, et tous les grands abus de ces temps anciens monarchiques, n'ont pas eu d'adversaire plus courageux que moi; que ce courage, qui surprenait alors tout ce qui est brave aujourd'hui , m'a exposé sans cesse à des vexations inouïes. L'amour de cet état abusif et vicieux n'a donc pu faire de moi un eimemi de mon pays , pour essayer de raviver ce que j'ai toujours combattu.
Je prouverai qu'après avoir servi efficacement la liberté en Amérique, j'ai, sans ambition personnelle, servi depuis, de toutes mes facultés , les vrais intérêts de la France.
Je prouverai que je la sers encore , quoique livré à une persécution aussi absurde qu'impolitique, et qu'il soit stupide de croire que celui qui se consacra au l'établissement des droits de l'homme en Amérique, dans l'espoir d'avoir à présenter un grand modèle à notre France , a pu s'attiédir sur ce point quand il s'agit de son exécution.
J'établirai devant mes juges ma conduite si bien prouvée à toutes les époques où il me fut pern)is d'agir.
LETTRES
On ne pourra dire à ton père qu'il a vécu deux ans chez les ennemis de l'État; il prouvera qu'il n'en a jamais vu aucun.
Si l'on veut qu'il soit émigré , contre toute espèce de droits, il montrera ses passe-ports, sa conduite , son titre, et sa correspondance, dont on pourra être surpris.
Que si on lui reproche de n'avoir pas rempli les promesses qu'il avait faites, il invoquera Vacte même qui renferme son vœu, et prouvera qu'il a fait lui tout seul ce que vingt hommes réunis n'auraient pas osé concevoir, et au delà de ce qu'il a promis.
Si l'on dit qu'il a dans les mains de grands fonds à la république, en souriant de cette erreur grossière, il répondra qu'il vient compter rigoureusevient arec elle, et remettra, sans niddélui, ce dont il sera débiteur, en ne demandant nulle grâce , mais le plus sévère examen : qu'avant même de le su])ir il vient offrir dans son pays sa tête expiatoire, si, cet examen achevé, on peut l'y soupçonner coupable.
Si l'assemblée législative conventionnelle juge
UNE TROISIÈME FOIS QU'iL A BIEN MÉRITE DE LA
NATION FRANÇAISE ( car on l'a déjà prononcé deux fois sur cette même affaire ) , il se refusera à toute espèce de récompense autre que l'honneur reconnu d'avoir bien rempli ses devoirs , et l'espoir si doux à son cœur de revoir sa fille honorée , rendue à l'aisance modeste qu'on n'a pu ni di) lui ravir.
Voilà , ma fille tant aimée , ce à quoi s'engage ton père. Le silence de mort quetous mes amis ont gardé depuis qu'une mission fâcheuse et presque impossible à remplir m'a exilé de mon pays , me fait douter si je dois croire qu'il a pu m'en rester un seul ; je ne puis donc adresser à aucun cet engagement que je prends, pour qu'il aille t'en faire part et encourager ta faiblesse.
.Fe suis forcé, plein de toutes ces choses , de te les écrire à toi-même, en te recommandant de profiter de ce long et dur temps d'épreuves, pour achever ta bonne éducation, ton éducation sérieuse, celle des agréments étant remplie depuis longtemps pour toi.
Songe bien, mon enfant, qu'en ce nouvel ordre de choses une femme reconnue d'un mérite solide conviendra mieux à un républicain pour être mère de ses enfants, que celle qui n'aurait que des talents à lui offrir, et que ces grâces d'autrefois ( dont la mode est si bien passée ), pour acquitter la dette maternelle.
Sache enfin que nul homme existant n'a souffert de plus longs tourments que l'ardent ami qui t'écrit; et qu'il aurait cent fois jeté sans regret à ses pieds le fardeau de son existence , s'il n'avait vivement senti qu'elle t'était indispensable , et qu'il n'a le droit de mourir que quand il te saura heureuse.
Je t'autorise , en la signant , à faire de ma triste
BEAUMARCUAIS.
lettre l'usage que tes autres amis jugeront propre à ta conservation, en attendant que j'y mette le sceau de l'attachement paternel en allant moi-même à Paris.
Je te serre contre mon cœur, toi et fnut ce qui uj'appartient.
Signé de moi de tous mes noms,
PlERRE-Aur.lISTIN CARON DE BEAUMARCHAIS.
LETTRE XLVIL A ^^. T***.
Paris, ce 18 prairial an V ( fi Juin 1707).
Votre lettre du 27 lloréal , mon cher T*** , n'est répondue par moi qu'aujourd'hui, parce qu'elle m'est arrivée au fort de mon déménagement. Je viens de revenirdansma maisondu boulevard, dont le séquestre n'était pas levé quand je suis rentré dans Paris. Le triste motif qui m'y ramène est l'opposé de celui qui me la lit construire, le besoin d'économie. Ma fortune, aux trois quarts détruite par une persécution de quatre années, ne me permet pas de payer un autre loyer, pendant que ma maison dépérit faute d'être habitée.
IMon rappel, après bien des travaux, a été honorable; mais ce qui est perdu est perdu. Heureusement on peut se montrer pauvre, sans être humilié du malaise comme autrefois; c'est un des biens de la révolution. Je cours après tous mes débris; car il faut laisser du pain à mes enfants après la mort qui commence à me talonner, comme vous le présumez pour vous-même, quoique vous soyez asthmatique, ce qui , dit-on, est un brevet de longue vie peu agréable; mais quand on a tout savouré, l'existence presque entière est dans les souvenirs. Heureux celui chez qui le bien peut compenser le mal !
IVIa fille est prête d'accoucher : elle est la femme d'un bon jeune homme qui s'obstinait à la vouloir quand on croyait que je n'avais plus rien. Elle, sa mère et moi , avons cru devoir récompenser ce généreux attachement; cinq jours après mon arrivée, je lui ai fait ce beau présent. Ils auront du pain, mais c'est tout; à moins que l'Amérique ne s'acquitte envers moi , après vin';t ans d'ingratitude.
Je n'aime pas que, dans vos réflexions philosophiques, vous regardiez la dissolution du corps comme l'avenir qui nous est exclusivement destiné ; ce corps-là n'est pas nous : il doit périr sans doute, mais l'ouvrier d'un si bel assemblage aurait fait un ouvrage indigne de sa puissance, s'il ne réservait rien à cette grande faculté à qui il a permis de s'élever jusqu'à sa connaissance. I\Ion frère, mon ami, mon Gudin. s'entretient souvent avec moi de cet avenir incertain; et notre conclusion est toujours : Méritons au moins qu'il soit bon ; s'il nous est dévo-
lu, nous aurons fait un excellent calcul; si nous devons être trompés dans une vue si consolante, le retour sur nous-mêmes , en nous y préparant par une vie irréprochable, a inOniment de douceur.
Le Théâtre-Français vient de reprendre mon dernier essai dramatique, fait en 1791 , la Mère coupable. Soit que la perfection du jeu lui ait donné plus de mérite, soit que l'esprit public se tourne avec un goût plus sûr vers les sujets d'une grande moralité , cette pièce a eu un tel succès , que j'en suis étonné moi-même. On m'a violé comme une jeune fille à la première représentation ; il a fallu paraître entre Mole, Fleury et mademoiselle Contât. Mais le public qui demandait l'auteur n'est plus cette assemblée moqueuse de talents qui le font pleurer malgré elle ; ce n'est plus un homme dont le plus sot des nobles se croyait supérieur, que l'on veut voir pour en railler : ce sont des citoyens qui ne connaissent de supériorité que celle accordée au mérite ou aux talents, qui désirent voir l'auteur d'un ouvrage touchant, dont des acteurs , rendus à la citoyenneté, viennent de le faire jouir avec délices. Peut-être s'y est-il mêlé un peu de ce noble désir de dédommager un bon citoyen d'une proscription désastreuse! Quoi qu'il en soit , moi , qui toute ma vie me suis refusé à cette demande du public, j'ai dû céder; et cet applaudissement prolongé m'a fait passer dans une situation toute neuve : j'étais loué par mes égaux ; j'ai pu goûter la dignité de l'homme.
En voilà trop sur un pareil sujet. Rappelez-moi à votre épouse respectable.